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De toute évidence, un récit largement diffusé et accepté cimente une civilisation. L’idée n’est pas ici d’en juger le bienfondé, ni de prétendre qu’on pourrait l’éviter, mais d’en comprendre la puissance. Depuis des millénaires, les grands récits mythologiques et économiques façonnent le comportement de millions d’êtres humains jusque dans leur intimité.
La puissance du récit peut réveiller un Homme pour prier la nuit, guider son régime alimentaire ou sa sexualité. Elle peut inverser le sens de la charité, des pauvres aux puissants, sans que ces derniers ne ressentent la moindre culpabilité. La puissance du récit peut pousser dans la résignation les agents économiques faibles à louer leur force de travail jusqu’à en mourir (les petites mains du capitalisme au XIXe siècle en Angleterre, ou les petites mains du capitalisme aujourd’hui partout dans le monde). Elle peut nous faire saliver devant un hamburger dégoulinant sous une canicule aggravée par la consommation de bœuf. La puissance du récit peut nous faire oublier que la plus grande contribution à la victoire contre le nazisme provient indiscutablement de l’URSS, et non des USA. Elle peut nous convaincre qu’Hiroshima était un mal nécessaire, que nous allons remplacer les abeilles disparues par des robots, mettre le Soleil dans une bouteille, renvoyer le CO2 sous terre et bien d’autres fantaisies de ce genre.
Le récit de l’Homme-Dieu issu du rationalisme des Lumières domine en Occident. Il idolâtre une humanité affranchie des limites imposées par la Nature, capable de tout résoudre avec des machines technologiques, bientôt prête à conquérir l’espace et à deux doigts de trouver le mouvement perpétuel. Seulement, un récit subit toujours l’épreuve du réel, des conditions lui permettant d’exister, et ces conditions évoluent en permanence. Pour cette raison, le récit dominant commence à montrer de sérieux signes de faiblesse. Contredit par les tempêtes, les sécheresses, les canicules, les feux, l’épuisement des mines et des sols, les limites physiques de la technologie, le coût croissant de l’utilisation des machines, il sera bientôt remplacé par un nouveau récit qui modifiera les comportements jusque dans l’intimité la plus profonde, selon la logique de l’éternel retour.
Résistance des dominants
Pourtant, le nouveau récit dominant qui devrait logiquement remplacer l’ancien dès maintenant semble peiner à s’éclaircir sous nos yeux. Il se dessine lentement car des éléments retardent son apparition, et les dominants actuels, aidés par le conformisme propre à toute civilisation constituée, luttent pour maintenir le récit qui leur offre des avantages compétitifs incroyables. Pour cela, ils utilisent toute une palette de moyens à leur disposition, et s’organisent pour maintenir les rentes et la domination du système lucratif dans un monde en contraction énergétique et matérielle (avec un facteur alpha et un potentiel de travail en baisse). Les propriétaires lucratifs et leur réseau d’intérêt décuplent leur autorité dans le sens de l’hybridation inégalitaire-autoritaire que j’ai déjà décrite. Pour cela, ils agissent graduellement. Tant qu’ils le peuvent, ils cherchent à maintenir en vie le récit en douceur par le travail d’influence des think tanks, le nudge, l’ingénierie sociale, l’économie comportementale, la socialisation des pertes des entreprises lucratives, mais lorsque cela ne suffit plus, les forces de l’ordre sous leur commandement prennent le relais, comme ce fut le cas lors de la violente répression de l’épisode des « gilets jaunes ».
