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La sortie de l’hybridation

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 1 – La propriété comme moyen



Nous le savons désormais, la propriété lucrative concerne les biens utilisés pour générer un revenu par délégation de l’usage à un locataire : via la captation d’une partie du travail d’autrui : la rente. Ces biens ne sont jamais utilisés pour ce qu’ils sont par leur propriétaire, mais en tant que moyen de génération de la rente par le vol légal d’une partie de la richesse créée par autrui — autrui étant plus faible que soi, celui qui, s’il en avait les moyens, accéderait à la propriété. Mais loi n’est pas justice ; la loi offre un moyen de reconnaissance sociale, un plébiscite des passions : elle produit la légitimité des coutumes, elle cite et facilite les pratiques normatives[1]. Comme nous raisonnons ici selon la faveur et non la morale, nous pouvons réfléchir sur la faveur ou la défaveur de la propriété lucrative. La réponse est facile, vu le niveau d’inégalité, d’exploitation, d’injustice résiduelle à la propriété lucrative : on peut sans exagération la trouver défavorable.

Pour être complet, voici des exemples de propriété lucrative : un logement loué, l’emploi de salariés, des actions/titres, en bref : tout placement financier… La propriété lucrative vise toujours la rente par l’exploitation de l’Homme et/ou de la Nature. C’est sa seule raison d’être, qui explique pourquoi elle ne peut produire rien d’autre que de l’exploitation. Comme la Nature nous donne des signaux d’alerte quant aux conséquences de l’exploitation en question, et qu’un jour il risque d’être trop tard, nous devrions immédiatement conclure que se débarrasser de la propriété lucrative est une question vitale. À l’échelle sociale, l’exploitation étant une forme de vol par domination, la propriété [lucrative], c’est le vol. Ici réside la subtilité chez Proudhon. La rente obtenue de l’exploitation du travail d’autrui y est placée au même niveau ontologique que la rente obtenue de l’exploitation de la gratuité des ressources naturelles. De ce point de vue, on voit dans quel paradoxe idéologique se place le capitaliste, en considérant à la fois l’Homme inclus dans la Nature quand il s’agit de l’exploiter comme n’importe quelle ressource, et l’Homme séparé de la Nature par son caractère solutionniste, méprisant et consommateur. Pourtant, l’Histoire récente nous a montré comment la moindre manifestation réactionnaire des éléments naturels remettait en question l’éthique capitaliste, et sa fragilité conceptuelle. Car le propriétaire lucratif a besoin de population viable et en bonne santé, comme de travail mort abondant, d’énergie pour obtenir sa rente, pour (sur)produire, et (sur)détruire. Or, ces deux points n’offrant aucune garantie, vouent le capitalisme à disparition. À mon point de vue, il serait préférable que la mort de la propriété lucrative se réalise en laissant l’Homme vivant, mais on a le droit de ne pas être d’accord. 

Si le régime de propriété lucrative s’est réalisé dans le cadre des énergies fossiles abondantes, il ne supportera pas la décroissance, qu’on pourrait simplement appeler : récession. Lorsque les reliquats photosynthétiques vieux de 350 millions d’années seront épuisés, et dans le cadre du chaos climatique qu’il aura lui-même généré, les conditions seront réunies pour qu’il devienne une dictature dans la plus pure logique de l’hybridation. Une question résiduelle tombe à ce point : doit-on attendre d’en arriver là ou changer dès maintenant de mode de propriété ?

