La résilience

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 3 – Le retour du réel


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Notre capacité à résister et se redresser après des agressions s’appelle la résilience. M. Jean de La Fontaine, à travers son talent de la fable, a humanisé le chêne et donné une voix au roseau, qui dit à l’arbre majestueux : « Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. Je plie, et ne romps pas ». Le roseau de la fable supporte la tempête en se redressant habilement, il est résilient ; pas le chêne qui casse après la tempête. Pour notre civilisation occidentale, listons ces vents redoutables : pollution, accident industriel, pénurie d’énergie, rupture des chaînes logistiques, épidémie, krach financier, guerre, blocus, et bien d’autres bonnes nouvelles encore.

Dans le monde néolibéral hybridé, l’exercice vertigineux de mesurer sa résilience matérielle est à déconseiller au néophyte. Pour cause, la propriété lucrative s’organise de manière à rendre dépendant les hommes aux biens et aux services fournis par elle. Autrement dit : les propriétaires lucratifs s’enrichissent sur la diminution de la résilience de leurs locataires. Comme ils n’ont aucune limite dans l’avidité ni dans la pénétration de nos vies, qui représentent pour eux des marchandises comme les autres, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils aient intérêt à diminuer la résilience. — Combien de jours survit le Français moyen avec ses stocks de nourriture personnels ? — Combien produit-il de nourriture par an ? En cas de coupure massive d’électricité : — Comment se chauffe-t-il ? puisque tous les modes de chauffage, excepté le bon vieux poêle à bois, ont besoin d’électricité pour fonctionner ; le photovoltaïque et les éoliennes s’arrêtent de produire automatiquement si le réseau se coupe[1]. — Comment pratique-t-on les échanges monétaires sans électricité, donc sans carte bancaire, sans distributeur de billets, sans internet, sans possibilité d’encaisser les chèques, sans convoyer des fonds, puisque les pompes à carburant sont électriques ?

Résilience néolibérale, tu frôles le néant. Alors que faire ? Se lancer dans la quête d’un moulin abandonné, près d’une forêt de châtaigniers, à 200 km de toute centrale nucléaire ou autre site Seveso ? Combien de temps une mégapole de la taille de New York peut-elle tenir sans approvisionnement, sans électricité ? Que sont capables de produire les habitants des mégalopoles si les chaînes d’approvisionnement pétro-propulsées sont rompues ?

J’alerte aussi sur le danger de l’idéal transhumaniste, variante « ultra » du néolibéralisme, qui nous propose sans franchement l’avouer la marchandisation totale du vivant, et la colonisation lucrative de nos corps et de l’Univers comme bouquet final : effrayant ! Comme s’ils n’avaient pas suffisamment provoqué de dégâts, les néolibéraux devenus transhumanistes n’hésiteront pas à profiter des conséquences de leurs agissements pour développer leur business — pollution en tout genre, montée des eaux, dérèglements climatiques, mal-être humain, disparition des insectes, misère. Car depuis le rapport du Club de Rome basé sur le modèle mathématique Meadows, publié en 1972, on sait que le monde occidental possède des limites de croissance et de pollution qui influent sur la démographie. On peut discuter de cela avec désespoir ou opportunisme, même si malheureusement les animaux disparus le sont — définitivement —, et certains lieux pollués le seront pour longtemps. Il faudra donc composer avec l’héritage peu glorieux de trois siècles d’exploitation sauvage de la nature. Marx avait pourtant été clair, il n’y a pas de limites dans l’avidité du capital à dévorer, exploiter corps et esprits, piller le monde jusqu’à sa disparition. L’effondrement, point d’orgue du darwinisme social, reste donc à étudier, non pas selon des logiques palliatives, mais comme un moyen de déterminer l’action la plus favorable à la survie de l’espèce. Les collapsologues, en tant que lanceurs d’alerte, ont repéré des voies d’eau dans la coque du navire capitaliste, mais n’ont pas encore produit de proposition macroéconomique sérieuse. Car on ne peut se détacher des forces macroéconomiques à aucune échelle : celles de la division du travail, du financement, et de l’organisation des institutions, de la propriété. Voilà pourquoi nous devons trouver le moyen de vivre hors du cirque financier capitaliste, hors des ravages de la propriété lucrative.

De plus, nous avons vu comment l’énergie, source de confort, emboîte la résilience. Mais quelle énergie permet la meilleure résilience ? Fossile ? bientôt épuisée. Renouvelable électrique ? nous avons survolé la question. Reste la biomasse, ou énergie solaire dérivée, qui permet de repenser la question du « trop » malthusien. Osons réfléchir à : combien d’énergie chlorophyllienne pourrions-nous produire ? c’est-à-dire : combien de nourriture, de chaleur, de matériaux, de machines, d’outils pourrions-nous produire à l’infini sans énergie fossile ? La réponse à cette question donne une idée de la régulation de population selon les lois de Pierre François Verhulst. Si la fécondité explose dans les lieux les plus pauvres, dans les lieux où les enfants offrent les assurances que la société ne propose pas ; on sait d’expérience que, lorsque les lois sociales permettent la vie décente, la confiance dans l’avenir, la fécondité baisse[2]. L’universalité de la propriété d’usage dont nous allons parler sera l’outil primordial du rétablissement de la confiance en l’avenir.

Le principe de l’aubaine nous rappelle qu’une somme d’individus vaut moins qu’un collectif uni, que la hauteur atteinte sera supérieure en mobilisant un corps social. Voilà pourquoi le vitalisme doit se jouer dans le corps social le plus large possible, hors des processus d’accumulation, pour améliorer la résilience de toute la société. Nous devons aussi veiller à ce que le fruit de l’aubaine ne tombe pas entre quelques mains, auquel cas l’injustice perdurerait. Le mode de propriété formera donc le verrou du système social, parce qu’il en résulte la répartition de la richesse entre tous ses acteurs. Voici la véritable bataille menée par les propriétaires lucratifs : diminuer notre résilience, augmenter notre dépendance à leur propriété lucrative en augmentant toujours la quantité de travail mort.


Notes

[1] Pour éviter de réinjecter du courant dans les lignes qui mettrait en danger les électriciens du réseau.

[2] Alain Bideau, CNRS, Les mécanismes autorégulateurs des populations traditionnelles (article)

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