
Livre II – Le système de propriété d’usage
Partie 2 – Vers une proposition libérale égalitaire
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Contrairement à l’a priori qu’on pourrait avoir, la propriété d’usage se base largement sur la création d’entreprises. Bien qu’elles épousent les formes mutualistes décrites en amont, leur fonctionnement ressemble à ce qu’on connaît déjà, à savoir qu’on y trouve une hiérarchie, des exécutants, des contremaîtres, et des clients qu’on appellera usagers. La différence avec le passé capitaliste consiste dans l’absence de relation de chantage entre propriétaire lucratif et salarié, puisque chaque travailleur possède une voix au conseil d’administration, de par son statut de copropriétaire. Cette révolution donnera un pouvoir démocratique à ceux qui mobilisent l’entreprise. Ainsi, ils ne seront plus dépendants d’inaccessibles et abscons titulaires de portefeuilles d’actions, de fonds de pension impersonnels et étrangers, de banques. Il n’y aura plus de dividendes à verser ni de rente à payer, et la richesse produite par les travailleurs leur reviendra intégralement. Même si cette motivation de gagner le plein fruit de son travail représente un premier bond en avant dans la considération que l’État gagnera auprès de ces citoyens, nous allons voir que les vertus de ce mode de propriété ne se limitent pas ici. Rappelons que, contrairement à ce qui se passait dans l’économie soviétique, la propriété étatique n’existe plus, puisque ce sont les travailleurs eux-mêmes les porteurs de la propriété, y compris dans la fonction publique, ainsi que les usagers dans certains cas (PUMA). Les nationalisations n’ont aucune utilité si les travailleurs peuvent eux-mêmes gérer leur outil de travail, ce qui ne retire rien à la puissance de l’État, qui possède les outils indirects pour orienter la production : subvention, et conventionnement, lois sur la production régalienne[1].
Les travailleurs seront les plus à même de réaliser les deux formes de travail, à savoir le travail abstrait et le travail concret que nous avons déjà détaillé. Cette condition semble essentielle pour assurer leur motivation de producteur. En effet, l’amour du travail bien exécuté, l’envie de valoriser un patrimoine sont deux phénomènes conditionnés par le besoin de posséder son outil de travail. Mais ce n’est pas tout, la propriété d’usage nous mène à la paix sociale. Qui a déjà vu un propriétaire pirater ses propres ordinateurs ou brûler des pneus et des palettes devant son usine ? Le sabotage se retournant directement contre le travailleur, le pénalisant immédiatement comparativement à ses équivalents, ne peut avoir lieu dans le système de propriété d’usage. Puisqu’il devient propriétaire, le travailleur gère son outil de production, il travaille pour lui, et le principal sous-produit de son travail est l’amélioration du capital global de la société dont les générations futures profiteront sans dettes. Il n’a donc aucune raison de tirer au flanc, et porte la responsabilité directe de son attitude et de sa politique dans l’entreprise. La propriété d’usage forme donc un système dans lequel la paresse et l’apathie sont directement sanctionnées : on ne pourra donc pas lui reprocher, sous prétexte que l’accès à la propriété devient universel, de produire des civilisations non industrieuses. Les bénéfices de l’effort étant pleinement récompensés, puis accumulés en capital transmissible, redonnent le sens perdu à la valeur travail.
Dans le monde de la propriété lucrative, les vertus les plus honorables sont englouties par la rente, laissant ses victimes vivre sous le seuil de pauvreté. Le mépris des néolibéraux pour les classes laborieuses à qui ils reprochent souvent une fainéantise imaginaire, à qui ils attribuent le statut de profiteur, marque un refus de compréhension de l’origine de la pauvreté. Le mythe de l’Homme réalisé par son courage et sa détermination dans un système de propriété lucrative peut être inscrit au Panthéon des naïvetés du monde capitaliste, dans lequel le meilleur moyen de réussir restera toujours de bien naître. On reproche aux locataires intégraux de ne pas vouloir progresser, s’en sortir, créer, entreprendre, innover, construire des projets, avoir des idées. Mais peut-on posséder ces qualités lorsque la propriété lucrative représente le trésor caché au pied de l’arc-en-ciel, lorsque les actes d’une vie entière consistent à payer les oisifs décrits par Smith, et que la rente vous appauvrit au point de croire que la fin du mois commence le quinze ? En verbiage : avec quelle marge un locataire intégral peut-il investir ? Où trouvera-t-il le financement de ses projets ? Quelle banque lui prêtera de l’argent ? À quel prix ? Dans quelles conditions ? Alors, reprocher l’apathie d’une personne privée de ressources revient à reprocher à l’aveugle de ne pas voir. Le refrain des commentateurs médiatiques sur le manque d’initiative de cette frange de la population, à qui on aurait donné tous les outils, qui pourrait créer des auto-entreprises, déménager vers des lieux plus favorables, se voit prononcé sans exception par des personnes à l’abri du besoin, isolées socialement de cette part de l’humanité qui, dans un pays riche comme la France représente plus de neuf millions de personnes[2]. Or, les conditions de vie sont générées pour beaucoup par le mode de propriété, avec toutes les conséquences directes et indirectes que cela induit. Les propriétaires lucratifs ne manquent pas de culot en formulant des reproches à ceux qui subissent les effets dont ils sont à l’origine.
