
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 3 – Le retour du réel
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Ne nous y méprenons pas, l’essentiel (>80%) de l’énergie primaire consommée dans le monde de l’ère hybride est fossile[1]. Ce qu’on nomme la transition énergétique n’a jamais eu lieu, et l’on assiste depuis le début de l’ère industrielle à un empilage successif des différentes énergies mobilisables par les machines. Selon le principe que le potentiel de travail contenu dans une ressource finie produit une quantité de valeur finie, la durabilité d’un modèle de croissance basé sur des activités extractives possède en elle une limite que seul un violent déni peut contredire. J’insiste sur le fait que nous avons vécu des millénaires dans un monde 100 % renouvelable, et que la forte croissance de la production de valeur ne s’est mobilisée qu’à la fin de ce monde, c’est-à-dire au début de l’ère thermo-industriel basée sur les énergies fossiles et les mines. Nous avons su vivre sans les mines industrielles, sans pétrole, sans charbon, sans gaz naturel, dans un modeste confort parfaitement durable. La fable technologiste veut nous laisser croire à la possibilité de revenir aux énergies renouvelables tout en produisant autant de travail mort qu’en génèrent actuellement nos machines, mais quelques règles de trois basiques semblent venir contredire les rêves des technologistes. Car il ne suffit pas de croire, il faut prouver, montrer, et expliquer comment avec des gisements finis, nous pourrons produire à l’infini des machines pour transformer les énergies renouvelables, comme la biomasse, ou l’énergie solaire en produits consommés. Par quel procédé technique transformerons-nous à l’infini le Soleil en tracteurs, le vent en goudron, le bois en bauxite ?
La nourriture et le corps des machines extraits dans la Nature gratuite permettent l’économie mondialisée à grande échelle et à bas coût. Soyons réalistes, remplacer les énergies fossiles à service équivalent et à facteur α égal n’aura pas lieu demain matin, sauf à découvrir la machine perpétuelle, ou autre chimère scientifique. J’ajoute qu’une grande révolution des lois de la physique se produirait si un jour nous parvenions à outrepasser la formule E = (1/2)mV² pour mouvoir les objets, ou si un jour les principes de la thermodynamique se voyaient contredits. Par conséquent, ces ultimes limites de l’efficience, posées dans un contexte de contraction de l’offre énergétique induisent une réduction attendue du parc des machines. Le déclin de l’approvisionnement en pétrole/charbon/gaz étant inéluctable vu l’aspect fini des ressources, le niveau de travail mort diminuera avec, et entraînera la baisse du niveau de production/consommation. Car nous ne devons jamais oublier que les machines travaillent pour nous, et transforment de l’énergie pour cela. Il va de soi que la quantité de travail des machines dépend de la quantité d’énergie mobilisable. Dans un contexte biaisé où l’on extrait de la photosynthèse fossilisée (les combustibles fossiles), la quantité globale d’énergie transformée produit une quantité phénoménale de travail mort.
L’énergie des machines demande généralement à être mobilisée par d’autres machines : la pompe du puits pétrolier, la plate-forme de forage, les engins de mine, le transport, les hauts-fourneaux, les fonderies d’aluminium, les laminoirs qui façonnent le métal des machines elles-mêmes, etc. Tous les gisements ne demandent pas la même quantité de travail mort pour leur extraction. Précisons simplement qu’extraire du mauvais pétrole des sables bitumineux consomme plus d’énergie (~30 barils consommés pour récupérer 100 barils ; en négligeant le saccage environnemental), qu’il en fallait pour extraire du pétrole conventionnel de qualité au Texas en 1930 (~2 barils consommés pour 100 barils produits)[2]. Ces barils étant prélevés sur la production même, on voit comment l’extraction des énergies fossiles pourrait devenir si peu rentable qu’on doive abandonner certaines ressources. Le taux de retour énergétique (TRE)[3] baissant constamment, le facteur α diminue avec, et c’est notre capacité à créer beaucoup de valeur avec peu de travail humain qui s’évanouit.
Figure 5 – Évolution du TRE selon le pourcentage d’énergie nécessaire pour produire. Plus on doit injecter de l’énergie pour produire, plus le TRE tend vers 1 et plus la production baisse jusqu’à atteindre 0 lorsque l’énergie injectée est égale à l’énergie produite

D’ailleurs, un des facteurs possibles du déclin de l’Empire Romain proviendrait d’une chute du TRE agricole[4], provoquée par l’érosion des sols à la suite de mauvaises pratiques culturales. Les Romains ayant transformé le sud de l’Espagne et de l’Italie en déserts par l’action de la charrue et des pluies, éprouvaient de grandes difficultés à nourrir leur population : le couvert manquant de Malthus.

