
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 2 – L’Homme dans la Nature
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Tous les êtres vivants influencent et transforment l’environnement. La division cellulaire opère une forme de transformation par le simple réagencement des molécules chimiques. Se nourrir, respirer, mourir, c’est transformer l’environnement d’un état A à un état B. Au passage à l’état B, l’état A est perdu à jamais[1]. Nous n’existerions pas si l’environnement n’était pas perturbé par nous : voici une preuve de notre vitalité. Les bactéries, microbes et autres végétaux n’ont-ils pas colonisé la planète jusqu’aux régions les plus hostiles, et modifié son apparence pour des millions d’années ? La grande oxydation de l’atmosphère au Paléoprotérozoïque ne provient-elle pas des déchets de la respiration des cyanobactéries ? L’accumulation de bois de l’ère carbonifère n’a-t-elle pas formé le charbon brûlé dans nos centrales électriques aujourd’hui ? On ne s’étonnera donc pas que l’Homme suive cette règle, mais de l’accélération fulgurante de sa vitesse d’influence sur le système Terre. Neandertal ou l’Homme de Tautavel transformaient faiblement et lentement le monde, contrairement aux défricheurs antiques qui ont initié l’érosion des sols par la hache, l’araire et la charrue. L’anthropocène a pris toute sa puissance à partir de la révolution industrielle, lors de l’extraction massive des combustibles fossiles dont nous ne sommes pas sortis[2]. Il suffit d’observer dans quel état se trouve la Terre après les tornades idéologiques qui ont permis la révolution industrielle. Les dogmes que sont la propriété lucrative, le communisme historique ou le fascisme ont en commun d’avoir pillé, détruit, volé des vies par millions, d’avoir industrialisé la destruction. De l’animal disparu ou menacé d’extinction, au prolétaire de Manchester jusqu’au physicien atomique soviétique : nous sommes à l’heure du bilan. Impossible de nier le délire suicidaire dans lequel ils ont embarqué l’humanité : hausse des gaz à effet de serre, empoisonnement des eaux, des sols, de l’air, de la nourriture, pillage des mers, des ressources minérales, des forêts, effondrement de la biodiversité et de la masse du vivant, militarisation industrielle, innombrables guerres, deux bombes atomiques sur des civils, des camps de rééducation ou d’extermination, des goulags, des famines d’origine politique, des épidémies incontrôlables, l’autoritarisme sous-jacent.
Pendant ces temps cataclysmiques, il y a une catégorie d’Êtres humains pour qui tout va bien : la classe des propriétaires lucratifs dominants. Sous les chatouilles de leur spa, ils sirotent la boisson de la rente, se délectent du travail des autres et aspirent la richesse produite par les fourmis qui mobilisent leur propriété. Leur vie consiste à vendre ou signer des actes de propriété lucrative, à étendre leur empire en fuyant l’impôt. Par-delà les frontières du monde, ils méprisent l’existence des Nations, sauf lorsqu’elles secourent leurs entreprises échouées, ou pour profiter des investissements publics, obtenir des subventions, écrire de nouvelles lois qui leur sont favorables. Ces surhommes autodéclarés ne prennent aucun risque en jouant au casino avec l’argent des autres. Certains en possèdent tellement qu’ils ne parviendront jamais à le dépenser. Leur cynisme, proportionnel à leur fortune, va jusqu’à modifier leur perception du monde. Plus soucieux de coloniser l’espace que de partager un morceau de pain avec les mendiants de leur province, il n’y aurait rien de surprenant à les voir se réjouir du réchauffement climatique ; opportunité de business non négligeable, occasion supplémentaire d’étendre une emprise déjà grande, de passer pour des sauveurs. Parallèlement, les « gens-qui-ne-sont-rien » s’en vont transpirer quotidiennement dans les gares, traversent les rues pour que les propriétaires lucratifs dominants puissent s’économiser dans l’effort, se réveiller tous les matins plus riche que la veille au soir. Chaque fois qu’un pas est franchi dans l’hybridation, qu’au nom de la « sécurité » on restreint les libertés, les locataires terminaux deviennent un peu plus des machines standardisés, prévisibles dans leur comportement et leur coût, des suspects traqués que les technologies numériques sauront retrouver automatiquement au moindre dérapage.
Il fut un temps où la propriété lucrative connaissait quelques limites : temps révolu. L’idéologie néolibérale mondialisée à variante transhumaniste : donc eugéniste, telle la dégauchisseuse du menuisier, à raboté les derniers garde-fous de cet état sauvage de l’économie qu’est la propriété lucrative, y compris dans le pays de l’égalité : la France, dont l’héritage révolutionnaire s’est endormi. La concentration odieuse de ce mode de propriété atteint des sommets d’injustice, et sous une puissante force de capillarité, aspire le travail des plus nécessiteux vers les propriétaires lucratifs dominants, qui sont prêts à délocaliser une usine pour quelques centimes de rente supplémentaire, à rechercher dans les confins de la pauvreté mondiale les travailleurs les plus serviles, les plus lisses, les plus dominés.