Dans la propriété d’usage, nous sommes loin de ce mépris, mais loin aussi d’un système d’assistance publique qui nous l’avons vu, n’était qu’une forme de compensation humiliante, infantilisante, inventée par la propriété lucrative pour maintenir en vie une main-d’œuvre bon marché. Selon le vieil adage « mieux vaut apprendre à pêcher plutôt que d’offrir du poisson », on observera que les propriétaires d’usage deviendront maîtres d’eux-mêmes, à savoir qu’ils devront organiser leur travail de la manière la plus avantageuse qui soit pour eux, qu’ils en auront le pouvoir, et que cette manière de procéder servira toute la société. Lorsqu’un propriétaire quittera l’entreprise pour une raison quelconque, il en transmettra la propriété : elle deviendra alors un bien public dont les générations suivantes ou simplement d’autres travailleurs bénéficieront. Le capital doit devenir un patrimoine dont le mode de transmission permet d’abolir les règles actuelles sur la succession. Dès lors, l’infantilisation des classes laborieuses cessera, puisqu’elles devront s’acquitter de l’effort de créer puis mobiliser une entreprise. Car la paralysie dont on les accable n’a pas d’origine ailleurs que dans le système de propriété lucrative. L’outil de l’émancipation par l’accès à la propriété d’usage viendra justifier les efforts d’apprendre à l’école, de suivre des études, d’avoir une exigence de qualité, quand aujourd’hui les perspectives sont si faibles qu’un trop grand nombre d’élèves issus de la location intégrale baissent les bras. C’est donc la société dans son ensemble qui progressera, par l’exigence de sérieux que demande la mobilisation d’une entreprise, et la considération haute qu’on aura de tous les citoyens. C’est seulement dans ces conditions qu’on pourra restaurer la croyance en l’avenir. J’insiste sur le rôle fondamental de l’école dans ce processus, puisque cette dernière permettra la création de citoyens instruits et éduqués à ce nouveau mode de pensée.
Le fonctionnement par constellation, à savoir un grand nombre de petites entreprises mutualistes interconnectées comme le sont les étoiles par la force de gravitation, assure la décentralisation de la propriété sans obstacle. Les constellations pouvant être considérées comme des entités, offriront une échelle supérieure aux acteurs inférieurs. Si aujourd’hui il semble compliqué de vivre dignement dans une entreprise unipersonnelle, ce ne sera plus le cas dans la propriété d’usage, et pour cause, l’accès universel à la propriété permet d’en multiplier le nombre abstrait sans passer par la division de l’existant. De plus, les travailleurs d’un même secteur, au lieu de se concurrencer, auront tout avantage à se constituer en propriétés mutuelles d’usage. Considérer simplement le travail comme un gâteau qu’on découperait en parts, est à la fois vrai est faux. S’il est vrai de considérer que la quantité totale de propriété est limitée par la quantité totale de nourriture disponible, cela ne signifie pas que la division se réalise en parts égales. Ainsi, la propriété lucrative nie deux réalités :
1° Que la quantité totale de propriété, y compris intellectuelles, dépend de la consommation d’énergie, donc du facteur α, car on ne saurait penser sans manger, sans assouvir un besoin élémentaire de reproduction matérielle, que la mondialisation cache à présent par la délocalisation des activités essentielles à l’autre bout du monde.
2° Que les parts de propriété pourraient être réparties différemment, en éliminant la rente par exemple. La possibilité donnée à tous de créer une entreprise permettra d’allumer de nouvelles étoiles dans la constellation, et d’en étoffer l’éclat, tout en laissant la propriété aux travailleurs.
