
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 3 – Le retour du réel
ÉCOUTER CE CHAPITRE
Le mode de production capitaliste, mu originellement, nous l’avons vu, par l’unique moteur de la rente des propriétaires lucratifs, doit sans cesse renouveler l’expérience de marchés nouveaux. Son besoin d’un monde en expansion dépend à la fois de la logique ricardienne des rendements décroissants, et du remplacement perpétuel d’une opportunité rentière par une nouvelle : la destruction créatrice de M. Schumpeter. Cependant, les opportunités d’investissements rentiers dépendent du monde matériel avant tout, et ce monde matériel est lui-même limité, ne serait-ce que par la quantité de terres arables, de forêts et gisements en tout genre, ainsi que par l’énergie accessible. Ces facteurs forment ensemble une limite indépassable que même les prophéties d’un milliardaire américain ne pourraient contredire, car les milliers de vaisseaux stellaires et les bases spatiales dont ils rêvent pour aller coloniser des contrés hostiles seront dépendants de la Terre.
La croissance infinie, tout comme la fin de l’Histoire, relève du mythe naïf, de la foi artificielle en l’avenir sans laquelle les locataires de la propriété lucrative arrêteraient de travailler. Les « chances qui s’offrent aux initiatives et investissements nouveaux »[1] ne peuvent en effet augmenter indéfiniment. Or, si la logique rentière disparaît, alors c’est le système lucratif qui s’effondre. Dans un monde fini, aux ressources principales déjà exploitées, il semble naïf de croire dans la possibilité d’une expansion perpétuelle des opportunités d’investissement. Le mythe de la croissance infinie est donc absurde au minimum pour les raisons suivantes :
1° L’énergie mobilisée par le travail mort est un corrélat de la croissance. Dit simplement : la croissance consomme de l’énergie. Les limites des ressources énergétiques fixent donc les limites de la croissance. Or, la croissance actuelle se base sur 80 % d’énergies fossiles, limitées en quantité, dont le TRE baisse en permanence. Les technologistes rétorqueront que nous manquons simplement de connaissances, que demain nous capterons les éclairs de Zeus pour devenir nous-mêmes des dieux. Soyons sérieux, nous avons fait le tour des technologies réalisables à coût raisonnable depuis trois siècles, et un miracle technologique ne changera pas la domination du régime hybride. Qu’on rêve de saisir la houle, de profiter des différences de température de l’océan, de fissionner du thorium, et pour les plus convaincus : de fusionner du deutérium et du tritium, pourquoi pas, mais combien de capital faut-il injecter dans ces technologies, et pour quel résultat ? Produire sans gaz à effet de serre demande des investissements faramineux, des métaux rares ; acheminer la production vers les lieux de consommation exige de revoir tous les réseaux de transport, d’extraire des millions de tonnes de minerai avec du pétrole. On voit mal dans ces conditions comment parler de croissance puisque les investissements titanesques de l’énergie décarbonée sont financés par des dettes écologiques et financières. La croissance n’est alors plus qu’une illusion numérique qui retarde le moment de la chute. Pour résumer, l’idée farfelue qu’il est possible de décorréler la croissance des émissions de gaz à effet de serre consiste à refuser de se plier aux lois de la physique.
En effet, si la fable de l’énergie renouvelable abondante et bon marché rassure temporairement le citoyen, nous devons comprendre l’avis du physicien et de l’ingénieur à leur propos. Excepté pour l’énergie hydraulique, le facteur α des énergies renouvelables est faible en comparaison des énergies fossiles. Lorsqu’on convertit des énergies peu denses et intermittentes comme la lumière du soleil ou le vent, on ne peut espérer obtenir le même résultat instantané et à investissement égal, que lorsqu’on convertit ce que la Nature a mis des millions d’années de photosynthèse, de tectonique des plaques et de pyrolyse géologique pour produire et stocker du pétrole, du gaz et du charbon. Les énergies renouvelables demandent globalement plus de tout (et surtout de capital) pour le même travail mort que les énergies fossiles, dont elles dépendent en partie. L’usine, le camion, le bloc de béton armé, l’acier, l’isolant plastique, le cuivre, le silicium, les matériaux composites non recyclables, les métaux rares, sont-ils produits et issus de l’énergie renouvelable ? Avec quelle énergie produit-on l’aluminium, le verre, le silicium et le plastique des panneaux solaires ? Comment les produirons-nous sans énergies fossiles, sans émettre de CO2 ?
