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Au commencement, il y a d’abord cette notion, vielle de mémoire d’histoire, qu’on appelle le féodalisme. Si on pratiquait le microtrottoir aujourd’hui, en questionnant le chaland sur l’actualité du féodalisme, il nous prendrait probablement pour des fous. Ce temps est révolu ! Le féodalisme, c’est un vieux truc de l’époque des châteaux forts, du Moyen Âge ! La corvée, la rente, c’est du passé…
Pourtant, la corvée, la rente, dans leurs définitions strictes correspondent à un temps de travail gratuitement fourni par le locataire de la terre au bénéfice du propriétaire lucratif, le seigneur, le clerc, le noble. Si nous voulions actualiser la liste des agents économiques qui font travailler gratuitement les locataires, nous pourrions ajouter aux propriétaires immobiliers déjà connus l’actionnaire, le banquier, le propriétaire lucratif de l’outil de travail, de l’argent avancé. Bref, vous constaterez que, si le capitalisme a innové dans la forme, il reste un régime féodal sans originalité, tout à fait d’actualité. Seule la population des propriétaires lucratifs a changé, notamment après la Révolution. Désormais, ce ne sont plus les nobles et le clergé qui vous font travailler gratuitement, mais une diffusion de millions d’agents doubles, « en même temps » propriétaires lucratifs et locataires. Ça, c’est nouveau, à tel point qu’on peut parler de néoféodalisme.
La bourgeoisie décrite par Marx ne se manifeste qu’à de petites occasions, car le système pyramidal à outrance réduit le nombre des propriétaires lucratifs dominants à quelques centaines dans le monde. Ne négligeons pas son effet sur la division du travail et son contrôle de la production, car il est titanesque, mais ce qui met en servage la masse des travailleurs, ce sont essentiellement les « agents doubles », c’est-à-dire ceux qui louent de l’argent pour facturer des rentes. Le paradoxe, c’est qu’ils sont des rentiers qui payent des rentes. Pas fous pour autant, leur calcul est simple : si la rente qu’ils facturent aux locataires est supérieure à la rente qu’ils payent pour investir, alors ils gagnent de l’argent sans travailler. C’est ce principe qui pousse le bobo de gauche modérée à « investir », traduisez : à louer à plus pauvre que lui pour s’enrichir, tout en se scandalisant de la pauvreté.
Le principe du néoféodalisme se base donc sur l’exploitation généralisée de la faiblesse d’autrui, son incapacité à investir, donc l’obligation pour lui de passer par vos propriétés lucratives. La belle morale… La promesse du rêve américain, c’est que tout le monde puisse devenir rentier. Du moins en principe, car dans la vraie vie, c’est techniquement impossible. À force de reporter les rentes sur les agents inférieurs, une couche basse de population se constitue, particulièrement en Amérique. Ceux qui louent tout ce qu’ils usent, sans jamais déléguer l’usage en échange d’une rente, n’ont aucun moyen de sortir de leur condition. Pour cause, l’accès à l’investissement leur est impossible. Lorsque la fin du mois commence le quinze, vous pouvez toujours aller voir un banquier avec un beau projet d’investissement… L’argent amène l’argent, comme le rappelait déjà Adam Smith aux débuts du néoféodalisme.
La monarchie, les cités-États, la Grèce ou la Rome antique, ont pratiqué le surtravail qui, on le sait, a payé les châteaux et palais dont on vante aujourd’hui les qualités patrimoniales, dont on est si fier. Le capitalisme a pris le relais pour faire peu ou prou la même chose. Nous avons certes changé les acteurs, mais pour jouer la même pièce de théâtre.