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La propriété d’usage concerne des biens qui sont utilisés par et pour soi ; par exemple la propriété d’usage de son corps, de ses vêtements, de son logement, de son outil de travail. Elle est nécessairement une propriété privée, mais peut évidemment s’étendre au collectif dans le cadre bien connu de la copropriété. De par sa nature, cette forme de propriété comprend des limites intrinsèques à l’accumulation, et empêche l’exploitation par autrui, c’est-à-dire, le vol dénoncé par Proudhon. Au contraire, elle pousse à se constituer en mutualité avec ses concurrents, qui deviendront copropriétaires. Ainsi, l’aubaine proudhonienne se voit non seulement possible, mais incitée, bouleversant ainsi la définition lucrative de la concurrence par le remplacement d’une grande part de la compétition économique par de la coopération. Les copropriétaires, comme c’est le cas pour les logements, ne se mêlent alors que de leurs affaires, et ne vont pas donner de directives abstraites aux copropriétés voisines. Le pouvoir décentralisé, distribué aux personnes concernées, prendra alors une nouvelle tournure. Le travailleur qui était jadis un simple homme-machine, deviendra le penseur de son propre avenir, le porteur des décisions propres à son existence. Bien sûr, les copropriétaires ne vivront pas dans des boîtes fermées, mais auront des interactions avec l’institution, avec d’autres copropriétés, avec le capital du travail passé. Le mutualisme fonctionne comme une forêt, dont chaque acteur doit sa prospérité aux interactions entre les membres de chaque colonie, dont le sol est le résultat en capital du travail des individus des générations précédentes, et dont les biens communs : roche, atmosphère et climat, sont les institutions garantes. Qu’un seul de ces éléments périsse, et tout s’effondre. Le climax dont j’ai parlé, ne peut être atteint que par cette voie. Nous avons la possibilité, avant que le régime hybride ne détruise les derniers lieux intouchés, d’aller y trouver notre modèle. Il n’y a rien à inventer, tout ce que je propose ici existe déjà : des modes de propriété à l’institution, il n’y a qu’à ouvrir les yeux et recopier. L’Homme hybride, par le régime éponyme, a voulu jouer à l’apprenti sorcier. Il a cru que son humanité était si extraordinaire, qu’elle pouvait réécrire, dépasser les lois de la physique, ne pas copier la Nature, s’affranchir du confinement terrestre. L’Homme hybride, ivre et dangereux, charme les serpents du peuple par une musique envoûtante dont nous devons nous méfier comme la peste. Le mensonge de penser qu’il est possible de continuer dans le régime hybride doit être dénoncé, crié, scandé ; il faut lutter de toutes ses forces contre la destruction qu’il a déjà enclenchée. Il faut passer au régime de propriété d’usage.

Si l’usage n’est pas délégable, alors la rente féodale meurt automatiquement, et Robin des Bois se retrouve au chômage : voici récupéré un premier butin. Dans ces conditions, nous pouvons enfin prétendre à résoudre les scandaleuses inégalités, déclencher une vague de prescription acquisitive, et rendre leur travail aux travailleurs. L’impossibilité d’user seul de multiples propriétés pour ce qu’elles sont, offre un garde-fou bienvenu en ces temps d’accumulation indécente. On ne peut en effet, selon les limites humaines, user d’une quantité supérieure de propriété à ce qu’on est capable d’exploiter. C’est la différence fondamentale avec les autres modes de propriété, puisqu’ici, le propriétaire à l’obligation d’user de sa propriété, auquel cas, il devra la céder à une autre personne qui prendra le relais.

La propriété devient alors un moyen, et non une fin. Son rôle social consiste alors à faciliter la reproduction matérielle. Elle permet à chacun de récolter son investissement en travail, et d’en tirer les plus grands avantages. Elle dure le temps dudit travail, se transmet comme un capital non plus associé à une personne, mais à la société dans son ensemble. L’héritage prend alors une tout autre configuration, puisqu’il n’est plus réalisé selon la logique de la filiation, mais selon la logique du besoin d’user. Alors la notion de capital se transforme profondément, puisque le capital perd sa fonction de générateur de rente, pour redevenir simplement le patrimoine d’un travail humain cristallisé : le sol de la forêt. Bénéfique à la société comme à l’individu, il représente désormais une quantité de travail du passé mobilisable dans le présent, et rien d’autre. Nos routes, nos voies ferrées, nos bâtiments, nos lois, nos constructions sociales, sont des manifestations visibles du capital dans le mode de propriété d’usage universelle. Plus le temps passe, plus les propriétaires ont accumulé du travail qu’ils transmettront à une nouvelle génération de travailleurs. Terminées les disputes sans fin, les déchirements dans les familles. Si l’héritage par filiation ou testament est aussi toxique que bénéfique dans la propriété lucrative, c’est précisément parce qu’il découle de la conservation clanique d’un avantage sur autrui, une sorte de domination primitive ; et laisse tout le loisir à l’Homme de détester son voisin, de faire pression sur ses enfants, de vivre dans la plus grande inquiétude de l’avenir. Avec lui, tout peut s’effondrer, les plans du donateur peuvent être déjoués, détournés, l’héritage dilapidé, perdu, évaporé : tant de travail pour une situation si précaire… Combien de dépressions, de suicides, d’histoires tragiques, de déchirements, de trahisons l’héritage patrimonial provoque et aura provoqué ? 