Une autre erreur fréquente provient de la confusion entre rendement et énergie : mais comment tournent les pompes à chaleur, les chauffe-eau thermodynamiques par exemple ? De quels matériaux se compose une batterie électrique ? Comment les extrait-on du sous-sol ? Avec quelle énergie les recycle-t-on ? Sans oublier les transports associés à la mise en service de ces produits, les océans à traverser, leur recyclage imparfait[2]. L’habitude d’acheter toujours la même forme d’énergie nous aveugle. La croissance se base sur des énergies qui disparaîtront un jour ou seront trop coûteuses en capital.
Les énergies renouvelables, qui nous l’avons vu ne se passeront jamais des mines, ne sauraient remplacer les énergies fossiles à facteur α constant . La seule solution physique qui pourrait nous permettre de produire une quantité aussi gigantesque de travail mort se trouve au cœur de la matière, selon la formule E=mC² : à savoir l’énergie nucléaire. Mais nous savons les problèmes qu’elle pose. Dans l’immédiat, aucune solution technologique ne saurait maintenir la croissance à son niveau actuel sans augmenter le risque systémique. Les technologistes doivent laisser Zeus dans les nuages, et revenir à la réalité. Si on traverse la moitié du globe en moins d’une demi-journée aujourd’hui, c’est au prix d’une consommation du capital non renouvelable globalement disponible, donc au détriment des générations futures qui ne verront pas la croissance.

Figure 7 – Rapport PIB/énergie : on voit clairement la proportionnalité de ce rapport – https://theshiftproject.org/lien-pib-energie/
2° Les acteurs du régime hybride parlent de la croissance du produit intérieur brut (PIB), soit la multiplication idiote du nombre de bouteilles de shampooing produites par leur prix. Déjà, précisons que si l’on considère une croissance constante de 2% par an du PIB, cela induit son doublement tous les 36 ans. Un doublement régulier ? cela doit nous rappeler l’échiquier de Sissa, l’exponentielle tant redoutée : celle qui mène à l’effondrement. La production manufacturière et les services devant s’écouler à travers l’échange de valeur de travail humain, on ne peut imaginer que le travail humain puisse augmenter jusqu’à l’infini, même dans un contexte de travail mort croissant. Cela signifierait une croissance infinie du facteur α, chose physiquement inenvisageable. Mais ce n’est pas suffisant, voyons un peu moins ironiquement ce que mesure ce fameux PIB. Pour être laconique, disons que la bouteille plastique compte dans le PIB ; pas l’eau des fontaines. Le PIB, comme outil de domination des propriétaires lucratifs, encourage l’économie de l’asservissement et du gaspillage. Vu qu’il est proportionnel à l’énergie non humaine consommée : doit-on se réjouir de son augmentation ? Si l’énergie fossile trouve sa limite dans la Nature, que dire du PIB ? Les réjouissances de la croissance du PIB procèdent d’une logique politique chez le dominant, car il vous affirmera que les machines d’embouteillage sont préférables aux sources gratuites d’eau potable. Ce jugement de valeur qui engage uniquement son prêcheur, n’a pourtant aucun sens si l’on raisonne en « faveur » de la survie de l’espèce humaine. Pourtant, ce qui est « bon » pour le PIB peut être défavorable à l’environnement, à la durabilité du modèle social, voire dégrader les conditions de vie de certaines populations par transferts de cause à effet. Si l’on se contente de transformer de l’énergie fossile pour créer des emplois, la limite malthusienne ne tardera pas à pointer son nez. Pourtant, l’intérêt du propriétaire lucratif se trouve comblé lorsqu’on achète son eau en bouteille. Sans cela, il ne pourrait louer aucune force de travail à aucun salarié pour assurer sa rente : il n’aurait donc rien à vendre. Ses locataires ne dépendraient pas de lui pour assurer leur reproduction matérielle, et pire : ils pourraient se passer de lui, s’en aller vivre sur une autre voie. D’ailleurs, si nous allions tous boire à la fontaine, de quel effondrement parlerait-on ?
3° Dans le monde parfait des économistes néolibéraux, la croissance du monde matérielle transmettrait son relais à une croissance du monde dématérialisé ; ouvrant ainsi à l’Homme les portes infinies du Ciel platonicien ; lui permettant de se nourrir de pensées, de concepts, de symboles. Ah, si seulement c’était vrai… Mais encore une fois pris de négation du réel, nos penseurs du monde dématérialisé nous prouvent qu’eux-mêmes sont déconnectés du monde matériel. Ils oublient combien la dématérialisation ne sera jamais rien d’autre qu’un prolongement supporté par le corps du monde matériel ; à savoir, une strate supplémentaire de travail humain permise par le travail mort des machines — complètement dépendante de lui. D’ailleurs, le travail mort procède toujours à des conversions : convertir une énergie en une autre (un moteur ou un générateur), convertir un objet en un autre (usine), convertir des données en d’autres (traitement logiciel)… On voit combien la partie informatique dépend entièrement du monde matériel. Sans support physique, sans énergie, sans matériaux, comment fonctionnerait la couche logicielle ?
