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Été 2024, nous sommes en pleine période de blocage institutionnel durant laquelle, après trois défaites électorales, un camp politique refuse d’acter le résultat des urnes.
Dans une volonté pathétique de masquer un score médiocre, le président Macron s’est précipité de dégoupiller sa grenade, de dissoudre l’assemblée pour ensuite traîner, rechigner, prendre d’autant plus son temps que la constitution le lui permet, puisqu’elle ne précise pas la durée maximale d’un gouvernement démissionnaire. L’homme refuse en effet de nommer un Premier ministre. Il hésite, pérore comme Boucle d’Or devant les bols de soupe des trois ours. Aucun ne sera assez néolibéral à son goût, assez à droite, assez fort avec les faibles et faible avec les forts.
Nous ne vivons pas ici le premier détournement du texte constitutionnel de 1958, car le recours à l’article 49 alinéa 3 sert régulièrement à pousser en force une politique austéritaire avec les pauvres et dispendieuse avec les riches. Il y a aussi cette habitude de convoquer l’« urgence » et la « nécessité » pour justifier un dépassement du droit, pour rompre un contrat social souvent tacite. Le texte constitutionnel est imprécis par nature, donc soumis à l’interprétation, mais le Conseil constitutionnel censé en garantir son respect se compose de membres fortement orientés politiquement, souvent d’anciens barons de la politique (néolibérale et féodale). Cette conjonction offre la tentation et la possibilité pour les dominants de jouer avec les failles et les imprécisions pour légaliser ce qui n’est pas exprimé verbatim. Dans ces circonstances, elle assure en priorité une défense proactive des intérêts de la propriété lucrative qui sert particulièrement les dominants. Elle entretient contre les citoyens majoritaires un système néoféodal à bout de souffle. La loi est toujours la loi des dominants : vieux précepte une nouvelle fois vérifié.
Le refus des résultats du scrutin du 7 juillet 2024 est tel que, le 29 août, le Premier ministre démissionnaire Gabriel Attal a proposé une réforme pour raboter le budget du travail de 3 milliards d’euros. Dès le 2 juillet, avant même le résultat de l’élection, le secrétariat général au gouvernement (SGG) avait rédigé une note interne destinée à formaliser le rôle du gouvernement démissionnaire. On y trouve les appuis nécessaires à une démission active et longue… Comme toujours avec les néolibéraux, un mot peut désigner le contraire du réel. On ne s’y habitue pas…
Nos amoureux de la « démocratie » rappellent ainsi qu’une, deux, trois élections perdues ne pourront jamais changer les principes fondateurs de l’économie lucrative et féodale : les leurs. Comme Wolfgang Schaüble avait expliqué en toute diplomatie à la Grèce en 2015 pourquoi aucune élection, et sûrement pas l’arrivée de Tsípras, ne pourrait changer quoi ce que soit aux politiques austéritaires dirigées par l’Allemagne pour garantir les rentes des prêteurs de dette. Comme le traité constitutionnel européen de 2015 avait été ratifié par le congrès, contre les urnes… Autrement dit : vous pouvez voter pour qui vous voudrez, ou ne pas voter, la politique néolibérale s’appliquera toujours. Pour justifier cette éternité, Fillon et Le Maire nous avaient précédemment fait le coup de la « faillite », et du « bon père de famille » qui doit rembourser sa dette pour sauver son honneur, quitte à se tuer pour elle, traduisant par la même occasion un niveau médiocre en macroéconomie, puisqu’on ne compare jamais un foyer mortel à un État potentiellement immortel…
Les féodalistes invoquent sans cesse la « raison », sous-entendant que toute opposition à la loi féodale n’est pas raisonnable. Ils revendiquent aussi une certaine modernité de leur imaginaire. Pourtant, les lois régissant la propriété privée lucrative se basent sur un magistère proche de celui des seigneurs agraires du Moyen-Âge, ou des propriétaires lucratifs des cités-États antiques. Leur neuf est vieux, passé, usé. Ont-ils en tête qu’un modèle de cotisation/subvention, existant et fonctionnel en France avec la Sécurité sociale, puisse s’étendre à toute l’économie ? Non, d’ailleurs, ils veulent détruire ce mode de financement horrible à leur goût, puisque non lucratif, égalitaire et solidaire : moderne au sens historique. Aussi, le mutualisme leur est tellement étranger, puisque non enseigné, impensé, qu’ils n’ont même pas l’idée de le critiquer. Les œillères idéologiques du camp de la « raison » devraient inquiéter toute la population.
