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Penser la dette publique


Il y a des refrains dont les dominants ne se lassent jamais. Répétée de manière industrielle sur tous les médias possibles, la dernière ritournelle à la mode de Paris décrit l’horizon noir qui succédera à la « gabegie » budgétaire de l’État qui, semblerait-il, cause nos maux et nous demandera un effort à « tous », car nous sommes coupables, vous l’aurez compris. Tremblons dans nos chaumières, acceptons toutes les réformes « vitales », indispensables à la « survie » du pays…

Depuis les rodomontades de M. François Fillon en 2007 sur l’« État en faillite »[1], jusqu’à celles de M. François Bayrou en 2025 sur le « danger immédiat [qui] pèse sur nous »[2], nous avons de quoi paniquer, jusqu’à signer en bas de n’importe quel contrat sans l’avoir lu, sans réfléchir. Gardons la tête froide. Déjà, entendre un homme définitivement condamné pour détournement de fonds publics donner la leçon sur les comptes de l’État (M. François Fillon), c’est un peu comme découvrir qu’un ministre en charge de l’évasion fiscale possède un compte en Suisse (M. Jérôme Cahuzac), mieux vaut se méfier… Ensuite, renvoyons à leurs expéditeurs les râles et les mines désespérés qu’ils nous infligent, car ils ont successivement voté en toute conscience les budgets déficitaires dont ils déplorent aujourd’hui les effets. Ce sont les principaux responsables. Le peuple n’a pas été consulté pour construire le budget, sinon, nous n’en serions pas là. Ce même peuple se demande toujours comment l’État a réussi l’exploit de dégrader les services publics tout en se ruinant. Peut-être que l’austérité (pour les locataires des outils de travail), la politique de l’offre et les baisses d’impôts (pour les propriétaires lucratifs) n’étaient pas les solutions les plus intelligentes, mais simplement des idéaux guidés par des instincts de classe.

Évidemment, nos protagonistes se cachent toujours derrière la conjoncture et refusent de constater le résultat de leurs décisions, comme le navigateur accuse la météo lorsqu’il a choisi le mauvais itinéraire. Il y a eu certes la crise financière de 2008, puis la crise sanitaire et enfin, la guerre en Ukraine, mais pour le reste, l’essentiel à vrai dire, on trouve une volonté désespérée de maintenir en vie le modèle féodal de la propriété lucrative. Nous en subissons les effets : inégalités structurelles et endettement éternel. Les dominants se plaignent des symptômes dont leurs idées sont la cause. Pire : ils reportent la faute sur des innocents : les retraités, les malades, les chômeurs, les fonctionnaires… On connait la liste…

À force de l’entendre répéter, nous avons appris par cœur la chansonnette : pour rééquilibrer le budget, nous devons réduire la dépense publique, parce que notre modèle social coûte trop cher, nous vivons au-dessus de nos moyens, nous devons nous serrer la ceinture, bande de profiteurs ! Mais la dépense publique a-t-elle seulement augmenté ? Observons l’évolution, ou plutôt la stagnation de sa valeur relative au PIB (et non la valeur brute qui augmente mécaniquement avec l’inflation et la croissance) : en 1985, la dépense publique était d’environ 54,2 % du PIB, en 1996, environ 56 %, en 2009 (après crise financière), 58 %, en 2010, 56 %, en 2020 (pendant la crise sanitaire), 60 % et en 2025, 56 %[3]. Le chiffre reste globalement stable. La dépense n’est donc pas la cause de l’abyssale dette. Cependant, à force de noircir le tableau, la prophétie des taux d’intérêt en augmentation sur la dette pourrait s’autoréaliser. Les agences de notation, arbitres peu démocratiques, pourraient dégrader la note de la France et augmenter la charge de la dette. C’est ce qu’on mérite lorsqu’on a délégué le pouvoir de battre monnaie aux marchés financiers, alors qu’on avait un système plus stable et moins cher avec le « circuit du trésor », lorsque les banques centrales émettaient directement la dette.

