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La fable des abeilles



La « Fable des abeilles » de Mandeville, écrite en 1705, est marquée par une phrase clé qui résume son argument : « Ainsi chaque partie était pleine de vice, mais l’ensemble formait un paradis. » Mandeville avance la thèse selon laquelle les vices individuels, présents dans chaque partie de la société, peuvent contribuer au bien-être général.

Au moment de la rédaction de cette œuvre, l’Europe était confrontée à des défis économiques majeurs tels que la pauvreté généralisée, des inégalités criantes, et la nécessité de réguler les marchés. Le parallèle avec le monde contemporain est frappant ! Le capitalisme était en plein essor, il évoluait dans un contexte féodal. Il devenait progressivement un royaume dans le royaume, foisonnant de nouvelles idées économiques pour mieux asservir les peuples. Dans un avenir proche, il règnerait seul, remerciant au passage les révolutionnaires de l’avoir laissé prospérer. Mandeville préconisait d’exploiter les pulsions humaines, l’avarice, l’égoïsme, voire la malhonnêteté, ce qu’il qualifiait de « vices », pour atteindre le paradis social. Sa thèse choquait à l’époque. Elle peut toujours choquer tant elle est cynique, froide, éloignée des morales religieuses qui ont pénétré la civilisation.

Deux points méritent d’être soulignés. Tout d’abord, il est difficile, voire impossible, de supprimer ces défauts de l’âme humaine. Dans ce cas, autant les utiliser au profit de la majorité. C’est au moins ça de pris…

Mais dans quelles circonstances le vice peut-il devenir vertu ? Si nous évoquons le monde « néoféodal », à savoir le capitalisme contemporain où les « externalités négatives » sont socialisées, que se passe-t-il si nous laissons les vices s’exprimer pleinement ? Les acteurs économiques cherchent à maximiser leurs gains avec le moindre effort, c’est une tendance universelle indiscutable. Toutefois, est-ce un vice en soi ? C’est une question à débattre, car cela dépend fortement du contexte. Mandeville nous indique que la paresse peut détruire la société si elle n’est pas stimulée par des incitations extérieures, en l’occurrence, les injonctions à travailler émises par les élites du système néoféodal. Mais les véritables paresseux du néoféodalisme sont les rentiers, car ils vivent sur le travail des autres.

L’acharnement des rentiers dont le travail consiste à chercher à en économiser, ou plus crument, à en voler, fait croître l’économie. Comme l’activité économique augmente, on pourrait penser que la richesse des dominés suive. C’est là toute la vieille discorde entre la gauche, qui voit dans l’économie un gâteau de taille fixe à partager équitablement, et la droite qui prétend que la libération du vice des riches fera grossir le gâteau, et permettra aux riches de rester riches tout en laissant une part aux pauvres. En apparence, tout le monde y gagne. C’est la perspective que semble adopter Adam Smith en s’inspirant de « La Fable des abeilles », qu’il traduira plus tard sous la forme de la théorie du ruissellement. Nous savons aujourd’hui que cette théorie est une fable, une utopie jamais réalisée.

Pourtant, il est vrai de constater que le vice des dominants stimule l’activité économique. Mais en quoi cela garantit-il le bonheur des peuples ? L’accroissement du travail, donc des productions en quantité, fait ruisseler des cafetières connectées dans nos maisons, des services addictifs, des déplacements inutiles, des tonnes de plastiques multicolores, mais bénéficie-t-on d’assez de lien social sincère, d’amour, de vie ? Les individus sont-ils véritablement épanouis lorsqu’ils vivent sous la pression de produire et consommer de manière effrénée, en observant les cieux obstrués par les satellites d’Elon Musk, coincés dans les embouteillages par 40°C, confinés sur des paquebots de croisière, ou en perfectionnant leurs avatars sur les réseaux sociaux ? Quels avantages réels retirent-ils de l’exploitation du travail humain engendrée par le vice des élites ? On peut en discuter.

Le récit de Mandeville trahit un sévère mépris de classe typique de cette époque, suggérant que le peuple a besoin de bergers pour savoir où aller, pour choisir les alpages où pâturer au gré des aléas de l’économie. Pour mériter cette sécurité, le peuple doit céder son lait et sa viande à des « génies » de la rente, aimer ses maîtres. Malheureusement, cette condescendance à la peau dure. Elle résiste !

Dans tout système féodal, qui permet la délégation de la propriété en échange d’une rente, le vice est donc un puissant moteur. Il favorise la concentration de la richesse et encourage une croissance économique exponentielle. Notons que cette croissance n’est pas dénuée d’effets négatifs, comme l’épuisement des ressources naturelles et la détérioration de l’environnement. Elle est même redoutablement dangereuse pour l’avenir de la civilisation humaine.

Pour autant, doit-on jeter aux oubliettes la fable des abeilles ? Non, car elle peut être étudiée sous la perspective du mutualisme. Dans un système capitaliste, l’accès à l’entreprise est réservé à une minorité en raison des exigences financières nécessaires pour établir une entreprise digne de ce nom. En revanche, le mutualisme de la propriété d’usage universelle permet à chacun de devenir copropriétaire, donc de devenir son propre patron. Cette forme de mutualisme encourage la responsabilité individuelle, la confiance en soi, et permet aux individus de poursuivre leurs aspirations à la prospérité. Dans un tel système, les travailleurs ne peuvent pas se reposer sur le travail des autres pour s’enrichir, ce qui incite à l’effort personnel. La richesse devient méritée, et la surconsommation est évitée. De plus, cette approche offre une répartition équitable des avantages collectifs, contrairement au capitalisme où les élites détournent souvent les fruits de la collectivisation.

Cela supprime-t-il le vice ? Absolument pas, les travailleurs chercheront toujours à récolter le plus grand fruit du plus petit travail, comme nous l’avons déjà indiqué. La société va-t-elle s’écrouler alors ? Pas le moins du monde, car les défauts humains, comme l’avidité, l’envie de dépasser son voisin, auront un réel effet positif sur l’ensemble de la société dans le mutualisme ; sans les effets négatifs décrits plus tôt. Le capitalisme, vu ses règles défavorables aux producteurs de valeur, ne peut les encourager à produire que sous la contrainte, là où le mutualisme réussit à les motiver sans bâton ni carotte. Cela signe la fin du mépris de classe.

Le mutualisme réduit la pression sur l’environnement en limitant la surproduction, tout en laissant aux individus le temps de s’épanouir sur le plan personnel. En fin de compte, la « Fable des abeilles » peut prendre une nouvelle signification dans ce contexte. Nous voyons donc qu’il ne suffit pas de crier aux défauts humains, aux imperfections de l’esprit, car nous avons un rôle à jouer pour canaliser ces défauts. Si Mandeville avait connu le mutualisme, probablement aurait-il rédigé sa fable autrement.

Le mutualisme est radicalement juste. Il sait réduire le minage de la nature sans provoquer de catastrophe sociale. Le temps économisé par la grande productivité des machines pourra être mis à profit, si la société le souhaite, pour libérer les producteurs, pour leur laisser le temps de s’aimer, de s’écouter, de se disputer, de vivre. Enfin les agents économiques cesseront d’être des bêtes productives. Ainsi, la fable des abeilles prendra une tout autre tournure.


Lire « La fable des abeilles », de Bernard MANDEVILLE

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