Sans surprise, une politique féodale a des effets sur le réel et joue contre la majorité des citoyens. Arroser l’économie lucrative déjà riche de subventions tout en l’exonérant de contribuer à nombre de taxes ou d’impôts produit mécaniquement des conséquences sur les services rendus par l’État à la population, sur les inégalités. Voici comment les guichets publics ferment en masse, les nids de poule parsèment les routes avec les radars automatiques, le nombre d’infirmières par étage se réduit… Il s’agit d’un transfert de richesse, duquel résulte une tension sociale en perpétuelle croissance, dont s’accommode le camp de la « raison » avec des lois autoritaires.
Si ce transfert était efficace économiquement pour la Nation et ses habitants, c’est-à-dire qu’il ruissèlerait comme il est argumenté jour et nuit dans la fable des dominants, nous pourrions éventuellement nous en accommoder. Mais il n’en est rien ! L’argent versé ne ruissèle pas, il remonte la chaîne de la domination, des locataires vers les petits propriétaires lucratifs, puis des petits propriétaires lucratifs vers les gros via la finance, comme le sucre trempé dans le café. Cet argent public versé au secteur privé lucratif, particulièrement aux grandes entreprises qui n’en ont pas besoin, ne se retrouve que très partiellement dans les services, les salaires ou les machines que les locataires de l’outil de travail, les salariés, mobilisent chaque jour. Il y a donc une fuite quelque part, toujours niée, jamais évoquée, jamais problématique pour le camp de la « raison » : c’est la rente. Ils sont féodalistes sans même le savoir.
Le grand mensonge du camp de la « raison » consiste donc à légitimer la théorie du ruissèlement. En plus d’être particulièrement condescendante, puisqu’elle revient en image à laisser ramper les pauvres au sol pour ramasser les pièces qui débordent des poches des riches, un enfant de huit ans peut facilement la démonter avec quelques sous de sa dinette. Nous serions sages de la remplacer par la théorie de la capillarité, selon laquelle les rentes versées par les salariés aux actionnaires sous forme de travail gratuit, par les locataires qui remboursent les crédits de leurs propriétaires lucratifs sont une perte sèche pour ceux qui s’en acquittent, les poussant à l’autodestruction, favorisant une forme de subvention à l’oisiveté, de prime à l’héritage patrimonial foncièrement injuste. Dans un système techniquement féodal, l’argent public versé aux entreprises et les exonérations servent avant tout à maximiser les rentes, à rassurer les rentiers qui financent les campagnes électorales, soucieux d’un retour sur investissement.
Puisque nous parlons de technique, l’efficacité économique doit avoir une solution mathématique, froide, technocratique : l’élimination des improductifs. Mais qui sont-ils ? Pour le camp de la « raison », ce sont les faibles, les malades, les pauvres, les handicapés, les sans-diplômes, les sans-dents, les migrants, les étrangers et toute personne inutile à l’économie féodale de manière directe ou indirecte. Les inadaptés, les improductifs, les cas sociaux, doivent nécessairement disparaitre, car le darwinisme social est une loi naturelle : « scientifique ». Mot censé clore tout débat.
Corrigeons : le raisonnement du camp de la « raison » est eugéniste. Ce qu’il appelle « science » consiste à réfléchir de manière pragmatique dans un cadre social de départ considéré comme éternel : le féodalisme. Or, le féodalisme découle d’une construction sociale artificielle, donc évitable. Oui, dans un monde féodal, les moins productifs disparaissent selon les principes eugénistes, mais ce n’est pas une loi naturelle, c’est le résultat d’une organisation sociale fabriquée de toute pièce. Comprendre cela permet de déconstruire le récit dominant qui consiste à bannir toute alternative.
