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Quand un mode de propriété interdit la démocratie



Qu’on ne se leurre pas, nos régimes dits « démocratiques » possèdent une sphère d’influence sur la politique de la cité, mais s’arrêtent d’un coup net à la porte de l’entreprise. En effet, croire qu’une vie démocratique peut émaner d’un lieu dont le coeur bat pour la rente, et dont les acteurs plénipotentiaires sont les propriétaires lucratifs, semble déraisonnablement naïf. Bien que le management néolibéral déploie tous ses outils pour nous laisser croire à cette fable, nous serions sages de ne pas mordre à ses hameçons grossiers.

Quel salarié, c’est-à-dire locataire de l’outil de production, moins payé qu’il ne travaille, peut croire qu’il va maîtriser démocratiquement le travail abstrait ? Peut-on s’aveugler au point de ne pas voir qu’il existe une hiérarchie des rôles dans toute entreprise lucrative, qui sépare d’un fossé ontologique les propriétaires lucratifs de leurs locataires ? Les uns (minoritaires) dominent les autres (majoritaires) : devinez lesquels… Cette hiérarchie agit directement sur le pouvoir réel de chaque protagoniste, à savoir qu’on pourra toujours dans un tourbillon d’illusions démocratiques consulter le locataire, vu qu’en réalité il n’a aucun pouvoir décisionnaire. Dans les entreprises lucratives, la loi démocratique de la majorité ne s’applique pas : les décisions de propriétaires plus ou moins éloignés, presque irréels, sont subies par les locataires à qui on sait indiquer la direction de la sortie lorsque la cuisine ne leur convient pas. C’est tout le principe du chantage à la reproduction matérielle. Le locataire, appauvri par la mécanique de la propriété lucrative, doit, pour survivre, accepter les lois qui le rendent pauvre.

Le salarié ne peut pas maîtriser son travail concret, et pour cause : le salariat peut se résumer (en plus du surtravail), par le lien de subordination opposant les intérêts du salarié à ceux du propriétaire lucratif. Dans ces conditions, la démocratie meurt obligatoirement dans l’œuf, et les beaux mots ne suffiront pas à dépasser la domination gravée dans le marbre de la propriété lucrative. Au sein de l’entreprise, lorsqu’il s’agit de décisions anodines, de décisions sans effet politique, le management néolibéral sait ouvrir un festival de gesticulations sémantiques pour entretenir l’illusion de la démocratie. Vous avez bien sûr le droit d’améliorer l’efficacité de la production par vos idées personnelles ou collectives, puisqu’elles alimenteront la rente qui en découle. Ainsi, vous deviendrez un « collaborateur », un « infra-entrepreneur », un « membre » de l’entreprise. Seulement, votre participation au travail abstrait s’arrêtera là.

Pour illustrer ce fait, imaginons une seconde qu’un collectif de travailleurs décide de produire moins, et veuille démocratiquement imposer le choix majoritaire de réduire l’impact écologique d’un processus de production, et que ce choix affecte négativement la rente. Qui aura le dernier mot ? Les propriétaires lucratifs (rentiers et maîtres du travail abstrait), ou les locataires (moteurs de la rente et subordonnés aux décisions du travail abstrait) ? Que feraient les locataires d’un outil de production en voie de délocalisation si on leur donnait le pouvoir démocratique ? Il serait passionnant de voir par quelles cabrioles les « DRH de la bienveillance et du bonheur » [1] se sortiraient de la faille qui sépare leurs pensées magiques de la réalité de la domination.

C’est tout le problème du mode de production actuel, basé sur la propriété lucrative : il repousse la démocratie hors de l’entreprise, car elle va contre ses intérêts.

Dans ce cadre, et sans rentrer dans la critique de ce qu’on appellera la « démocratie civile », peut-on considérer que nous vivons dans une société démocratique ? Élire des représentants pour organiser la cité est-il un postulat satisfaisant, sachant qu’un locataire (salarié) passe des années de sa vie dans l’entreprise ? L’entreprise lucrative qui monopolise le génie et la force du locataire est précisément le lieu dans lequel la démocratie ne s’exerce pas.

Dans la longue tradition de remettre la faute sur les épaules du travailleur, nous pourrions dire que « les salariés doivent participer » (financièrement), c’est-à-dire dépenser une partie de leur salaire déjà prélevé d’une rente pour acheter des parts d’entreprise. Mais a-t-on vu un exemple dans lequel la participation actionnariale des salariés a changé le rapport de force ? Pour peser, il faut la majorité, et jamais les véritables propriétaires : les actionnaires héritiers ou les porteurs atomiques de produits financiers : ceux qui récoltent la rente, ne laisseront les salariés devenir propriétaires de plus de 50 % des parts de l’entreprise. Voici révélée l’interdiction démocratique de la propriété lucrative.

Imaginons maintenant que les travailleurs deviennent propriétaires d’usage de l’entreprise, c’est-à-dire qu’aucun propriétaire n’aurait le droit de faire travailler quelqu’un à sa place dans une propriété lui appartenant. Autrement dit : que ceux qui mobilisent directement la propriété deviendraient propriétaires d’usage. Les formes de « propriété d’usage mutuel » éliminent la divergence d’intérêt illustrée dans l’exemple précédent. Ici, la condition démocratique devient un passage obligé pour que les multiples propriétaires s’entendent sur la façon dont leur propriété doit fonctionner. Ainsi, les choix productifs peuvent enfin se définir selon les besoins des travailleurs, et non selon les intérêts de propriétaires non concernés par les conditions de production. Le mutualisme détruit le lien de subordination, disons de domination, et ainsi les classes que la propriété lucrative constitue naturellement. Il sort le travailleur du monde féodal : injuste et arbitraire, et permet de redéfinir l’essence même d’une production dont la rente était l’unique moteur jusqu’à présent.

Il n’est pas du tout sûr que dans ces circonstances où la démocratie entre par la porte de l’entreprise, les choix productifs du passé se reproduisent. Quel travailleur voudra délocaliser l’usine dans laquelle il travaille, qui est dans sa ville, près de l’école de ses enfants, de ses amis ? Quel travailleur voudra dégrader ses propres conditions de travail au nom de la « rentabilité » ? Pour satisfaire qui ? s’il n’y a plus de propriétaires lucratifs. Quel travailleur acceptera de dégrader l’environnement dont il boit l’eau et respire l’air ?

On ne cesse de parler de crise démocratique, mais la démocratie n’est pas en crise : elle est simplement réduite par les propriétaires lucratifs et le pouvoir néolibéral qui rédige les lois pour eux. Son rayon d’action aujourd’hui confiné à la politique publique, pourrait s’étendre au travail dans lequel elle n’a jamais eu le moindre centimètre carré de terrain à conquérir. L’entreprise : chasse gardée des propriétaires lucratifs, profite à une minorité dominante dans une logique féodale qu’on pensait dépassée avec la Révolution. Or, il n’en est rien : si la Révolution a permis la République, elle a laissé libre cours au féodalisme de la propriété lucrative. À nous désormais de franchir le cap de la propriété d’usage pour laisser définitivement le monde féodal : injuste et inégalitaire, et entrer dans une civilisation où la démocratie ne s’arrête pas à la porte de l’entreprise.


[1] Lire « Imaginer un salariat sans subordination » de Danièle Linhart, Le monde diplomatique, Juillet 2017


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