Les échelles et les limites

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 2 – L’Homme dans la Nature


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Comment la liste des destructions formulée précédemment a-t-elle pu se produire alors que l’humanité se constitue essentiellement de braves gens ? Le prix du progrès en valait-il la peine ? Chaque progrès technologique apportant son lot d’aliénations, ce fut cher payé, alors que le perfectionnement technologique n’a pas forcément de corrélation avec un régime politique particulier, mais plutôt avec une civilisation particulière, rapportée à sa dépense d’énergie. Les trois frères des siècles thermo-industriels ont abouti aux mêmes progrès technologiques, aux mêmes désastres écologiques : au point de mettre en danger l’humanité. À l’époque de l’énergie abondante, les trois régimes ont vu progresser la science, pour le meilleur et pour le pire. On peut ajouter au passage leur détestation commune de la Nature, puisqu’ils l’ont saccagée et pillée sans discernement. L’Homme nouveau devait-il s’émanciper de cette Nature détestable ? L’Homme sauvage décrit par Malthus était-il plus sauvage que les propriétaires lucratifs ? Pour les fascistes par exemple, la Nature n’avait de réalité qu’à travers l’image du darwinisme social[1]. La lutte pour l’espace vital se vivait comme le combat des lions dans l’herbe brûlée. Les Soviétiques quant à eux, pillaient les ressources, ont asséché la mer d’Aral pour irriguer des champs de coton, et détruit des millions d’hectares de sols par l’agriculture productiviste : exactement de la même manière que leurs ennemis capitalistes. Ces trois dogmes, capitaliste, fasciste et soviétique ont utilisé les mêmes chars, les mêmes bombes, les mêmes engrais, pesticides, missiles, fusées, avions, bateaux, trains, la même armée, la même chair à canon.

La disparition de Sapiens n’est pas une vue de l’esprit ; quoi qu’il arrive, elle aura lieu un jour. Cette pensée désagréable n’a rien de dramatique puisque toute chose née disparaît un jour : c’est la condition du vivant. La question qui nous taraude est donc la suivante : à quand voulons nous voir ce jour ? Nous devons révolutionner nos modes de pensée, nous libérer des paradigmes anthropophages, destructeurs et pilleurs de la Terre pour repousser l’échéance. Chacun sait à quel point toute la civilisation a besoin de se repenser, y compris dans ses désirs et ses certitudes. Chacun sent dans la profondeur de son être, combien il n’y a rien de durable dans la civilisation que nous avons construite, souvent sans vouloir se l’avouer, en se réfugiant dans le confort du quotidien, dans la consommation naïve du présent. Mais il est une vérité qui dépasse toutes les constructions civilisationnelles, une vérité sur laquelle nous ne pouvons pas intervenir, une vérité qui dépasse tous les mythes, les légendes, les religions, les croyances : c’est la supériorité de la Nature sur l’Homme. Que les transhumanistes se rhabillent, leurs désirs de puissance paraissent ridicules en comparaison des forces de la Nature. Au moindre tsunami, à la moindre avalanche, au moindre virus, à la moindre éruption volcanique, à la moindre tornade, à la moindre tempête solaire, au moindre incendie, l’Homme mesure sa taille réelle, puis oublie : pur mécanisme de défense. Aucune machine, aucune construction sociale ne peut éteindre un volcan, arrêter une tornade, retenir les continents, déplacer les étoiles. Les mouvements du Cosmos, son échelle, dépassent les plus grandes ambitions humaines, et il ne suffira pas de construire quelques fusées pour sauver l’humanité du désastre de la propriété lucrative.

Qu’on se le redise : il n’y a pas de vaisseau terrestre de rechange, répétons-le quoi qu’en pensent les milliardaires qui lancent des voitures dans l’espace pour se distraire. Observer notre planète depuis le vide cosmique permet de comprendre l’enjeu. Ce caillou bleu perdu dans le noir sidéral, notre Terre nous a vus naître. Les quelques astronautes qui ont eu la chance de pouvoir appréhender la Terre de l’extérieur, dans sa globalité ont ressenti un vertige nommé : effet de surplomb (overview effect)[2]. Parait-il que la puissance de ce choc cognitif change un homme : plus jamais il ne pense comme avant. Sapiens, avec sa face verticale, ses yeux de chasseur en avant, ne regarde plus le ciel. À ce propos, dans quelle phase de la Lune sommes-nous aujourd’hui ? Quand avez-vous observé une constellation pour la dernière fois ? Sapiens a oublié la Terre qui se déroule sous ses pieds, dont il nie la finitude, faute d’arriver à l’apercevoir. Seul un homme a réussi le tour de la Terre sur l’équateur : Mike Horn, et encore, en utilisant un bateau pour braver les océans, le lac Victoria, et un vélo tout-terrain quand cela était possible[3]. La Terre parait si grande pour nous, minuscules créatures, qu’elle nous semble plate et infinie. Pourtant, elle reste fragile et modifiable. Le volcanisme, la géologie, le climat, le végétal et l’animal l’ont façonnée. Lorsque Darwin nous raconte l’histoire de l’évolution des espèces, il nous enseigne que la possibilité de la vie se base toujours sur un équilibre précaire, qu’il suffit finalement de peu de choses, d’une mauvaise adaptation, d’un changement environnemental pour que tout bascule : — la tectonique des plaques déplace les continents, et le climat change, — des volcans propulsent fougueusement des cendres et des gaz à effet de serre, et la température varie, — une météorite la percute, et la vie est bouleversée, — un virus endormi depuis des millions d’années se réveille à la fonte du pergélisol, et contamine l’humanité — un courant marin change de trajectoire, et l’activité d’une forêt disparaît, — une coulée de lave agrandit une île, etc. Notre planète évolue constamment. Elle est vivante. On ne peut nier ces phénomènes. Pourtant, l’échelle du temps humain permet difficilement de les apercevoir, alors même qu’on peut les lire dans les carottes de glaces prélevées sur l’Antarctique, en découvrant des coquillages fossilisés, ou des traces de dinosaures dans le Jura. Une longue vie humaine de cent ans correspond proportionnellement à quelques millièmes de seconde à l’échelle cosmique. L’Homme est peu de chose dans l’Univers, même si son quotidien concret lui laisse penser le contraire. Pourtant, ce peu de chose suffit à bouleverser le climat, à ouvrir un monde d’incertitudes, et à mettre son existence en péril.


Notes

[1] Johann Chapoutot, Libres d’obéir, nrf essais, 2020.

[2] https://www.nationalgeographic.fr/video/tv/quest-ce-que-loverview-effect

[3] Mike Horn, Latitude zéro, 2001, XO

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