Évidemment, les véritables improductifs ne sont pas là où l’on nous dit qu’ils sont : ce sont les rentiers, les propriétaires lucratifs de tout acabit, de toute envergure, du bobo antispéciste reportant la charge du crédit de son studio loué sur son locataire, en passant par le petit patron de la France périphérique jouissant de sa minuscule domination, jusqu’au milliardaire lanceur de fusées qui puce des cerveaux de singe tout en manipulant les réseaux sociaux. Bref : ceux qui volent légalement du travail par abus de position dominante, qui délèguent d’usage de la propriété et facturent un droit de péage : les féodalistes.
Autre détail fondamental, mais jamais entendu sur les radios ou les plateaux télé, qui devrait pourtant toucher la corde sensible du camp de la « raison », c’est que les rentiers sont souvent étrangers : les bons ceux-là… Les fonds de pension, les actions, les titres de propriété, les obligations, peuvent être détenus par n’importe quel humain, Français ou non. Une partie de l’argent public versé aux entreprises fuit ainsi à l’étranger sans éveiller la moindre contestation de la part de ceux qui détestent les étrangers, de ceux qui les traitent de voleurs quand ils sont pauvres, de ceux qui disent aimer la France tout en la ruinant avec leurs idées féodales ! Même amnésie pour les paradis fiscaux, les niches fiscales, les exonérations, les lois sur l’héritage, la réduction incessante des cotisations. Disons-le définitivement : l’économie lucrative est structurellement improductive. Elle détruit du potentiel de travail, l’environnement, asservit les véritables producteurs de richesse. Elle use de toute son énergie pour faire croire le contraire, pour construire un imaginaire positif basé sur une efficacité hypothétique.
Le camp de la « raison » déteste tout ce qui va contre les intérêts des propriétaires lucratifs. Féodaliste, nous l’avons dit, il est de droite : c’est sa définition. Il navigue contre la grande majorité des citoyens, tout en voulant qu’il les aime. Il se dit libéral, mais réserve l’entreprise aux possédants, aux héritiers. Il se dit démocrate, mais refuse les défaites électorales et abuse du flou constitutionnel. Il est clairement autoritariste.
Selon les « raisonnables », il n’y aurait ni droite ni gauche, car le néolibéralisme adoubé par la « science » éliminerait tous les clivages… Précisons : entre les droites, entre les féodalistes ! D’où l’apparition d’objets politiques sous fausses étiquettes comme La République En Marche, Les Républicains. Comble : le parti Socialiste. C’est un peu comme si vous aviez du hareng dans une boite de petits pois, car la République a été inventée par la gauche pour servir le peuple… L’union des droites se traduit de l’aveu même de ses protagonistes sous la désignation d’« arc républicain », au service des puissants. Le château de Bruxelles incarne au mieux cette conception féodale. Il rappelle techniquement le Moscou soviétique d’avant la chute de 1991.
La gauche, camp de la « déraison » pour tout féodaliste, danger plus inquiétant que le changement climatique, se définit en quatre axes forts qui représentent autant de cibles pour la machine de propagande : 1) le pacifisme, 2) la tolérance à la différence sociale et culturelle, 3) la volonté de rompre avec le régime de propriété lucrative pour rendre le pouvoir aux travailleurs, 4) L’acceptation sans détours de la démocratie et de ses lois. Autant de thèmes insupportables pour le camp de la « raison » qui souhaite l’exact inverse : l’économie féodale des rentes, la socialisation des pertes et la privatisation des gains, les inégalités sans lesquelles la domination disparait, l’absence de syndicats, un droit, une police et une justice au service des intérêts lucratifs, une concentration du pouvoir, la belligérance.
Les Français sont-ils de droite alors ? Non si l’on en croit les sondages qualitatifs qui montrent combien nous sommes attachés aux quatre axes de gauche cités en amont. Excepté les truands, les idiots ou les riches, quels Français veulent en effet asservir et voler leurs voisins, appauvrir l’État pour subventionner des rentes des propriétaires étrangers, laisser fuir les capitaux dans les paradis fiscaux, privatiser les routes, fermer les hôpitaux et envoyer leurs fils à la guerre ? On peut supposer ainsi qu’une manipulation de masse sème le trouble pour inciter à voter pour le camp de la « raison ».