Figure 6 – Calcul du Taux de retour énergétique (TRE), et comparaison de différentes ressources
Nous voyons pourquoi le travail mort des machines diminuera, du fait de la difficulté croissante d’extraire les ressources. Cette baisse du TRE nécessitant des technologies plus complexes, mobilise toujours plus d’éléments de la table de Mendeleïev, éléments qui à leur tour deviennent difficiles à extraire et rares selon le principe du potentiel de travail fini d’une ressource non renouvelable, qui pousse à abandonner des activités extractives lorsque le travail humain injecté égalise le travail mort récupéré. Pour les métaux, on ne peut mobiliser du travail humain et du travail mort en quantité infinie pour compenser la baisse de concentration en minerais de la roche extraite. La diminution du travail mort contrariera le besoin croissant d’énergie nécessaire à l’extraction par tonne de minerai. Comme la concentration des minerais diminue au fur et à mesure que l’on termine l’exploitation des mines les plus fertiles, nous aurons toujours besoin de plus d’énergie pour extraire la même quantité de minerai de la croûte terrestre. Or, cette énergie sera de moins en moins disponible.
Pour ajouter une parabole symbolique, rappelons que le pétrole, le gaz et le charbon fossiles correspondent à des quantités de débris végétaux terrestres ou marins accumulés dans un milieu anaérobie empêchant leur décomposition. Lorsque nous consumons un morceau de charbon, nous libérons l’énergie solaire, stockée par le processus de création de matière organique : la photosynthèse, ayant eu lieu 350 millions d’années auparavant[5]. Cette triche, cet apport exogène permet de réutiliser aujourd’hui l’énergie solaire captée et transformée en matière par les végétaux d’un lointain passé, puis façonnée par la géologie, pour produire une matière inflammable. S’il fallait employer une métaphore, nous pourrions dire que le soleil stocké dans les énergies fossiles brille à nouveau lors de leur combustion. Voilà pourquoi on croit l’énergie disponible abondante. En réalité, sans les énergies fossiles, il ne nous reste plus que l’énergie solaire du présent, et non la combinaison de l’énergie solaire du présent + l’énergie solaire du passé. Ceci induit que sans les énergies fossiles, l’offre énergétique se réduit de manière drastique, puisque nous devrons composer avec la lenteur du processus de photosynthèse, année après année, sans pouvoir compter sur les compléments exogènes des reliquats du passé. Bien sûr, nous pourrons compter sur des sources d’énergie renouvelables mais peu denses, ou des sources d’énergie délicates à exploiter comme l’énergie nucléaire, mais en proportion des énergies fossiles consumées actuellement, celles-ci resteront anecdotiques.

Voilà pourquoi l’avenir appartient aux basses technologies diffusées en masse, et aux hautes technologies réservées aux fonctions sociales jugées vitales. En pratique, cela signifie : le vélo pour se rendre au travail – et – le scanner assisté par ordinateur ; le moulin à café – et – le laser ophtalmologique. La raréfaction de l’énergie nous contraint à la baisse du facteur α, et nous pousse à renoncer à des transformations. Ce que cela induit parait difficile à concevoir à l’heure du monde néolibéral, mais pourrait en partie être vécu comme une libération, une occasion de se poser enfin la question de nos besoins fondamentaux. Nous pourrions, grâce à la révolution de la propriété d’usage, limiter l’impact de la disparition de ce que la construction artificielle du désir, véritable travail humain, nous montre comme important aujourd’hui.
Du point de vue social maintenant, l’impact de la baisse de la disponibilité des énergies fossiles aura des conséquences désastreuses sur les locataires de la propriété lucrative. La question de la propriété constitue donc le cœur et la solution pour gérer la contraction énergétique. Puisqu’il s’agit de ressources, nous devons penser un mode de répartition dont les conséquences sociales restent favorables au plus grand nombre. Comme la répartition actuelle se définit selon les règles de la propriété lucrative, source de domination, nous devrons repenser un nouveau mode de propriété qui interdise l’accumulation et l’exploitation des ressources.
Notes
[1] https://data.worldbank.org/indicator/EG.USE.COMM.FO.ZS
[2] Philippe Bihouix, L’Âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, 2014
[3] https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/chronique-retour-energetique-39038/
[4] Thomas Homer-Dixon, Environment, scarcity, and violence (Environnement, rareté et violence) (1999)
[5] Patrick De Wever & François Baudin, Du vert au noir : le charbon. Edp Sciences.
[…] travail des machines a accéléré deux choses : la récolte de la rente et l’épuisement du potentiel de travail de…
[…] définitivement : l’économie lucrative est structurellement improductive. Elle détruit du potentiel de travail, l’environnement, asservit les véritables producteurs de richesse.…
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[…] a pas besoin de sortir d’une grande école pour se rendre compte de tous ses intérêts. De plus, elle…
[…] se confirment des hypothèses que j’énonce depuis longtemps, à savoir que le capitalisme n’existe pas sans la socialisation des…