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Tant que personne de sérieux ne contredisait les fondements du récit dominant, quand les signes du réchauffement climatique ne se voyaient pas encore clairement, quand les tensions sociales ne mettaient pas la domination en péril, la liberté d’expression était limitée par des lois interdisant les insultes. Désormais, il convient de penser selon un axe défini dans la loi ou selon les intérêts lucratifs et idéologiques d’un réseau médiatique (réseau social par exemple). Mais comme le monstre de Frankenstein, les outils lucratifs échappent en partie à leurs propriétaires. Ils sont détournés par des intérêts antagonistes qui se retournent contre leur créateur, un peu comme l’école joue le double rôle de perpétuer les intérêts de la classe dominante tout en produisant ses opposants par élévation du niveau de conscience. Pour cette raison, et pour éviter toute modification de l’ordre social, les dominants n’hésitent pas à proposer des polices de la pensée, des ministères de la vérité avec des tentatives de lois sur les « fakes news » par exemple. Ils rachètent massivement des médias déficitaires ou des réseaux sociaux pour mieux les « modérer », tout en prônant la liberté de parole évidemment.
Tant que la critique du récit dominant n’a pas d’influence sur les intérêts des dominants, tant que les nouveaux récits restent sans effet sur les rentes, la parole est libre.
De facto, cette résistance des dominants pour maintenir leur récit produit l’effet escompté en réduisant le champ de la liberté d’expression, donc de la pensée. On ne peut en effet penser ce que nous ignorons, ce dont nous n’avons jamais entendu parler, mais cette mise en défensive, cet arc-boutement des dominants trahit un délitement de l’adhésion générale à l’idéologie dominante. Pour cause, il faut être sévèrement endoctriné ou avoir trop d’intérêts pour croire encore aux vertus de la féodalité et aux possibilités matérielles de poursuivre une surproduction lucrative dans un monde en contraction énergétique et matérielle.
Rattrapé par le réel
N’oublions jamais que le récit reste un récit, et n’a de limite que dans l’imagination. Tant que le réel ne vient pas le contredire, ses orateurs et ses auditeurs peuvent vivre pleinement dans l’imaginaire du récit.
Bien qu’il soit commun de nier le réel, et de préférer le remplacer par ce que l’on souhaite voir ou entendre, tel Don Quichotte qui voit des moulins à la place des géants, les lois de la physique détruiront l’idéologie néolibérale comme les observations de Galilée ou les équations de Newton et plus globalement les découvertes scientifiques ont relégué les grands récits antiques au statut de simple mythe que peu de personnes lucides prennent à la lettre. Après le : « Dieu est mort » de Nietzsche, l’Homme-Dieu se meurt. Les récits cornucopiens du technologisme, liés au magistère de la propriété lucrative n’ont plus aucune crédibilité dans un monde au climat réchauffé, avec de moins en moins de ressources (de potentiel de travail). Faut-il maintenir un récit en lutte contre les signaux de la vérité, ou préférer en changer ?
Combien de temps résistera l’incohérence entre les promesses d’abondance, de domination de l’Homme sur la Nature, et l’appauvrissement matériel d’un monde soumis aux pénuries, aux catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes, elles-mêmes intensifiées par l’application stricte des concepts du récit dominant ? Que vaudra la promesse du dernier smartphone, du dernier abonnement à la mode, du dernier SUV, dans un monde où la majorité des acteurs économiques ne peut plus acquérir ces biens issus de la surproduction lucrative ? Que vaudra le discours publicitaire de la consommation de masse lorsque les rayons seront vides, ou que la marchandise ne s’écoulera plus faute de pouvoir d’achat ? Combien de temps les locataires fortement appauvris par la charité inversée accepteront-ils de payer des rentes féodales à leurs propriétaires lucratifs, ainsi que l’assurance-vie socialisée du régime hybride ? Combien de violence le système lucratif devra-t-il déployer pour maintenir un soupçon de son récit périmé ?