Lorsque l’héritage du capital sera universel, matérialisé par l’accès gratuit à la propriété, tout citoyen aura droit à sa part, indépendamment de la richesse de ses parents, de la volonté d’un rédacteur de testament, et pourra s’émanciper librement dans la limite de ce qu’il est capable de mobiliser comme travail. Nous ne sommes donc pas dans une société d’assistés, de fainéants, mais bien dans une société du travail, puisque nous avons démontré qu’il était à la source de la valeur. La gratuité ne signifie pas qu’il ne faut rien faire pour obtenir telle ou telle propriété, bien au contraire : l’accès est conditionné par des qualifications, un savoir-faire, mais aussi par la volonté d’apprendre[2]. Bref, la faillite existe dans ce système, et doit pouvoir exister pour que la société puisse évoluer, en attribuant à chacun la place la mieux adaptée à ses capacités et ses besoins.

 N’oublions pas cependant la règle selon laquelle la valeur du travail se détruit lors de la consommation de son produit. Cela n’empêche pas un décalage temporel entre le produit d’un travail et sa destruction par la consommation. Ce reliquat de travail non détruit par la consommation peut augmenter le capital universel au grand bénéfice des générations futures qui le consommeront, l’entretiendront et le renouvelleront.

Lorsque j’expose le principe de la propriété d’usage universelle, on me rétorque par réflexe d’endoctrinement qu’il est dommage de ne pas laisser un parent méritant transmettre son patrimoine à ses enfants, que l’universalisation du droit de propriété serait finalement une sorte d’entrave à l’effort individuel. Seulement, ces arguments symptomatiques d’une vision lucrative de la propriété, découlent des compensations indispensables à la survie dans ce mode sauvage. Dans la propriété d’usage, un parent n’aura plus besoin de trimer, de se saigner toute sa vie ou d’exploiter le travail des autres pour transmettre un pécule indispensable au démarrage de ses enfants. L’accès à la propriété n’étant plus conditionné à la richesse, les enfants de tous les pères et de toutes les mères pourront demander et faire valoir leur droit d’accéder à la propriété. Ils n’auront pas besoin de naître dans une famille riche, ni de s’endetter pour des décennies, ni de se soumettre aux désirs familiaux puisqu’ils pourront présenter leurs projets aux gérants de la société, aux caisses économiques pour obtenir leur propriété d’usage et en vivre.

Un autre argument facilement démontable qu’on m’oppose régulièrement, est celui de la motivation. L’accès gratuit à la propriété, et l’héritage universel démotiverait le travailleur. Mais où est le problème ? Si un individu peut devenir propriétaire privé, vivre et faire prospérer son affaire, seul ou dans un collectif, il n’y a aucun obstacle à sa motivation : il travaille pour lui, pas pour enrichir un propriétaire lucratif. Rappelons tout de même que près de huit français sur dix en âge de travailler sont des locataires de la propriété lucrative : des salariés. Dans le système lucratif, la motivation d’entreprendre pour soi ne concerne donc que deux travailleurs sur dix, alors que dans la propriété d’usage, c’est dix sur dix qui travaillent pour eux. C’est donc le système lucratif qui casse la motivation d’entreprendre ! Dans la propriété d’usage, la motivation de mobiliser la propriété reste intacte, puisque le travail est rémunéré pour sa quantité et sa qualité. La rente disparue, éloigne simplement l’entrepreneur du mercantilisme. Le travailleur enrichit la société en dépensant son temps et son énergie à son profit personnel, sans exploiter le travail d’autrui. Nous observons donc ici une réconciliation historique entre l’intérêt personnel et l’intérêt collectif, puisque l’un provoque l’autre quoi qu’il arrive : ce qui rend enfin possible la prophétie smithienne d’un monde où l’entrepreneur enrichit la société en recherchant son intérêt personnel : le tout sans aliénation. Que peut-on opposer à cela ? La cotisation, mécanisme de solidarité dont nous parlerons, l’oblige à contribuer au bien commun tout en lui permettant de bénéficier de services gratuits. Il a donc globalement intérêt à travailler sérieusement, à prendre soin de son outil de travail : à être motivé. On s’écarte donc des logiques de sabotage constatées dans le monde soviétique, dans lequel un travailleur avait intérêt à court terme de détruire son outil de travail. La motivation inhérente à la propriété d’usage dispense d’avoir recours à la peur et à la sanction, ou pire : à des formes délirantes de management (type néolibéral ou kolkhozien) pour faire régner l’obéissance et l’ordre sur les lieux de travail. Si on laisse le travailleur gérer sa productivité, alors il travaillera selon ce qui lui semble favorable : il produira la richesse nécessaire à combler son appétit de survie et pourquoi pas, s’il souhaite travailler comme une bête pour assouvir je ne sais quel désir futile, il aura la possibilité de le faire sans prélever du travail aux autres : au contraire, il contribuera davantage au bien commun. Mais une chose est sûre, c’est que l’homogénéité des limites physiques et mentales des Hommes rendra la compétition sociale relativement douce. L’Homme loup pour l’Homme deviendra simplement impossible dans ce monde.

