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Une fois n’est pas coutume, la propriété lucrative avance à visage découvert. Incarnée par les outrances quotidiennes du couple Elon Musk/Donald Trump, on lit plus clairement l’idéologie des dominants. Pour avancer, les deux protagonistes manient un vocabulaire mobilisateur, s’arrangent avec la vérité et s’imaginent performatifs. Il suffirait de dire une chose pour qu’elle devienne réelle, par une sorte de magie orwellienne, de prophétie autoréalisatrice. Leurs thèmes mobilisateurs sont la liberté, la puissance, la grandeur, le souverainisme, la prospérité. Nos hérauts nationalistes seraient empêchés par des ennemis de toute part, dans une inversion des rôles tragicomique où l’impérialiste se dit assiégé, l’exploiteur se dit exploité et l’agresseur se dit agressé. La remise en cause, le mea-culpa sont évidemment absent de cette rhétorique qui justifie le moindre échec et toutes les difficultés par des facteurs exogènes. Eux sont parfaits, courageux, prennent les meilleures décisions et doivent adapter le monde à leur vision en luttant contre des forces extérieures à leur camp. Ils ont d’ailleurs besoin de ces forces pour alimenter des peurs mobilisatrices, complémentaires des prophéties optimistes concernant leurs projets. Si ce n’est pas le cas, ils manipulent le récit pour faire détester toute opposition. Ce tableau devrait allumer des voyants d’alarme dans la tête des historiens.
Parmi la myriade d’ennemis réels ou fantasmés contre lesquels luttent nos artistes, il y a l’État fédéral et ses juges. Désormais à la tête du département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), M. Musk, propriétaire féodal d’un réseau social, d’une marque de voitures électriques et d’une société de lancements spatiaux, entend lutter contre le gaspillage d’argent public. L’intention semble louable, car on peut considérer en effet que la minorité dominante au pouvoir de l’État fédéral américain gaspille l’argent public en abusant de la socialisation à ses propres fins. Seulement, les cibles de réduction ne sont pas les dépenses liées à la socialisation des pertes ni à la subvention des gains de l’économie lucrative. Comprenez que la socialisation existe bel et bien dans un monde féodal, même aux États-Unis où elle transforme un capitalisme structurellement déficitaire en machine féodale rentable. Les rentiers présentent pourtant la socialisation comme une sorte de cauchemar, sauf lorsqu’elle permet de dépolluer et reconvertir des friches industrielles, renflouer les banques en faillite, subventionner leurs usines ou financer des plans de relance en milliards, dont le plus connu est le New Deal. Récemment, l’Inflation Reduction Act devait répondre à la diminution des rentes liées aux choix stratégiques mercantiles des rentiers eux-mêmes ! Où est passé le marché libre, dans cette situation de récompense à la médiocrité, où dépenser des milliards n’est pas incompatible avec les efforts de réduction budgétaire de M. Musk ? Car les propriétaires lucratifs rêvent d’un État qui leur fournirait gratuitement toutes les garanties sans aucune contrepartie. L’argent « magique » provient toujours d’une forme de socialisation ayant un coût pour le contribuable, soit en argent, soit en dégradation de service. On élimine donc des prestations aux populations pour exonérer ou réduire les taxes sur les grandes entreprises (car les petites entreprises contribuent plus à la socialisation qu’elles ne reçoivent). Voilà l’objet du travail du DOGE.
Mais pourquoi les gouvernements successifs, y compris Trump 1 ont-ils laissé l’État fédéral s’endetter à ce point ? Le mécanisme est simple, l’immense dette des États-Unis a servi de bouilloire à Wall Street. Les pays en excédent commercial, comme la Chine, achètent des bons ou des obligations du Trésor pour placer les dollars accumulés par le commerce et dont ils n’ont pas besoin pour se payer des objets ou des services. Mais les intérêts de ces titres de dette doivent trouver une issue, car ils sont toujours en dollar. Ils se transforment désormais en produits financiers pour alimenter l’économie américaine et boucler la boucle. La demande de bons ou obligations du trésor est si forte, que la dette se voit toujours financée. M. Musk trouve les intérêts de la dette trop coûteux pour le contribuable, mais il oublie leur destination : l’économie lucrative et ses propres actions.
Ce mécanisme féodal permet de récolter une partie du fruit du travail effectué hors des États-Unis pour fabriquer ce que les États-Unis ne fabriquent plus. Il permet d’acheter gratuitement des biens et des services produits dans des pays vassalisés et contribue largement au pouvoir d’achat des citoyens états-uniens. C’est ce qui a désindustrialisé le pays, mais aussi enrichi la classe moyenne et surtout les grandes fortunes. Le dollar est à la fois une bénédiction et un poison.