Cependant, si l’on s’était contenté depuis des siècles de diviser la propriété en parts de plus en plus petites à mesure que la population augmentait, la France serait plongée dans un état de pauvreté générale. Or, il ne faut pas confondre l’espace disponible à une population avec la quantité de propriété qu’on peut en tirer. Il existe une corrélation directe entre le facteur α et la quantité de propriété à partager entre les Hommes. Ce serait partir vite en besogne de considérer que la géographie imposée au sol en agriculture, combinée à l’énergie engloutie dans les modes de culture, n’ont aucune influence dans la quantité totale de propriété. Sans une augmentation régulière du facteur α, l’augmentation de la population aurait appauvri les travailleurs.
On peut théoriquement, sur la surface d’un pays, placer un nombre de travailleurs égal à ce que le sol cultivé produit en totalité pour les nourrir. Si nous considérons pour la beauté de l’acte intellectuel, que toutes les ressources mobilisées dans ce pays en proviennent, alors la division du travail se base totalement sur la quantité de nourriture indispensable à la survie de ses habitants. En augmentant la productivité, l’élévation du facteur α réduit le nombre d’agriculteurs tout en augmentant la production agricole, et rend possible de nouvelles propriétés inenvisageables auparavant : les villes et leur microcosme. Combien de propriétés différentes trouvons-nous à Tokyo ? Combien d’outils de travail, de machines sont mobilisés ? Comment nourrir Tokyo et maintenir toutes ses propriétés avec un médiocre facteur α ?
Les emplois tertiaires qu’on voudrait généraliser par effet de mode, sont en réalité la couche supérieure d’un système qui ne peut vivre sans la base agricole. Or, la base agricole tient entièrement par un facteur α élevé, tant qu’on peut consommer de l’énergie en abondance, s’activer dans les mines géantes, produire de l’acier, des tracteurs, des engrais, des usines de transformation, des chaînes logistiques interminables. L’énergie, qui représente en réalité une part très faible des coûts de production, représente à la fois la porte d’entrée et la condition de vie ou de mort du secteur tertiaire. Dire qu’on va réduire la consommation d’énergie en augmentant la part de secteur tertiaire, qui rajoute sa couche de propriétés nouvelles et de consommation énergétique, c’est simplement refuser d’appliquer les lois physiques. Partir du postulat que l’agriculture minoritaire est une variable secondaire, c’est refuser de comprendre que l’agriculture est le substrat de l’économie tertiaire, sans laquelle une grande quantité de propriétés au kilomètre carré disparaîtront, même lorsqu’elles sont loin des champs. D’ailleurs, le secteur tertiaire a grandi avec la croissance du facteur α. La quantité de propriété ainsi ajoutée, qui permet de créer de multiples entreprises, dépend donc entièrement de lui.
Il existe néanmoins une certaine souplesse dans la quantité de propriété divisible dans un pays, et on peut effectivement jouer sur la taille des parts, c’est d’ailleurs une des propositions de la propriété d’usage, mais nous ne pouvons plus nier que la totalité de propriété mobilisable se détermine avant tout par le facteur α. C’est lui, plus que la politique, qui définit la quantité d’entreprises qu’on pourra partager dans un pays. Or, l’énergie consommée dans le monde étant basée à 80 % sur une ressource finie aux conséquences millénaires, le facteur α atteindra son pic, corrélativement aux ressources disponibles. Il faut comprendre dans ce message que la quantité de propriété totale à se partager diminuera au fur et à mesure que l’énergie manquera pour nourrir les machines. Le secteur tertiaire sera le premier à suivre une cure d’austérité, puisqu’il ne représente finalement aucune priorité dans la survie d’un être humain. Maintenir les rentes dans des conditions de décroissance économique, accélérera le processus de concentration de la propriété, et décuplera les effets directs sur la survie des locataires terminaux, dont le sort misérable pourrait être évité avec la propriété d’usage. Puisque cette dernière se base avant tout sur une répartition des fruits du travail humain au prorata de ce que les travailleurs fournissent, elle ne pourrait plonger les Hommes dans la pauvreté que s’ils cessaient tous de travailler, ce qui est impossible.
