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Minage de la nature contre justice sociale



Lorsqu’on l’interroge sur notre modèle social, Jean-Marc Jancovici, pour lequel j’ai une grande admiration, ne cesse de nous rappeler que sa pérennité reste corrélée à l’intensité du minage de la nature qui, soit dit en passant, est totalement gratuite. Si je partage son constat sur la finitude des éléments physiques disponibles à la surface de la Terre, je sais aussi que notre ingénieur star se place dans l’hypothèse d’un capitalisme éternel. Or, ce paramètre revêt la plus grande importance, puisqu’il conditionne la manière dont la richesse issue du minage de la nature se répartira entre les agents économiques. Dans un cadre capitaliste, la conservation des rentes en période de récession déclenchera mécaniquement une catastrophe pour les plus modestes, et déclassera progressivement tous les agents doubles : ceux qui sont à la fois rentiers et locataires (propriétaires lucratifs et redevable d’un crédit à rembourser). Autrement dit, la pression sur les locataires deviendra de plus en plus forte à tous les étages, car les rentiers, qui décident actuellement de la production, ne réduiront le paramètre « rente » qu’en dernier recours, après avoir usé de toutes les formes de violence sociale.

La recherche de la croissance (infinie) est souvent présentée par le monde politico-financier comme un objectif en soi. Ce postulat incompatible avec les lois de la physique traduit une volonté et une illusion des dominants de pouvoir maintenir l’ordre social ad vitam aeternam, une sorte de statuquo où chaque agent économique conserve son rang. La croissance est une « condition technique » du système néoféodal, sur laquelle les dominants reposent toutes leurs espérances pour pouvoir se gaver, tout en améliorant le sort de millions de personnes. Ils souscrivent à l’assurance de pouvoir voler en paix, en envoyant la facture à la nature. D’ailleurs, depuis les débuts du néoféodalisme, qu’on peut situer après la Révolution, le minage de la nature n’a jamais cessé de s’intensifier. Le niveau de vie a augmenté sans réduire significativement les inégalités, tant du point de vue national que mondial. La rente a absorbé ce qui aurait dû se distribuer entre les producteurs de valeur, entre les travailleurs, selon leur travail. En augmentant la taille du gâteau à partager, la croissance a permis effectivement à chacun d’obtenir sa part de richesse, tout en maintenant les dominations et des inégalités fortes.

Seulement, si la croissance a joué le rôle d’assurance anti-révolution, elle se heurte à un tas d’obstacles aujourd’hui. Nous avons accéléré le processus de minage de la nature, ce qui entraîne automatiquement une dégradation de la qualité et de la quantité des gisements qui sont à l’origine des rentes. Comprenez que le niveau de rentes actuelles ne peut se maintenir. Il arrivera nécessairement un moment pivot à partir duquel l’expansionnisme ne sera plus possible. C’est là qu’entre en scène le principe du confinement du citoyen.

Dans le régime hybride qui, rappelons-le, est autoritaire et inégalitaire, les révoltes n’arrangent pas les dominants, on s’en doute. Tant que les rentes étaient socialement acceptables, acceptées, parce que le petit locataire de périphérie pouvait vivre dignement, les dominants ne rencontraient pas de grande opposition. Mais avec la baisse de la rentabilité d’à peu près tout, notre locataire terminal commence à grogner. Il pourrait même lui prendre l’envie d’exprimer son mécontentement, d’organiser des révoltes. Bref, de nuire aux affaires des rentiers. Nous pourrions penser que ces derniers aient l’idée de desserrer l’étau afin de calmer la révolte, mais ce serait méconnaître la psyché de l’actionnaire de base. Prendre un maximum et revendre, sans aucun risque de finir défiguré. Mais le féodalisme sous toutes ses formes est résilient. Son temps se compte en millénaires. La réponse classique des rentiers et de leurs hommes de main étatiques, c’est la répression, le durcissement du régime. Nous vivons actuellement en Europe un réveil répressif qui pourrait nous mener au niveau d’hybridation de la Chine. La crise sanitaire, les « gilets jaunes » sont des exemples concrets de ce que signifie un renforcement autoritaire. La justice sociale est donc un paramètre corrélé à la croissance dans le système néoféodal. Son avenir n’est donc pas rose. 

Le réalisme de Jancovici est à prendre au sérieux. Seulement, au lieu de laisser les rentiers nous conduire tranquillement à la ruine, nous pourrions revoir la division du travail. Si, comme c’est le cas dans la propriété d’usage universelle, la rente n’existait plus, alors le travail rémunèrerait le travailleur sans ponctions. Aucune classe dominante n’aurait intérêt à rechercher la croissance, puisque le sens de la production ne serait plus la rente, mais un besoin socialement défini. Ce détail change tout, car il permet de réduire massivement l’intensité du minage de la nature, dont l’accélération permanente est alimentée par l’appétit sans fin des rentiers.

Si nous souhaitons conserver un certain niveau de justice sociale, nous devons prioritairement éliminer les rentes. Laisser les rentiers décider de la production est tout bonnement suicidaire, car ils intensifieront le minage de la nature jusqu’à la dégradation irréversible du potentiel de travail, entraînant la civilisation dans un retour primaire aux féodalismes les plus anciens.

Doit-on rappeler que l’homme vit depuis toujours de son « travail » de minage de la nature, que ce soit pour sa respiration ou sa nourriture ? Il s’enrichit de ressources naturelles plus ou moins transformées, à la fois pour survivre, mais aussi pour combler ses désirs les plus futiles. Il « produit » du capital lorsqu’il ne consomme pas toute la valeur de son travail, car le capital succède au travail et ne se trouve dans aucune mine. Mais c’est une autre histoire.


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