Vouloir mettre fin à ce féodalisme pour des raisons éthiques serait honorable, mais ce n’est pas l’argumentaire ni le projet de M. Musk qui, voulant combattre l’administration fédérale, finira peut-être par provoquer des effets défavorables pour son business. La schizophrénie de M. Musk ne s’arrête pas là, car ses entreprises ont porté un coût pour la collectivité de 38 milliards de dollars de contrats et d’aides publiques[1]. On doute qu’il se vise lui-même pour réduire cette gabegie, et devra manier le verbe pour essayer de convaincre du bienfondé de ces dépenses, comme il en a l’habitude… Mais ce recyclage classique de la fable des abeilles de Mandeville s’use, car notre défenseur de la liberté prive les autres de la leur en accumulant les titres de propriété lucrative. Sa fortune provient des petites fourmis employées comme force de travail dans ses propriétés privées lucratives, légalisées par l’État fédéral, mais aussi de l’argent public directement récolté par des subventions, des commandes publiques, économisé par des exonérations ou engagé par l’armée pour défendre les intérêts lucratifs de la classe dominante. Le travailleur-citoyen paye deux fois pour enrichir et défendre ses maîtres, car même l’armée est socialisée. M. Musk use aussi de son influence politique à des fins commerciales. Son arrivée au pouvoir a donné un coup de booster à ses propriétés chancelantes [2](malgré les 38 milliards d’argent public injecté…). Il semble peu probable que notre génie lucratif trouve à redire sur les financements de l’économie lucrative par l’État fédéral.
De manière plus globale, l’idéologie libérale classique, puis néolibérale a longtemps été pétrie par l’idée du laisser-faire. Dans l’idéal, rien ne devait entraver le marché lucratif, car la concurrence se voulait naturellement parfaite, les individus rationnels et les lois économiques quasi célestes. Au fond, les libéraux voulaient tirer toutes les ficelles du marché féodal sans jamais en payer le risque. Mais une fois confrontés au réel, les féodalistes ont toujours fini par agir contre leur magistère : puisque le marché lucratif finit toujours par défaillir, la puissance publique doit l’assurer. C’est le rôle de la socialisation, sans laquelle le capitalisme n’existe pas. M. Musk ne remet évidemment pas en cause les dépenses publiques ni le soutien juridique favorable à ses affaires privées.
Venons-en maintenant à l’écart existant entre le discours volontariste de M. Musk et ses marges de manœuvre réelles. Les principales dépenses de l’État fédéral sont sociales et sécuritaires. Le volet social finance l’assurance chômage, les soins de santé aux personnes âgées ou invalides, les accidents de travail et maladies professionnelles. Que retirer à ce qui rend possible le capitalisme, quand on est capitaliste ? L’armée et la sécurité représentent l’autre gros morceau de cette dépense publique. Pour donner un exemple, le budget alloué aux pensions des vétérans correspond au double de celui de l’éducation. Il restera à M. Musk les quelques pour cent restant pour agir, sur l’environnement par exemple ou l’aide internationale avec la fin de l’USAID. Son action sera nécessairement limitée. Il agira donc sur l’efficacité de l’État via la numérisation (utilisation de la technologie blockchain par exemple), comme l’aurait fait un autre technocrate un peu geek à sa place. Notre génie ne fera donc rien d’original puisque c’est une mode mondiale de vouloir tout dématérialiser pour réduire les coûts humains des services des États. On en reparlera un jour de blackout.
Les dynamiques entre l’argent public et les fortunes privées révèlent un système complexe où les intérêts des dominants sont souvent privilégiés au détriment du bien commun. Les discours mobilisateurs d’Elon Musk et de Donald Trump masquent une réalité où la socialisation des pertes et la privatisation des gains restent la norme. Il est temps de repenser notre modèle économique pour qu’il serve véritablement l’intérêt général. La véritable efficacité gouvernementale ne réside pas seulement dans la réduction des coûts, mais dans la capacité à garantir un avenir soutenable pour tous.
[1] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/26/l-empire-d-elon-musk-a-beneficie-de-38-milliards-de-dollars-de-contrats-et-d-aides-publiques_6565862_3234.html
[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/27/des-qu-elon-musk-s-est-greffe-au-pouvoir-federal-sa-richesse-ainsi-que-son-pouvoir-ont-decolle-comme-une-megafusee-spacex_6566404_3232.html