Mais ils ne sont pas seuls, il y a aussi ces actionnaires dont le pouvoir dilué est parfaitement orienté vers un seul but : la maximisation de la rente. Les petits porteurs comme les gros n’ont pas besoin de se connaître, ni de se concerter pour désirer la même chose : que les entreprises leur consacrent une part toujours plus grande de bénéfice. Cela fait longtemps que la bourse ne finance plus l’économie, et l’émission d’actions du marché primaire reste anecdotique en regard des échanges réalisés sur le marché secondaire[3]. Les entreprises soucieuses de leur cours doivent en permanence se soumettre aux desiderata des actionnaires du marché secondaire, et parfois y racheter leurs propres actions, celles qui étaient censées financer les investissements : l’aberration économique dans sa pureté. Le degré de soumission aux marchés est tel qu’il est devenu la raison existentielle des entreprises cotées, entraînant dans une cascade de soumission des myriades de sous-traitants jusqu’au plus petit. On voit alors s’effacer la fonction sociale primitive du travail, à savoir assurer la reproduction matérielle des travailleurs, au détriment d’une fonction sociale futile : alimenter des portefeuilles. Doit-on se satisfaire d’un sens aussi éloigné des préoccupations écologiques qui nous attendent, ou réfléchir à un autre système ? Les mécanismes absurdes de la bourse ont-ils une utilité sociale ? Peut-on en changer ? Peut-on s’en passer ? Dans notre cas : la réponse est oui.
Le système de propriété d’usage n’a pas besoin de la bourse pour fonctionner, c’est-à-dire qu’elle n’y possède aucune utilité sociale. La bourse n’y existe pas, ce qui épargne la société d’avoir à institutionnaliser la psychologie de bazar provoquée par les marchés financiers. Mais au-delà du risque systémique que la financiarisation de la propriété lucrative fait courir à des millions de travailleurs innocents, à ceux qui ne sont rien, il s’agit d’un problème anthropologique. Peut-on bâtir une société sur un système reposant sur les émotions instantanées, sur les seuls instincts reptiliens ? Peut-on baser le présent sur des projections hypothétiques sur le futur, sur le mécanisme des courses hippiques ? Le comble de l’histoire, c’est que la vision de courte durée, les incessantes pulsions émotionnelles des acteurs de la bourse, a provoqué une accélération de l’anthropocène qui restera gravée à l’échelle géologique. Ici gira la roche du système hybride.
L’histoire des siècles thermo-industriels bat tous les records de création/destruction, puisque les cycles de croissance-crise-extermination, comme la recherche du profit y ont été régis par les lois productivistes, et que les énergies fossiles ont fourni le carburant des grands chamboulements de l’empreinte humaine, à la haine, à l’exploitation. Ce que les partisans du régime désignent comme le progrès, considération toute relative, engendre un lot de contreparties négatives, tellement irréversibles qu’il semble difficile de se montrer satisfait au nom de l’optimisme. D’ailleurs, l’optimisme comme le pessimisme, restent des notions projectives ; il ne suffit pas de croire dans l’avenir pour le penser. La croyance constitue d’ailleurs l’ennemi de la raison, en l’interdisant précisément.
Évidemment, on ne peut nier la part lumineuse des siècles thermo-industriels, ce que ces mêmes énergies fossiles ont permis dans l’amélioration du confort, de l’éducation, de la culture, l’accès à la connaissance, une meilleure compréhension de la Nature, la baisse de la mortalité. Ces avancées ont bouleversé notre rapport au monde. De l’observation de trous noirs, de galaxies, d’exoplanètes aux paradoxes de la mécanique quantique, Sapiens s’est éloigné définitivement du centre du monde. À nous de trier, de conserver le meilleur, et d’éliminer les rapports sociaux défavorables, car le succès de ces inventions ou découvertes trouve son origine dans l’abondance d’énergie, qui a permis l’élévation du niveau d’éducation par l’abondance de travail mort, plutôt que dans un régime de propriété précis. Nous allons devoir ralentir, au risque de mettre un coup final à l’humanité moderne. Si l’extraction des énergies fossiles nous a laissé croire que la technologie pouvait tout solutionner, nous devons admettre que le futur se réalisera dans des conditions d’accès à l’énergie très différentes, et que le mode de propriété lucrative ne pourra gérer sa baisse continue sans augmenter l’emprise de la part autoritaire de l’hybridation.
Notes
[1] La loi de l’entropie nous précise que les phénomènes ont à priori un sens de déroulement. Par exemple, un verre brisé ne peut se reconstruire aussi rapidement qu’il a été brisé. Un mystère persiste néanmoins dans le fait que les équations newtoniennes soient parfaitement réversibles, puisqu’elles fonctionnent avec un temps négatif.
[2] Dès la sortie de la cosmologie aristotélicienne, qui donnait des limites strictes à la Nature (monde sublunaire notamment), s’est ouvert une vision de la Nature comme étant un système sans fin qu’on pourrait donc exploiter sans conséquences. Il est vrai qu’aujourd’hui encore, il subsiste un décalage de temps entre la pollution et ses effets directement perceptible qui nous laisse croire à cette vision. (Voir Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique)
[3] Frédéric Lordon, Et si on fermait la Bourse…, le monde diplomatique, février 2010
[…] travail des machines a accéléré deux choses : la récolte de la rente et l’épuisement du potentiel de travail de…
[…] définitivement : l’économie lucrative est structurellement improductive. Elle détruit du potentiel de travail, l’environnement, asservit les véritables producteurs de richesse.…
[…] sert particulièrement les dominants. Elle entretient contre les citoyens majoritaires un système néoféodal à bout de souffle. La loi…
[…] a pas besoin de sortir d’une grande école pour se rendre compte de tous ses intérêts. De plus, elle…
[…] se confirment des hypothèses que j’énonce depuis longtemps, à savoir que le capitalisme n’existe pas sans la socialisation des…