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Qui aura compris la mécanique de la propriété lucrative pourra en déduire à quel point elle est inégalitaire par essence. Pourtant, les frontons des bâtiments républicains, ornés de bleu blanc rouge, osent claironner le slogan LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ, dans un État français organisé socialement par elle. Autant vous dire que ce triptyque d’intentions restera sans effet, et la simple comparaison des patrimoines entre le Français le plus riche et l’auto-entreteneur ubérisé suffit à illustrer la beauté de l’égalité à la française. On ne peut nier cependant qu’il existe une part de communisme « déjà là », comme le dit Bernard Friot, via le système de cotisation subvention, mais ce communisme n’est pas un mutualisme, il ne participe en rien à la liberté d’entreprendre. Si on vous dit que malgré quelques patrimoines indécents, l’égalité vaut pour règle en France, il s’agit bien là de l’égalité entre les locataires terminaux dont on vous parle. Pour le reste de la population : les dizaines de propriétaires lucratifs dominants et les millions d’agents doubles (propriétaires lucratifs et locataires), l’égalité ne vaut plus. Autrement dit, il n’y a d’égalité qu’entre les pauvres. La raison à cela se trouve dans les règles fondatrices de la propriété lucrative, dont le sens existentiel restera toujours la conversion du surtravail des locataires en rente. Par conséquent, pour répondre à la question « Comment devenir un dominant ? », nous devons révéler les secrets de la propriété lucrative.
Pour commencer, si vous souhaitez devenir un dominant, un conseil d’une grande importance vous permettra de partir avec les meilleures chances : naissez bien, ou héritez ! Pour dominer, c’est beaucoup plus facile d’entrer dans le monde lucratif via une famille qui possède des propriétés génératrices de rente, ou de toucher les titres de propriété lucrative d’une personne qui vous a désigné selon ses propres critères. Si vous naissez véritablement bien, parce que vos parents : des propriétaires lucratifs dominants, se sont reproduits, peut-être vous dispensez-vous d’avoir à travailler. Doit-on rappeler que la propriété lucrative permet de détourner à votre profit une partie de la richesse produite par le travail de chaque locataire ? Pourquoi travailler si vous pouvez vivre subventionné par eux, et que ces derniers n’ont aucun recours contre vous, puisque l’État cautionne la légalité de ce vol ?
Rappelez-vous de vos leçons d’école : on appelait cela : le servage. L’image du Seigneur assis dans son château, recevant des sacs débordant de blé cultivé par ses serfs, ses locataires, sur les terres qu’il ne cultive pas lui-même. Désormais, le Seigneur, c’est vous, et vous pouvez même réaliser la transaction du vol de la rente sans regarder vos locataires dans les yeux ; vous n’aurez même plus à défendre la cité contre les envahisseurs, car cette activité dangereuse est socialisée et payée par l’armée des travailleurs : on n’arrête pas le progrès…
Lorsque je vous conseillais de bien naître, j’ai oublié de préciser que vous devez vous placer au-dessus de ces agents doubles, ces millions de Français qui s’imaginent dominer parce qu’ils louent quelques propriétés lucratives, mais qui sont eux-mêmes locataires de l’argent de leur investissement et de leur outil de travail. Sachez que le grand Marx lui-même ne les a pas classés. Sachez qu’ils ne sont pas les véritables dominants, mais simplement les maillons d’une chaîne de domination. Par exemple, ces gueux payent l’impôt au prix fort quand vous pouvez le fuir par des montages financiers, quand vous nagez au-dessus des lois nationales. Certes ils se placent plus avantageusement que les locataires intégraux : ceux qui louent tout et payent proportionnellement la rente maximale, mais leur position n’a pas la gloire de la vôtre.
Rappelez-vous d’une autre leçon : la Révolution française. L’image d’une aristocratie broyée, des guillotines encerclées de foules en liesse devrait vous revenir. Mais bonne nouvelle pour vous qui êtes bien né, cette Révolution n’a pas supprimé le servage, elle l’a juste changé de mains. On vous a raconté que l’aristocratie et ses héritiers avaient été définitivement éliminés, mais il n’en est rien : votre bonne naissance en est la preuve : vous n’avez encore pas travaillé ; vous ne travaillerez jamais, et vous allez dominer la société toute votre vie.
Voici un autre conseil : Ayez de la chance aux jeux, soyez au bon endroit au bon moment. Vous savez que le mérite n’a pas grand-chose à voir avec votre fortune. Certes, vous n’êtes pas le dernier des idiots, vous avez peut-être suivi quelques études, et votre talent permettra de gérer l’héritage indu avec un minimum de bon sens. Ainsi, vous saurez profiter des fusions acquisitions, racheter mille entreprises en faillite, avoir la bonne idée au bon moment. Vous savez bien que Arnault, Zuckerberg, Musk, Bezos ou Gates sont les heureux élus d’une providence quasi céleste. Nous connaissons leurs noms parce que la chance les a désignés, mais s’ils étaient nés ne serait-ce qu’un ou deux ans plus tard, la place du gagnant de loterie aurait probablement été comblée par un autre. Ils passent pour des génies, mais ont finalement récolté les fruits d’un opportunisme bien géré plutôt que d’une vision révolutionnaire. Pour rester crédible dans votre domination, vous devez alimenter la mythologie du mérite, et surtout ne jamais dire aux travailleurs de vos entreprises qu’ils pourraient maîtriser le travail abstrait, et que la propriété d’usage pourrait offrir la possibilité aux véritables méritant de monter dans l’échelle sociale sans devenir rentiers. Et si on venait à vous titiller sur l’illégitimité de vos rentes basées sur la chance, construisez un récit dans lequel vous affirmez l’avoir provoquée : ça marche à tous les coups.