Pour aider l’individu dans sa tâche, et permettre des réalisations complexes, on lui permet de constituer des mutualités avec ses pairs. Prenons un exemple. Un jeune diplômé en horticulture devient propriétaire d’usage d’une serre qui lui fournit du travail à temps complet. Précisons qu’il n’a pas déboursé un centime pour obtenir son outil de travail, qu’il n’a vu aucun banquier, ni mendié de l’argent à sa famille ou ses amis. Il a simplement formulé une demande à sa caisse économique qui, après analyse et vote, lui a accordé et financé l’investissement. Il est entouré de voisins qui eux aussi, sont propriétaires d’usage de serres parfaitement identiques, et dépensent le même temps de travail, pour une production égale. Dans un mode de propriété d’usage universelle, il ne peut pas posséder, ni acheter d’autres serres que celles qu’il est capable d’exploiter effectivement par son travail ; il ne peut demander un outil de travail supplémentaire qu’à la condition de pouvoir l’user lui-même. Or, aussi puissante que soit sa volonté, personne ne parviendra à exploiter seul l’outil de travail de dizaines de travailleurs : la limite physiologique impose sa loi contre les fables religieuses à l’origine des fortunes mondiales. Ne pouvant exproprier ses voisins, notre travailleur sera incité à constituer une mutualité avec ses pairs. L’entreprise individuelle deviendra mutualité. Ainsi, les conditions de travail seront améliorées pour tous les travailleurs, ils pourront partager des outils, des savoirs, s’organiser pour prendre des congés, et bénéficier de l’aubaine proudhonienne en améliorant leur productivité sans travailler plus.

Cependant, l’attribution des propriétés d’usage ne peut se réaliser à l’aveugle. Elle n’a pas pour vocation d’exaucer les vœux individuels sans conditions. Elle est socialement intéressée et contient la contrepartie en elle que toute demande acquise ouvre au devoir d’enrichir la société. Voici un système d’une grande exigence avec les Hommes, loin des caricatures qu’il serait bas de formuler à son propos. En effet, si quinze horticulteurs voulaient travailler dans la même ville, quel que soit notre amour des fleurs, nous risquerions la surproduction. Il va de soi que la distribution et la dépense engagée pour fournir l’outil de travail au demandeur doivent être conditionnées à une réalité de marché. Sans originalité, ce dernier devra argumenter sa demande par une étude économique. Si tenté qu’il réussisse à persuader les membres de la caisse économique qu’on lui finance son outil de travail, la loi du marché sera le dernier juge, car l’absence d’échange de marchandise le conduira tout droit à la faillite. Il devra alors rendre son outil de travail et trouver un autre lieu, ou un autre domaine dans lequel il existe un besoin économique. Un tel système se voit doublement régulé : premièrement par l’attribution votée des propriétés nouvelles, et secondement par la réponse absorbée d’un besoin économique. La propriété d’usage universelle ne supporte pas les caprices : c’est un système au service de la macroéconomie. Puisque les propriétés sont gratuitement attribuées, et qu’elles sont payées par du travail prélevé sous forme de cotisation sur les revenus de chaque travailleur, on comprend qu’il s’agisse de dépenser les prélèvements dans le plus grand respect des cotisants, et que ces cotisants : les travailleurs, doivent avoir un pouvoir décisionnaire.


Notes

[1] Sinon, pourquoi les fascistes se seraient échinés à légiférer sur l’épuration politique ? Ils utilisaient la loi pour normaliser et légitimer leurs crimes. Et j’utilise le mot « crime » pour désigner un acte aujourd’hui illégal qui, à certaines périodes historiques, fut parfaitement légal. C’est pourquoi la loi suit l’évolution de la morale sans ancrage particulier : elle peut blanchir des actions ou les condamner à mort selon les périodes de l’histoire et les sociétés.

[2] Un apprenti qui n’est pas encore qualifié, mais qui le deviendra, doit pouvoir devenir propriétaire pour apprendre son métier, mais aussi pour apprendre à être propriétaire, à gérer, à produire le travail abstrait. Nous sortons donc de l’infantilisation des apprentis, à qui on ne laisse que les travaux de force, mais jamais participer au pouvoir décisionnaire.

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