En transformant la propriété en un droit, la richesse n’a même plus besoin d’être redistribuée comme à Sherwood, car les travailleurs produisent leur propre revenu sans avoir à quémander des aides publiques humiliantes, qui vous rabaissent au statut d’assisté social. Rappelons que la proposition consiste à fusionner les rôles de travailleur et de propriétaire, et par conséquent de les lier l’un à l’autre. Le démuni d’aujourd’hui pourra, dans un monde de propriété d’usage, demander l’accès à un outil de travail aux caisses économiques, créer une entreprise, reprendre une affaire délaissée par son ancien propriétaire, ou rejoindre une propriété existante. Dans le but de rendre la création d’entreprise véritablement libérale, précisons que tout citoyen majeur pourra demander l’accès à la propriété d’usage sans conditions de revenus. À ce stade, le critique néolibéral devrait sursauter et crier au scandale : comment créer une entreprise sans conditions de revenus ? Alors je dois préciser une chose : si la propriété d’usage est universelle, à savoir qu’il n’existe plus qu’elle, il y a des conditions pour y accéder, pour créer une entreprise, mais elles ne dépendent pas du revenu de son initiateur. Il ne s’agit pas d’un monde dans lequel on distribue des allocations dégradantes qui vous rappellent à votre condition misérable. Il faut motiver toute demande, justifier son besoin et le chiffrer. Jusque-là, rien de nouveau : tous les créateurs d’entreprises du monde soumettent des demandes. Seulement, contrairement au mode de propriété lucrative dans lequel on doit se coucher devant un banquier, la demande de subvention est analysée par les acteurs de la caisse économique d’échelon concerné. Évidemment, les caisses économiques sauront accompagner le demandeur dans sa démarche, et lui faciliteront le travail de constitution du dossier de demande de subvention.
Véritable instance démocratique, la caisse économique analysera la demande formulée par le futur propriétaire d’usage, à savoir, la viabilité de sa proposition. Il peut s’agir d’une reprise de propriété existante, d’une mutualisation ou d’une création de propriété nouvelle. Une commission tripartite composée d’un tiers de travailleurs, d’un tiers de citoyens, et d’un tiers d’élus, validera ou non la demande. Évidemment, les qualifications, l’expérience du demandeur, ainsi qu’une étude économique devront accompagner chaque dossier. Une fois votée, la subvention accordée sera versée, soit directement au demandeur pour les petites sommes, soit aux PUM qui réaliseront les travaux de création, qu’ils soient matériels ou immatériels.
Revenons-en à la propriété maintenant. Nous savons l’erreur ontologique du communisme historique d’avoir cru pouvoir transformer la propriété de l’État en propriété du peuple par un coup de baguette magique. Nous savons l’erreur ontologique capitaliste d’avoir imaginé que déléguer l’usage de la propriété à des locataires ne provoquerait pas une accumulation violente, à freiner par des régulations de type Robin des Bois. Dans la propriété d’usage, où les travailleurs sont propriétaires pendant le temps de mobilisation de l’outil de travail, nous n’avons pas une domination totale de l’État, ni une domination par une caste d’héritiers ou d’opportunistes, ni une combinaison des deux. Le capital de l’outil de travail appartient au travailleur, au prorata de son travail, tant qu’il mobilise la propriété. Car il peut changer de travail, déménager, mobiliser une autre propriété, nouvelle ou existante. Les propriétaires restants doivent alors trouver un remplaçant. Ils cherchent, non pas un locataire, un salarié, ridiculement euphémisé en « collaborateur » ou « infra entrepreneur », mais un copropriétaire. Imaginons un instant le changement de rapport de domination représenté par cette nouveauté. Devenir copropriétaire, c’est-à-dire entrer dans le capital, élimine le rapport pur et simple de subordination (domination) du salariat, car le travailleur possède une voie au conseil d’administration, et joue d’égalité avec ses recruteurs. Il perd son statut d’homme-machine, pour gagner le statut réel d’entrepreneur, et nous fera enfin apprécier ce mot broyé par les délires du management néolibéral. Maintenant, imaginons qu’une production prenne fin définitivement. Le capital mobilisé devient alors un fardeau à gérer. Dans le monde hybride, la part socialisée finance le démantèlement des sites abandonnés par les propriétaires lucratifs en banqueroute. Dans le monde de la propriété d’usage, l’État devient propriétaire s’il n’y a plus de travailleurs pour mobiliser un outil de production. Mais quel qu’il soit, un capital peut toujours appeler à du travail. Ainsi, le site sera reconverti par l’injection de subventions pour produire un nouvel outil de travail, et l’État perdra son droit de propriété lorsque de nouveaux propriétaires d’usage y travailleront. L’État pourra aussi le transformer, donc appeler du travail, pour en faire un bien public géré par les collectivités, en convertissant par exemple une friche en parc public.
[1] Une loi peut autoriser la mise sur le marché des biens correspondant à un cahier des charges socialement défini. Par exemple, une production agricole de conservation des sols et de stockage du carbone, des produits sans emballages, des véhicules légers et recyclables, etc. Sans être propriétaire, l’État conserve tout son crédit institutionnel.
[2] « En 2018, en France métropolitaine, 9,3 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté monétaire, fixé à 60 % du niveau de vie médian. », Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/4797606?sommaire=4928952
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