Les monopoles

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 2 – Vers une proposition libérale égalitaire


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Les monopoles du monde de la propriété lucrative, évocateurs de mauvaises visions, notamment dans le monde anglo-saxon, peuvent, dans certains cas, offrir un service de qualité supérieure à ce que la concurrence peut générer. Comme nous en avons pris l’habitude, nous retrouvons la propriété à l’origine de ces phénomènes. Aussi, nous devons différencier les exemples distincts que sont les monopoles lucratifs, les monopoles de cartel et les monopoles de service public.

Les monopoles lucratifs sont obtenus par le principe de l’accumulation primitive accompagné de l’effet de réseau et d’opportunités exceptionnelles d’investissement, souvent uniques et irréversibles. Ils peuvent fournir un service de qualité, mais n’oublions jamais qu’une partie du prix payé par le consommateur alimente la caste des rentiers, notamment des propriétaires d’actions qui ne participent pour ainsi dire jamais au travail concret de production. Doit-on rappeler le principe selon lequel leurs managers, rémunérés pour une part en options d’achat (stock option), se retrouvent dans la communauté d’intérêts des propriétaires lucratifs, et par conséquent, se décorrèle de la communauté d’intérêts des travailleurs ? Les monopoles lucratifs ne sont en concurrence qu’avec les entreprises de taille comparable, au nombre limité, par exemple dans la production de médicaments, et peuvent ainsi se partager le marché mondial pour fixer les tarifs d’une manière avantageuse. En devenant incontournables, les géants (du numérique, de l’industrie, de la finance) possèdent chacun leur zone de confort, dans laquelle ils naviguent en toute liberté, puisque les utilisateurs captés doivent surmonter de grandes difficultés pour se passer de leurs services. Le pouvoir d’achat quasi illimité des entreprises monopolistiques lucratives leur permet d’engloutir les concurrents naissants, et d’investir dans les niches pour lesquelles l’effet de réseau est encore à conquérir. Ils ne sont pas immortels pour autant, et peuvent se voir détruits par une conjoncture changeante, de nouvelles normes sociales ou environnementales, une évolution technique, un scandale dévoilé, des amandes records. Le cimetière des entreprises lucratives est rempli d’exemples de monopoles qui se sont effondrés comme des châteaux de cartes. Aussi, l’État peut démanteler les monopoles lucratifs avec des lois de type « Sherman »[1], mais pour des raisons stratégiques et géopolitiques, il laisse désormais les monopoles lucratifs œuvrer en paix dans leur travail boulimique pour gagner la guerre économique mondiale. Des entreprises géantes qui auraient été démantelées en temps de paix sociale ne le sont plus. Les victimes du trust étant mondialisées, l’État qui rapatrie les bénéfices en devises et en emplois, a cyniquement intérêt à laisser ses monopoles nationaux conquérir le marché mondial, puisque leurs effets négatifs se font ressentir principalement hors de ses frontières, et que le préjudice national semble faible en comparaison du pouvoir politique et financier que les trusts lui donnent indirectement. Libéralisme, dit-on ? 

Dès qu’il s’agit d’être collectivement raisonnable, le modèle économique lucratif rejette les contraintes, et montre sa capacité de prédation. Il maximise la recherche individuelle de domination entre les individus et entre les États. Basée sur la philosophie de John Locke, incapable de dépasser la vision de l’Homme loup pour l’Homme, l’économie libérale inégalitaire anglo-saxonne ne sait pas résoudre les défis du siècle en cours. Dans un tel mode de pensée, la recherche de l’intérêt individuel, y compris lorsqu’il nuit à la communauté, devient le meilleur moyen de survivre. Ses modèles macroéconomiques mis en équations mathématiques sont tous faux pour les raisons évoquées au fil du texte, à savoir, l’incapacité à prédire le comportement des agents économiques, les facteurs de production limités au travail et au capital, l’ignorance volontaire du potentiel d’érosion des ressources, des rétroactions négatives provoquées par la modification de l’environnement. Le passage à la propriété d’usage sort l’Homme de la vision erronée d’un monde uniquement fait de prédation et de compétition, et place un espoir dans la recherche du climax par l’utilisation intelligente des effets d’aubaine collective. Nous voyons aussi concrètement pourquoi elle n’a rien de comparable avec le communisme historique : jamais l’État central ne laisserait le loisir aux usagers de gérer eux-mêmes le monopole d’une production qui les concerne. Les arbres d’une forêt n’ont pas besoin de centralisation, d’une dictature de parti pour se connecter en symbiose avec les champignons.