Mais supposons que vous soyez finalement légitime et talentueux, parce qu’un nouveau marché ou une œuvre plébiscitée n’existerait pas sans vous. Bien que cette situation soit un cas rare, voire inexistant, n’acceptez jamais qu’on affirme que cette raison ne suffit pas à vous autoriser à devenir un rentier, c’est-à-dire à aspirer le surtravail de ceux qui concrétisent vos idées miraculeuses, ceux qui sortent votre génie de l’oubli. Tout seul, que pourriez-vous, et quel surtravail auriez-vous à ponctionner ?
Vos semblables, les amis de votre classe, sauront vous donner les arguments pour entretenir l’illusion de votre utilité. Écoutez-les attentivement et répétez-les en boucle. Par exemple, dites que grâce à vous, des centaines de travailleurs peuvent se reproduire matériellement, que sans vos propriétés lucratives, ces pauvres gens mourraient de faim et de froid par manque d’ouvrage. Fabulez : dites que leur pain provient de votre talent, de votre prise de risque, et non de leur travail ! Même si cet argument est faux, martelez-le sans cesse, les dominés finiront par le croire. Dites aussi, que c’est vous, rentier qui croulez sous les taxes et les impôts, bien que l’argent des impôts que vous verser ne vienne pas de votre travail, mais de celui de vos locataires. Surtout, ne leur dévoilez jamais qu’ils pourraient devenir propriétaires d’usage, car cela vous obligerait à leur ressembler et, horreur… à travailler concrètement : vous perdriez votre domination ! Vous seriez bien né ou chanceux pour rien !
Maintenant que vous savez comment devenir dominant, vous souhaitez évidemment le rester. Alors, ne donnez à personne l’idée que la cotisation/subvention pourrait remplacer le système du crédit lucratif, car votre épargne perdrait son intérêt, et ses intérêts. Ne divulguez pas la mécanique féodale de la rente, ne la chiffrez pas, ne l’affichez surtout pas sur les fiches de paie, et de manière générale, essayez de toujours passer pour le cheval blanc, un sauveur, le demi-dieu qui génère le travail ex nihilo, même si c’est faux. Ne dites jamais aux travailleurs qu’ils pourraient créer, innover et s’organiser eux-mêmes, qu’ils pourraient être payés pour la totalité de leur temps passé à la reproduction matérielle, qu’ils sont assez qualifiés dans l’épaisseur des strates du salariat pour se passer de vous, et des titres de propriété dont vous tirez la rente.
Maintenez l’illusion d’un capitalisme éternel, faites comme les économistes néolibéraux : partez du principe qu’il n’y a pas d’alternative.
Ajoutez une complexité inexistante, des équations compliquées basées sur des variables non mathématiques, des produits financiers abscons, pour que jamais les dominés ne se sentent l’envie de détruire votre domination.
Évidemment, comme vous aimez dominer, vous voulez dominer par-delà votre mort. Pour cela, vous devez vous prémunir du risque d’oubli, car les voyages touristiques dans l’espace, les déplacements en hélicoptère peuvent mal tourner. Pour y parvenir, vous devrez à votre tour vous reproduire avec un propriétaire lucratif de votre rang. L’héritier, comme vous, pourra bénéficier des plaisirs de sa bonne naissance, et vous serez d’une certaine manière rendu immortel. Ne dites à personne que tout cet argent, tous ces titres de propriété lucrative transmis en héritage ou issus de la chance ne proviennent pas de votre travail, mais de la rente prélevée sur le travail de vos locataires. Cette information doit rester confidentielle.
Désormais, vous savez comment devenir un dominant, alors il ne tient qu’à vous de cocher les bonnes cases pour vivre votre domination sans complexe. Cependant, vous devriez m’opposer l’argument suivant : on ne choisit pas de bien naître, d’hériter, de gagner aux jeux, d’être au bon endroit au bon moment. Je comprends que cela vous semble profondément injuste (sauf si vous en avez bénéficié), d’autant que je ne vous ai donné aucune recette à ce propos. Mais n’insistez pas, je ne rédigerai pas un article sur « Comment bien naître ? », ou « Comment avoir de la chance aux jeux ? », ni sur les conseils pour « hériter » : cela pourrait se révéler scabreux. Dans ce cas, vous aurez compris pourquoi il ne sert à rien d’inscrire le triptyque LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ sur le fronton des écoles ou des mairies si on ne s’en donne pas les moyens. Vous aurez compris qu’il est temps de changer de mode de propriété, pour rendre la liberté de création d’entreprises égalitairement accessible à tous les Français, et rétablir la justice de toucher le plein fruit de son travail.