Cette distorsion cognitive d’un peuple atteint du syndrome de Stockholm, mettant au pouvoir des personnages opposés à ses valeurs, nécessite de regarder en arrière. En 1928, Edward L. Bernays publiait « propaganda », un guide sur l’art de manipuler les masses, scrupuleusement suivi par les pires entreprises économiques, politiques et criminelles. Le mot et la manière ne sont pas nouveaux. Nous pourrions aussi citer le phénomène de saturation de l’espace public, rendu possible par la concentration des médias, elle-même découlant des principes d’accumulation de l’économie féodale. La presse allemande des années 1930 avait son Bolloré : Hugenberg et son trust, pour créer l’union des droites avec des méthodes comparables. Les résultats n’ont pas tardé… On finit toujours par fredonner les chansons qui tournent en boucle à la radio. Même en résistant de toutes vos forces, vous connaissez forcément « un » slogan publicitaire.
Concernant l’union des droites, du centre « ni-ni » avec la droite dite modérée et l’extrême droite, donc de l’arc républicain au complet, elle semble consommée depuis la loi immigration de janvier 2024. L’excès de zèle droitier fut tel que la macronie reçut les sermons du MEDEF, inquiet d’une possible réduction des flux d’immigrés. Le FN/RN relativement dédiabolisé parut presque modéré, voire mou. Il rassure désormais le spectateur des médias de masse, les propriétaires lucratifs, les patrons et le château à Bruxelles : tout comme la macronie, la hollandie, la sarkosie, la chiraquie avant lui (Hollande, redevenu député, dont le nom est évoqué pour gouverner à l’écriture de cet article…). Sur papier glacé, Jordan Bardella présente en effet comme un gendre idéal ; il jouait à Call of Duty dans le 93 durant son adolescence. Marine le Pen élève des chats. Que les propriétaires lucratifs soient rassurés, ces deux-là ne toucheront à rien de ce qui pourrait affaiblir les rentes. Ils ne défendront pas les travailleurs et encore moins les syndicats. Ils enverront la police contre les manifestants. Comme Giorgia Meloni en Italie, ils laisseront rentrer massivement des immigrés pour garantir la compétition économique, baisser les salaires et alimenter le capital en main-d’œuvre prête à tout, ce qui contribuera au déclassement général. Le FN/RN continuera la politique néolibérale, féodaliste, chose qu’il ne peut pas avouer au risque de perdre son électorat. Alors il ne dit rien sur son programme… Si, il dit une chose : chaque Français aura l’assurance d’avoir toujours un « plus déclassé que lui » à stigmatiser, pour moins sentir son propre déclassement. Un remède idéal pour le patronat, pour les rentiers, pour les oisifs, car l’ordre social inégalitaire et féodal sera maintenu.
Le message du camp de la « raison » tourne déjà en boucle dans les médias des magnats depuis Thatcher/Reagan : le néolibéralisme est inéluctable, car il est scientifique, raison et sagesse. Il n’y a pas d’alternative (TINA), peu importe ce que peuvent dire les urnes. Ceux qui refusent de s’y adapter sont des fainéants, des cas sociaux. Ils sont là, dans une gare à passer : « des gens qui ne sont rien ». N’être rien, c’est disparaitre de la civilisation, ne plus être citoyen, car la citoyenneté commence par le droit d’exister, le droit d’être quelque chose. Voilà le sort qu’on réserve aux laissés pour compte du féodalisme : l’effacement.
La notion d’« extrême » est aussi relative que la notion de « raison ». Le camp de la « raison » trouve extrême le mutualisme et raisonnable la féodalité. Il redouble d’efforts pour maintenir les rentes dont on sait qu’elles nuisent à l’écologie la plus rudimentaire et aux travailleurs appauvris. Ce double effacement de la nature et de l’humain serait donc raisonnable ; permettons-nous d’en douter. L’ordre social dicté par la domination féodale n’a rien de cosmique : c’est un modèle social autoritaire inégalitaire, rien de plus. On peut donc le déconstruire, mais la force des dominants : c’est leur récit. Notre faiblesse : de le croire. Tant qu’on ne saura pas nommer le réel avec les bons mots, donc l’ordre social actuel par le mot féodalisme, il sera extrêmement difficile de construire une alternative mutualiste. Le cordial est pourtant simple : nous devons rendre la propriété à ceux qui la mobilisent, tel est l’idéal de la propriété d’usage universelle.
Illustration : L’Antichambre de la Sala del Maggior Consiglio de Francesco Guardi



