L’émancipation et le mutualisme

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 2 – L’Homme dans la Nature


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Il existe plusieurs échelles de perception du monde. 1° L’échelle de la vie unitaire : trouver et consommer de l’énergie, lutter contre les éléments défavorables et se reproduire. 2° L’échelle de la société : s’activer dans les interactions sociales pour générer l’aubaine collective, fabriquer une généalogie collective transmise aux générations futures. 3° L’échelle du cosmos, impalpable et extrinsèque, qui fixe les conditions environnementales pour les deux premières échelles. Notons que ces échelles fonctionnent pour Sapiens, mais aussi pour d’autres formes de vie de temporalité différente, comme l’arbre par exemple. Nous pouvons agir sur les deux premières échelles, à la fois pour nous élever dans notre condition d’humain, mais aussi pour assurer à nos descendants le meilleur avenir possible. Il semble logique en tant qu’Homme de se référer à soi-même pour définir un cadre d’action. C’est pourquoi nous considérerons dans cet ouvrage que la perception à l’échelle de la société correspond à l’échelle de l’Homme : pure subjectivité nécessaire à l’exposé.

Les astronautes figurent un cas rare dont le témoignage précieux doit être compris. La contrainte de l’humilité découle de l’impossibilité fondamentale de s’émanciper de la Nature à qui nous devons la vie. L’Homme ne peut ériger un système durable sans conscience de son mutualisme avec elle. Puisqu’il « est » une part de la Nature, il ne peut s’en extraire. Vouloir la dépasser, s’en émanciper, consisterait à signer un acte de sécession avec lui-même ; et dans une posture matérialiste, on ne fait pas sécession avec l’eau, l’air, les plantes, les microbes et les animaux puisque notre vie en dépend. Le mutualisme s’observe partout dans la nature : aucun organisme vivant n’a de vie indépendante, tout interagit. Nous sommes colonisés par des milliards de bactéries dans nos voies digestives, sur notre peau, nos muqueuses[1]. Il semble donc impensable de se croire libéré des contraintes de la Nature, de se décréter en isolat. Je dis contraintes, mais je pense bénéfices, car la Nature paraît seule à pouvoir nous fournir ce dont nous avons besoin dans l’abondance et la pure gratuité, à condition de savoir lui rendre la pareille, la comprendre et la préserver en limitant les sous-produits indésirables émis lors de la transformation du travail. Voilà pourquoi l’extractivisme des siècles thermo-industriels est suicidaire, voilà pourquoi le transhumanisme nie dogmatiquement le réel.

Le génie humain sera mesurable dans sa capacité à cohabiter avec les espèces, à produire sans détruire les conditions même de la production, à tirer profit du sol, de l’air, de l’eau, du Soleil pendant des millénaires avec une totale confiance dans l’avenir. Bien sûr, la Terre pourrait se passer de nous : cela lui ferait sans doute beaucoup de bien, mais changeons nos refrains, nos couplets, pour fredonner un avenir désirable. L’humanité, constituée en majorité de braves gens, ne demande qu’à prendre un modèle durable, un modèle respectueux de ses progénitures. Alors, nous devons le proposer, le construire pour eux. L’organisation sociale a dénaturé le chasseur-cueilleur primitif, respectueux de la forêt, riche de ses glanages. Le moine défricheur ou l’exploitant industriel par exemple, ont promu et diffusé des modèles destructeurs. Le Païen, qui se tenait tranquille dans la forêt, avait-il besoin de couper les arbres pour planter la céréale ? Le paysan, issu du modèle social du Moine défricheur, avait-il besoin de quitter sa terre nourricière pour aller se tapir entre une horloge et une machine ? Les postulats de Nature et de société doivent se comprendre comme deux aspects indissociables, utiles l’un comme l’autre à notre survie. C’est-à-dire qu’on peut mourir d’un déficit de Nature, comme de choix de société défavorables. L’énergie, la matière, la nourriture, nos corps viennent de la Nature, et sont les fondations de toutes nos sociétés. Pourquoi tuerions-nous la source de nos vies ?


Notes

[1] Marc-André Selosse, Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, 2017, Actes Sud

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