Les monopoles de cartel sont observés dans les secteurs dans lesquels le coût de multiplication des infrastructures parallèles pour obtenir une concurrence est trop élevé. Un partage de grande échelle s’applique alors, et l’on découpe les grands réseaux en régions, en monopoles locaux, comme on peut le constater sur le réseau électrique allemand ou le réseau téléphonique français. Quelques opérateurs se partagent un marché édifié en un archipel d’îles imprenables, se facturent mutuellement des droits de péage, et s’entendent d’une manière parfaitement illicite pour fixer les prix. L’État peut décider alors de réguler les tarifs, ou racheter les droits de propriété, les droits de concession pour reprendre la main sur ces communs. Cependant, notre logique de propriété d’usage tend à privilégier tant que cela est possible une privatisation directe de la propriété d’usage, via des PUMA, pour donner le pouvoir sur la production aux usagers, et non à l’État. Le meilleur moyen pour donner aux citoyens des moyens à la hauteur de leur prise de conscience collective, par exemple dans les villes soumises à des sécheresses intenses comme La Paz, en Bolivie, est de rendre directement les usagers de l’eau propriétaires de la ressource[2]. Cela permet non pas d’éviter les monopoles, puisque l’usage par les seuls propriétaires élimine le phénomène de concurrence en créant des zones réservées, mais de rendre le pouvoir aux producteurs et aux usagers. L’État, s’il devait s’occuper de cette mission parce que le marché lucratif a poussé trop loin les excès qui le caractérisent, devrait accroître sa tâche administrative qu’il centraliserait probablement dans un lieu éloigné du problème à résoudre. De plus, les monopoles de propriété d’usage, non lucratifs par essence, en réduisant la part de l’État, diminuent la charge de l’impôt que l’État doit gérer. Ainsi, les usagers payent non pas des services lointains pour des usagers inconnus, mais leur propre consommation, et acceptent ainsi plus facilement le prix de cette forme de socialisation hors de l’impôt. Dans la majorité des cas, la propriété d’usage reste la manière la plus pragmatique, efficace et locale de répondre aux besoins de gestion des communs.

Les monopoles de cartel peuvent aussi intervenir dans une constellation d’entreprises concurrentes, organisées de telle manière qu’elles puissent fixer leurs prix et obtenir des droits. L’exemple du camionnage est sans appel. Le transport routier a vidé les trains de fret à force d’organisation collective, du recours régulier au moyen de chantage le plus basique : le blocage. Notre économie est devenue si dépendante du camionnage, et par la même occasion du pétrole, que les transporteurs peuvent obtenir ce qu’ils veulent en stoppant le trafic à quelques points stratégiques. Les flux tendus pouvant provoquer disette et chômage technique en quelques jours dans les grandes villes, les entreprises cartellisées obtiennent rapidement gain de cause.

Il n’est pas exclu que les travailleurs recourent à ce type d’effet aubaine dans la propriété d’usage, puisqu’elle incite à la mutualisation et au collectif. Des PUMO peuvent effectivement s’entendre pour augmenter illicitement le prix, et dans ce cas, c’est au législateur d’intervenir pour éliminer ce genre de pratique et privilégier l’intérêt global contre un intérêt parcellaire. On voit apparaître pour la première fois une confrontation entre les travailleurs d’un domaine et les usagers pour qui ils produisent. La propriété d’usage, comme tout système économique, ne peut éliminer totalement les rapports de forces qui régissent une société, mais elle a au moins le mérite de proposer des solutions collectives pour rétablir un équilibre. Par exemple, il est facile de légiférer sur la taille maximale des regroupements de PUMO, et ainsi de maintenir une certaine concurrence favorable aux usagers.

Pour que les monopoles de service public augmentent en qualité, et cela vaut aussi pour certaines entreprises privées, ils doivent être consommés par des populations de toutes les catégories sociales. Cette condition agit selon un principe simple : si les acteurs du monde économique utilisent le service public sans alternative, il ne peut y avoir d’échappatoire privée, plus chère et plus qualitative, donc réservée aux plus aisés. Ainsi, les utilisateurs les plus exigeants seront comblés par les nouveaux moyens accordés à ce monopole. Une clinique privée lucrative ne pourra plus débaucher les professeurs de médecine les plus talentueux, qui reviendront à l’hôpital public ; les utilisateurs pointilleux et procéduriers imposeront l’augmentation du confort des trains, etc. La propriété de l’outil de production du service public agit donc comme un moyen de limiter les possibilités de différences de traitement selon la position sociale, et réconcilie tous les usagers consommateurs du même service de qualité maximum. Pire, il oblige les citoyens de toutes les couches sociales à se côtoyer, ce qui permettra aux anciens propriétaires lucratifs dominants de redécouvrir la richesse de l’humain en tant qu’humain. Dans la propriété d’usage, il va de soi que les services publics seront en position monopolistique pour les services régaliens.

Ajoutons pour terminer que le problème de la rigidité des prix en temps de récession, souvent agité comme une lanterne rouge, est en réalité un problème capitaliste, à savoir que les monopolistes lucratifs doivent capitaliser un maximum pour survivre à une innovation potentielle qui viendrait les détrôner. Selon les cas, l’entreprise monopoliste est tiraillée entre la volonté rentière court-termiste et les investissements en innovation de long terme. Ce problème se pose d’autant moins dans la propriété d’usage que l’outil de travail est subventionné. Encore une fois, la force de l’aubaine, couplée à une répartition juste de la richesse, amène vers une société produisant des avantages partagés sans commune mesure avec les sociétés inégalitaires du passé. 


Notes

[1] La loi Sherman, ou Sherman Anti-Trust Act, élaborée à la fin du XIXe siècle aux États-Unis, avait pour vocation de lutter contre les ententes illicites et l’abus de position dominante.

[2] Précisons que les solutions miracles n’existent pas, et lorsque des bassins entiers dépendent d’une ressource unique, comme c’est le cas en Californie pour l’eau par exemple, il n’est pas exclu de voir émerger des conflits entre les usagers copropriétaires : entre les agriculteurs qui veulent irriguer des champs d’amandiers, et les habitants des villes en aval des canaux d’irrigation. L’organisation de la PUMA doit alors contenir des statuts précisant les moyens d’arbitrer les conflits d’usages.

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