Dépenser n’est pas un problème si l’on collecte assez d’argent, ce qui n’est pas le cas. L’État français est pourtant reconnu depuis des siècles pour sa capacité à lever l’impôt. Mais depuis 2017, les recettes publiques ont fondu comme neige au soleil. Fin de l’ISF (- 4,5 milliards/an), PFU flat tax de 30 % sur les revenus du capital (-1,8 milliard/an), réduction de l’impôt sur les sociétés (- 11 milliards/an), suppression de la taxe d’habitation (- 23 milliards/an), suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises CVAE (- 5 milliards/an). Cumulés, on estime qu’environ 62 milliards de recettes se sont évaporées, sans que les effets escomptés ne sautent aux yeux. Rajoutons à cela les exonérations sociales ou allégements de cotisations patronales dont le coût est estimé à 77 milliards en 2024, puis les 211 milliards d’euros d’aides publiques aux grandes entreprises chaque année[4], les niches fiscales, comme la niche Copé, qui ont coûté 22 milliards entre 2007 et 2009, sans oublier le crédit d’impôt compétitivité emploi CICE, dont le coût est estimé à 231 milliards, dont l’impact sur les exportations et l’emploi est jugé comme faible[5], ce qui est peu dire.

Après cette violente cure d’amaigrissement des recettes fiscales, nous attendons toujours les effets promis, le « choc » de compétitivité, la transformation du génie créatif des ultrariches en production concrète, avec les recettes fiscales et l’emploi censés largement compenser les baisses d’impôts. Où sont les résultats ? Les propriétaires lucratifs mieux exonérés ont-ils fait ruisseler leur fortune et créé de l’emploi ? Pendant que nous attendons le retour sur investissement promis, la croissance des hauts revenus explose et le patrimoine se concentre[6].

L’expérience sociale du néoféodalisme, dont nous sommes les cobayes, n’a jamais eu pour vocation de servir l’intérêt général. Ses promesses ne semblent pas engager ceux qui les font, à qui on ne demande aucun compte, qui se moquent des faits réels et des chiffres peu glorieux qui les accablent. Pour les tenanciers de ce courant idéaliste, les travailleurs sont considérés comme des facteurs de production, au même titre que les machines-outils, dans le but de produire, non pas des objets ou des services, mais des rentes. Ils doivent s’adapter à la grande société, selon des logiques pseudo-darwiniennes très discutables, disons eugénistes pour simplifier. Mais cette grande société est inégalitaire au possible, affreuse pour les conditions de travail. Elle n’est grande que pour les grands propriétaires et nous n’en voulons plus.

On le voit, de l’argent public, il en pleut si vous êtes propriétaire lucratif, sans effets visibles sur la production, si ce n’est un appauvrissement global des travailleurs et du pays. C’est purement mécanique, les exonérations augmentent les rentes, mais pas les salaires pour une raison simple : les propriétaires lucratifs satisfont leur intérêt en priorité, car ils ont le pouvoir sur la production, l’investissement et la répartition des fruits du travail dans l’entreprise. C’est pourquoi il n’y aura jamais de démocratie dans l’entreprise féodale. Dans ce cadre, le quotidien de la majorité de citoyens ne peut pas s’améliorer. Ceux qui entretiennent l’économie française par leur travail, ceux qui ont besoin des services publics pour compenser la pingrerie du secteur privé lucratif sur les salaires ; pour se soigner des maladies professionnelles corrélatives à l’optimisation de la rente ; pour instruire leurs enfants, puis les transformer en futurs travailleurs rentables, devraient être copropriétaires d’usage de leur outil de travail. Mettre fin à la féodalité est une étape cruciale pour en finir avec la dette publique, comme privée d’ailleurs.

La baisse des recettes publiques par un refus de collecter l’impôt là où l’argent est le moins productif (dans les sphères de la finance par exemple), creuse l’écart entre ceux qui possèdent des propriétés lucratives et ceux qui louent les outils de production, leur maison, leur voiture, leur outil de travail, et qui subventionnent jour après jour l’oisiveté de propriétaires des moyens de production. Il ne faut pas se tromper : dans un monde féodal, l’argent circule toujours du bas vers le haut, il remonte par capillarité et ne ruissèle jamais. La mécanique des rentes impose sa physique, quoi qu’en disent les dominants. 