On ne peut donc ajouter du travail dématérialisé pour augmenter la croissance, sans augmenter en même temps la consommation énergétique, donc le travail mort. Entre la machine à vapeur de la révolution industrielle et le centre de données, il n’y a aucune différence fondamentale : les deux servent à augmenter le facteur α. De plus, lorsqu’on procède à la généalogie des services, même désinformatisés, on constate combien ils se basent toujours sur des chaînes de valeur d’origine matérielle. Par exemple, admettons qu’on abandonne le secteur de l’automobile, pourtant bien matériel. Cela supposerait que les chaînes de valeur immatérielles associées disparaissent : fabrication du désir (publicité), assurance, crédit/finance, gestion client, législation et gestion de litige, expertise, justice, réglementation, devis, services web, traitement de données, prédiction du trafic, cartographie, projection financière. Cette économie, dont finalement on peut toucher les ordinateurs, l’équipement réseau, les murs, les bureaux, les plantes vertes, les chaises, etc. L’économie dématérialisée utilise les mines pour sa fourniture en ressources : pour produire l’acier des serveurs, le cuivre des câbles réseaux, la silice pour le verre des fibres optiques, le pétrole des plastiques, ou encore le charbon de la production électrique…
Figure 8 – Matériaux utiles à chaque technologie énergétique – Banque mondiale, The growing role of minerals and metals for a low carbon future.

Encore une fois : pas d’énergie non humaine transformée = pas de travail mort. L’économie qu’on nomme aujourd’hui dématérialisée, consiste à consommer de l’énergie non humaine dans des machines numériques pour produire un travail mort qui autorise la création de travail humain supplémentaire, dit dématérialisé. Nous constatons combien ce mot représente mal à la situation. Même si du travail humain est mobilisé pour le fonctionnement du travail mort, il en représente une infime fraction. La contraction énergétique ne peut donc pas mener vers plus de dématérialisation, car celle-ci découle d’une profusion de travail mort. Autrement dit : la dématérialisation a participé à l’augmentation de la consommation mondiale d’énergie. La croissance du monde de la dématérialisation s’additionne à la croissance du monde matériel. Puisqu’elle en fait partie finalement : elle subit aussi les limites de l’énergie mobilisable par le travail mort des machines et des matériaux disponibles — souvent rares et peu recyclables[3].
4° La croissance du PIB augmentant la quantité de travail mort, donc de biens et service dans la circulation des marchandises, il va de soi qu’un état de saturation se produit lorsque les salaires ne permettent plus l’accès à ces productions : dès lors qu’on bascule dans un mode de contraction énergétique. Le niveau de vie ne peut donc augmenter infiniment si la quantité de travail mort se raréfie. N’oublions jamais que nos conforts sont obtenus par la mobilisation des machines qui produisent à notre place. Cela ne contredit pas l’idée que la production par le travail humain reste la source originelle de toutes les richesses humaines, puisqu’il faut du travail humain pour augmenter le facteur α en inventant et en mobilisant des machines. Le travail mort participant à ce concours, cela signifie que les services ou les biens obtenus avec peu de travail humain aujourd’hui en demanderont davantage dans un futur contracté en énergie : le facteur α suit l’offre énergétique. Ainsi, la production diminuera mathématiquement à travail humain égal, puisque le facteur α diminuera avec l’assèchement des ressources énergétiques. L’état de saturation du marché capitaliste par la diminution du travail mort ne permettra plus de décupler régulièrement les opportunités nouvelles d’investissement. Ainsi se profile une chute brutale de la rente par l’obligation de subvenir aux besoins de la reproduction matérielle de travailleurs moins productifs, qui entraînera une tension de plus en plus vive entre les locataires et leurs propriétaires lucratifs. On voit mal comment cette nouvelle définition des rapports sociaux pourrait se terminer sereinement si l’on reste dans le même mode de propriété. Rendre les travailleurs propriétaires agit exactement comme un amortisseur qui résout le conflit millénaire entre un propriétaire dominateur, et les travailleurs. La rente n’étant plus l’objet originel de la motivation de produire, il devient possible d’absorber une récession sans impact significatif sur les travailleurs, puisque le travail humain qui réaugmentera à mesure de la raréfaction du travail mort, sera payé comptant.