Si le féodalisme avait disparu, le surtravail n’existerait plus. Or, c’est la règle économique de base de notre monde, diffusée partout, y compris dans les pays qui se désignent comme communistes. La Chine possède de moderne qu’elle propose dans son « modèle » une hybridation totale, à savoir la mise à disposition de l’argent public et du confinement des citoyens au service du capital privé, des propriétés lucratives et des tenanciers de l’État central. Elle conserve le pire des régimes communiste et capitaliste pour les fusionner. Selon elle, cela irait dans l’intérêt général. C’est d’ailleurs un élément clé de son « soft power » de diffuser au monde ce modèle dystopique. Si techniquement, le néoféodalisme chinois est le plus avancé, vous comprendrez qu’il n’est guère compatible avec l’idéal des Lumières occidentales. Pourtant, ni l’une ni l’autre de ces propositions ne nous sort du féodalisme. Elles restent des variations sur un thème de la rente.
Si le féodalisme avait disparu, le surtravail n’existerait plus. Or, c’est la règle économique de base de notre monde, diffusée partout, y compris dans les pays qui se désignent comme communistes. La Chine possède de moderne qu’elle propose dans son « modèle » une hybridation totale, à savoir la mise à disposition de l’argent public et du confinement des citoyens au service du capital privé, des propriétés lucratives et des tenanciers de l’État central. Elle conserve le pire des régimes communiste et capitaliste pour les fusionner. Selon elle, cela irait dans l’intérêt général. C’est d’ailleurs un élément clé de son « soft power » de diffuser au monde ce modèle dystopique. Si techniquement, le néoféodalisme chinois est le plus avancé, vous comprendrez qu’il n’est guère compatible avec l’idéal des Lumières occidentales. Pourtant, ni l’une ni l’autre de ces propositions ne nous sort du féodalisme. Elles restent des variations sur un thème de la rente.
Si nous étions logiques, alors nous devrions en appeler, comme Marx, à l’abolition de la propriété privée. Cependant, les révolutionnaires de 1917 en Russie, en voulant appliquer le principe marxien que les biens de l’État seraient les biens du peuple, nous ont montré que cela ne fonctionnait pas comme prévu. Le communisme s’est transformé en seigneurie géante, loin d’éliminer les dominations et d’émanciper le travailleur.
Cela étant éliminé, nous pourrions aller voir du côté de Proudhon, du mutualisme. Mais Proudhon, en voulant éliminer la propriété, sous-estime les problèmes que cela engendre. Il nous faut donc une autre alternative qui ne soit ni le néoféodalisme, ni le communisme, ni l’anarchisme révolutionnaire.
La nouvelle division du travail proposée par la propriété d’usage universelle conserve le principe de la propriété privée pour un tas de raisons, comme la motivation à produire, le soin accordé aux biens propres par exemple. Si la motivation du génie créatif est toujours la rente dans le monde néoféodal, cette motivation changera d’objet dans la propriété d’usage, pour donner un nouveau sens à la production qui, contrairement à la rente, ira véritablement dans l’intérêt général. Tout le monde peut créer une entreprise sans condition de revenus. Cela ne signifie pas un « open bar » aveugle qui mènerait à la catastrophe. Il faut primo que le producteur soit qualifié, et secundo que l’outil de travail qu’il nous demande de payer collectivement soit désiré et accepté. Un vote, à la fois par les futurs clients, les concurrents, les amis, les ennemis, associé à un autre vote des représentants de la collectivité, permettra de trancher si oui ou non nous allons payer un outil de travail à un producteur.
Non seulement cette redéfinition de la division du travail élimine les rentes par l’obligation de devenir propriétaire de ce qu’on use comme outil de travail, de logement, ce qui n’est pas rien en soi, mais elle me semble être la seule qui puisse répondre aux deux grands maux de notre siècle, à savoir la perte de sens à produire observée partout par des pénuries de main-d’œuvre, mais aussi la possibilité de réduire drastiquement la production sans appauvrir la société. En effet, si la répartition des rentes persiste telle qu’elle existe dans le monde néoféodal, alors la contraction de l’économie subie par la baisse de la disponibilité des ressources naturelles en qualité et quantité, mènera vers un effondrement du niveau de vie des agents économiques les plus fragiles et nombreux. À chacun de voir si ce futur-là semble désirable, avec plus d’inégalités, plus de pauvreté, ou s’il est intéressant de changer de logiciel de pensée, pour sortir définitivement du système néoféodal.