Ainsi se confirment des hypothèses que j’énonce depuis longtemps, à savoir que le capitalisme n’existe pas sans la socialisation des externalités négatives. Sans l’État pour le subventionner, il n’est jamais rentable. En effet, dans les creux de la vague féodale, les politiciens les plus féodalistes deviennent temporairement socialistes, sans l’avouer bien évidemment. Lorsqu’il faut répartir le poids des choix calamiteux des rentiers, pourtant solvables, l’État œuvre à toute la socialisation nécessaire pour sauver le féodalisme. Une fois la tempête passée, lorsque les contribuables sont exsangues d’avoir renfloué les affaires déficitaires, d’avoir nettoyé, dépollué, reconverti les friches et soigné les travailleurs avec l’argent public, les dominants reviennent à leur hoquet millénaire en reprenant la leçon sur la responsabilité du bon père de famille. Ils refoulent leur nature socialiste pour nous adjurer de rembourser la dette et ses intérêts. Dans un système néoféodal, l’État est l’ultime assureur des rentiers. Le contribuable s’appauvrit pour maintenir l’ordre social millénaire qui le maintient en servage. C’est l’hybridation. Le jeu pour les dominants consiste à exploiter autant que possible, à user et abuser de la redistribution à leur profit jusqu’à frôler le seuil de révolution sans l’atteindre.

La dette publique correspond alors au dernier recours qu’osent les politiciens au service des propriétaires lucratifs, une sorte de soin palliatif pour système féodal en déperdition. Le principe est simple : on préfère parier sur une production future plutôt que de collecter l’argent qu’on dépense. Au passage, les intérêts rapportent des rentes aux propriétaires des titres de dette. Autrement dit, non seulement le propriétaire lucratif bénéficie des refus de collecte à l’origine du déficit, mais on lui paie des intérêts sur la dette. Il est doublement récompensé pour son inefficacité économique.

Ce n’est pas tout. La dette peut aussi servir à faire peur, pour appeler les réformes quémandées par les propriétaires lucratifs depuis la nuit des temps. Ces derniers souhaitent de moins en moins secrètement l’arrivée de la troïka (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et Commission européenne) pour mettre au pas ces Français réfractaires aux idées magnifiques, grandes et belles qui les appauvriront. Vivement la fin du Code du travail, du salaire, la fermeture des hôpitaux et des écoles publiques, car tout cela coûte vraiment trop cher aux riches…

Voilà pour le constat, mais poussons la réflexion. La dette, comme je l’ai déjà expliqué ailleurs, restera toujours la pire des solutions pour se financer, car elle porte en elle la supposition qu’une production future aura bien lieu. C’est le pendant de la création monétaire. La monnaie sortie d’un chapeau de banquier ne se détruit qu’après exécution du travail correspondant à l’avance à crédit. Or, nous n’avons pas de boule de cristal. Nous savons qu’un microbe récalcitrant ou l’avidité sans limite des loups de la finance internationale peuvent tuer la production par des effets d’effondrement. Quid alors du remboursement des dettes ? J’ai même utilisé l’analogie de l’effondrement du viaduc Morandi de Gênes pour illustrer le phénomène de report de charge, mais passons sur ces détails techniques déjà connus.

Nous devons rappeler combien chaque euro de dépense publique dénoncé comme un scandale sert à investir dans l’appareil productif, particulièrement au service de l’économie lucrative. La dépense publique finance des choses nobles et d’intérêt général, mais aussi toutes les institutions utiles à la civilisation féodale : ce qui rend possible une économie lucrative : jusqu’aux infrastructures les plus basiques, comme les trottoirs gratuits entretenus par des entreprises privées de travaux publics, donc payants par la socialisation. On peut considérer sans exagérer que l’essentiel de l’argent dépensé par l’État, y compris lorsqu’il est versé en prestations sociales, termine dans une caisse de l’économie lucrative. La dépense publique est une subvention de relance permanente de l’économie de marché et crée une intense activité sans laquelle beaucoup d’entreprises lucratives déposeraient le bilan. Pensons à notre entreprise qui répare les trottoirs. Évidemment, un euro de dette subventionne moins les entreprises et davantage les rentiers qui possèdent la dette. La dette est donc par essence moins productive qu’une recette publique immédiatement redistribuée. Il faut s’en passer en changeant de logiciel de financement.