5° Le simple fait que les investissements les plus rentables se trouvent généralement dans les opportunités uniques, par exemple lorsqu’on colonise de nouvelles terres, ou lorsque la population augmente, ou qu’on exploite un nouveau gisement fossile, nous montre que la croissance est souvent liée à l’expansion par paliers des marchés lucratifs. Evidemment, la conquête des nouveaux espaces de la rente n’étant pas infinie, donne une idée plus précise du genre de limite qui font irrémédiablement stagner, et feront décliner le marché lucratif. Le progrès technique agit lui aussi par paliers en ouvrant de nouveaux espaces lucratifs, toujours plus consommateurs de capital, comme nous l’avons vu pour les énergies renouvelables. Nier sa corrélation au monde matériel fini, tout comme nier le lien entre éducation, haut niveau technologique et dépense énergétique, c’est refuser de voir le réel. Ceci dit, tous les sauts technologiques, toutes les conquêtes, provoquent des phénomènes dont la distribution est limitée et plus ou moins égalitaire. La propriété lucrative recherche en permanence des innovations qui déboucheront sur des marchés inexplorés. C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne nouvelle pour notre confort, nos loisirs de consommateurs, mais mauvaise nouvelle pour les générations futures. La propriété lucrative exploite sans se préoccuper sérieusement de la durabilité d’un phénomène de modernisation, ni des dommages collatéraux que le mode expansif de la croissance provoque sur l’environnement. Elle agit à l’instinct, comme le chasseur, dans le temps court. Seuls les groupes monopolistes cherchent à ralentir le processus de remplacement, l’ouverture de marchés nouveaux, pour maintenir leur rente le plus longtemps possible. Seulement, la destruction créatrice ne peut fonctionner de la même manière dans un monde en expansion énergétique, démographique, que dans un monde en contraction. La lanterne rouge de la fin des énergies fossiles, et la disponibilité décroissante des terres arables provoquée par le réchauffement climatique ne sauraient provoquer comme effet une évolution croissante de la production globale.
La puissance de l’idéologie de la propriété lucrative, et d’avoir su toujours saisir un maximum de ces opportunités, en créant des lois pour elle, en se donnant tous les moyens d’accaparation des nouveaux marchés. Il en va autrement de penser un monde en contraction énergétique, en décroissance, et de se projeter dans ce que la chute de la rente des propriétaires lucratifs pourra leur permettre de détourner comme travail. Autrement dit, le capitalisme est merveilleusement adapté à un monde en expansion, au point de laisser croire au mythe de la croissance infinie, mais il ne peut gérer la décroissance sans détruire les acquis sociaux et matériels d’un monde évolué, sans crise systémique. La rente étant leur moteur originel, les propriétaires lucratifs n’hésiteront pas à abandonner les affaires qui n’en génèrent pas. Ainsi, les discours altermondialistes, qui prétendent à la possibilité de domestiquer l’idéologie de la propriété lucrative pour l’orienter vers un monde en décroissance, paraissent intenables. La transition vers la décroissance étant le pire cauchemar des propriétaires lucratifs, par quel miracle ceux-ci, qui détiennent le pouvoir économique, joueraient sans résistance les actes du drame qui les tuera. Quelles qu’en soient les conséquences, ils continueront d’aller chercher des sources de rente dans les marchés de la décadence en mettant l’innovation au service de leurs intérêts, notamment pour développer les technologies de surveillance de masse, pour gérer leurs propres destructions, dans une logique de survie toute darwinienne.
Notes
[1] Joseph Schumpeter, Théorie de la destruction créatrice, ChIV. La disparitions des occasions d’investissement. La disparition des occasions d’investissement doit former un des motifs de la fin du capitalisme.
[2] On ne peut pas recycler certains alliages, les petites quantités, l’usure (des pneus, des pièces mécaniques), les pertes liées à la refonte des métaux, la dégradation des plastiques à la réchauffe, certains usages linéaires (le dioxyde de titane des dentifrices par exemple), l’oxydation de l’acier, etc. Le modèle cyclique parfait n’existe pas.
[3] Banque mondiale : le rôle croissant des minéraux et métaux pour un futur bas carbone. https://documents.banquemondiale.org/fr/publication/documents-reports/documentdetail/207371500386458722/the-growing-role-of-minerals-and-metals-for-a-low-carbon-future
[…] travail des machines a accéléré deux choses : la récolte de la rente et l’épuisement du potentiel de travail de…
[…] définitivement : l’économie lucrative est structurellement improductive. Elle détruit du potentiel de travail, l’environnement, asservit les véritables producteurs de richesse.…
[…] sert particulièrement les dominants. Elle entretient contre les citoyens majoritaires un système néoféodal à bout de souffle. La loi…
[…] a pas besoin de sortir d’une grande école pour se rendre compte de tous ses intérêts. De plus, elle…
[…] se confirment des hypothèses que j’énonce depuis longtemps, à savoir que le capitalisme n’existe pas sans la socialisation des…