Nous en venons au cœur du problème. Pourquoi ne pas inverser le processus : mesurer la dépense, collecter la somme, puis la reverser pour éviter la dette. Pour que cette règle d’or fonctionne, il faut non pas raisonner avec un système d’impôt/recette, mais avec un système de cotisation/subvention. La propriété d’usage universelle fonctionne ainsi. Lorsqu’un besoin d’investissement se fait connaitre et qu’il est voté, alors on collecte la cotisation, qu’on reverse immédiatement à qui reçoit la subvention.

Le système de redistribution aux pauvres de type Robin des Bois qui est mis en avant par toute la classe politique, surtout par la gauche naïve, ne permettra jamais d’équilibrer le rapport de force entre les propriétaires et les producteurs, car les rentes seront toujours supérieures aux taxes, impôts et autres contributions. Crier au scandale de la mauvaise redistribution, main sur le cœur, comme nous le voyons dans l’hémicycle, c’est accepter que, comme Robin des Bois, on puisse redistribuer l’argent du seigneur sans redistribuer la propriété. C’est récupérer le fruit de son travail, puis retourner en servage. Il faut donc, pour que le système de cotisation/subvention puisse marcher, que les producteurs deviennent propriétaires d’usage de leur outil de production.

Enfin, nous devons parler de la monnaie. Une monnaie doit être à minima corrélée à un système fiscal. Dans les utopies platoniciennes de l’Union européenne, il en va du contraire (en zone euro). L’euro, voulu par les dominants Français malgré la réticence des Allemands, ressemble plus à un deutsche mark européen qu’à une monnaie d’amitié entre les peuples. Il est surévalué pour la France et tout le sud de l’Europe. On ne peut pas l’ajuster, car c’est la banque centrale européenne qui fait varier les taux. Il faut le quitter, ou le diviser en zones à taux de change, ce qui revient au même. C’est évident pour tout économiste qui réfléchit au moins trois secondes à la question. Mais nous l’avons dit : c’est la France qui a voulu l’euro, alors, pour tenter de résoudre ce problème monstrueux d’une monnaie trop forte qu’on ne peut pas baisser ni quitter ni changer, M. Gallois a défendu une drôle d’idée dans un rapport commandé par M. François Hollande en 2012 : provoquer une « dévaluation fiscale » pour compenser l’impossibilité de dévaluer la monnaie. La France s’est endettée pour financer cette dévaluation fiscale. C’est le fameux CICE. On leur dit merci.

Les platoniciens ne semblent pas vouloir sortir de leur caverne… Face au réel, ils courent dans les grottes spirituelles pour s’enchainer et regarder les ombres, car ils sont rassurés de croire à leur religion. Nous avons le pouvoir de refuser les fables et les logiciels de pensée avec lesquels ils nous biberonnent, pour aller vers le pragmatisme de la propriété d’usage universelle. Le féodalisme aura suffisamment montré tous ses dangers pour qu’on envisage définitivement sa fin.


[1] « Je suis à la tête d’un État qui est en situation de faillite sur le plan financier, […] qui est depuis quinze ans en déficit chronique, […] qui n’a jamais voté un budget en équilibre depuis vingt-cinq ans. » François Fillon, lors d’un déplacement en Corse en septembre 2007.

[2] « Notre pays est en danger parce que nous sommes au bord du surendettement », un « danger immédiat (qui) pèse sur nous », ajouté « auquel nous devons faire face, non pas demain ou après-demain, mais aujourd’hui même, sans retard d’aucune sorte. » François Bayrou, lors d’une conférence de presse, le 25 août 2025.

[3] Chiffres INSEE

[4] https://www.vie-publique.fr/eclairage/289629-aides-publiques-aux-entreprises-un-etat-des-lieux?utm_source=chatgpt.com

[5] https://www.ccomptes.fr/fr/plateformes-citoyennes/plateforme-evaluations-politique-publique/explorer-evaluations/limpact-du-3?utm_source=chatgpt.com

[6] https://www.inegalites.fr/evol-inegalites-long?utm_source=chatgpt.como

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