On a longtemps admiré la plasticité du mode de production lucratif (appelé à tort capitalisme) ; sa capacité à renaître de ses cendres tel le Phénix après chaque crise ; la capacité des propriétaires lucratifs à tirer la couverture à eux sans provoquer de grandes révoltes ; mais on oublie un facteur essentiel, un juge impartial : c’est la disponibilité du potentiel de travail de la Nature gratuite. Celui-là est physique, et aucune fable n’en changera les règles. Or, l’expansion étant la condition existentielle de la superstructure lucrative, elle ne peut survivre à l’épreuve d’un monde fini. Lorsque le potentiel de travail vient à manquer, il arrive un stade où le régime lucratif s’écroule comme une pyramide de Ponzi, car il est une immense pyramide de Ponzi, dont l’un des principes fondateurs est la dette roulante intergénérationnelle. Le capitalisme fait rouler toutes ses dettes sur les générations futures jusqu’à l’effondrement. La raison s’en trouve dans le principe même du système d’avance à crédit, à la base de la supercherie gigantesque de l’ubiquité des dépôts, qui provoque le désir de reporter ses dettes sur l’acheteur avec une plus-value : principe de la spéculation.
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Le capitalisme a résisté comme le roseau tant que la Nature lui offrait les conditions de sa résilience, tant que la monnaie fictive du crédit était absorbée par la surproduction. La croissance mondiale PIB n’a pas cessé depuis qu’il domine, depuis qu’il détruit avec boulimie des quantités astronomiques de potentiel de travail non renouvelable ; mais nous savons par expérience courte mais réelle qu’il ne supportera pas un monde en récession, un monde dans lequel la spéculation et les rentes deviennent physiquement conditionnées par la destruction méticuleuse des couches sociales majoritaires : les locataires terminaux et les agents doubles (à la fois propriétaires lucratifs et locataires).
Si le récit de l’abondance et de l’émancipation individualiste était possible avec une débauche d’énergie fossile permettant de s’épargner la mutualisation et le mutualisme, permettant aussi de tirer des rentes sur le dos de millions de locataires sans que ceux-ci ne meurent de faim (en Occident seulement, et récemment), il semble techniquement impossible de poursuivre le récit consistant à promettre que l’individu pourra répondre « individuellement » à tous ses besoins par le bief du commerce des biens individuels. Or, l’efficacité énergétique par le partage selon le régime lucratif consiste avant tout à produire de l’effet rebond pour maximiser la récolte des rentes ; comme c’est devenu le modèle des applications de partage et de mise en réseau de consommateurs. Aussi, l’aubaine, qui consiste à unir la force des travailleurs, est détournée en grande partie par les rentes.
Le capital ne serait pas à l’origine de la croissance
À ce propos, voyons ce que l’équation de Kaya nous apprend. Précisions qu’elle est une tautologie mathématique, puisqu’elle consiste simplement en une décomposition d’égalités toujours vérifiées. À efficacité énergétique et population constante, le PIB par habitant est fixé par la consommation énergétique. Or, nous savons que la quantité d’énergie disponible va baisser suite au passage des pics pétroliers et gaziers, puis aux désorganisations des chaînes d’approvisionnement. Pour maintenir le niveau de vie sans commettre un génocide (chez les pays riches qui consomment l’essentiel des ressources), il reste une seule variable d’ajustement : l’amélioration de l’efficacité énergétique. C’est là qu’interviennent les technologistes, en nous promettant du Soleil en bouteille ou le mouvement perpétuel. Seulement, si l’efficacité énergétique des processus de transformation du potentiel de travail en capital dans les machines s’est grandement améliorée, la R&D bute inexorablement contre une limite physique, et ne remet pas en cause l’organisation profonde de la production, ni la propriété. La superstructure lucrative se retrouve bloquée, car le mutualisme qui pourrait améliorer grandement l’efficacité énergétique par une simple réorganisation de la propriété est absolument incompatible avec le récit dominant : il est inenvisageable pour eux car il détruit les rentes, et n’aura pas lieu tant que ce récit ne sera pas remplacé.

De plus, lorsque l’on triture un peu l’équation de Kaya, on peut, comme l’économiste Gaël Giraud, montrer que le capital joue finalement peu sur la croissance, car c’est avant tout l’énergie consommée (donc un facteur alpha élevé), qui détermine le niveau de croissance. Une évidence nous saute alors aux yeux : si effectivement le capital joue un rôle mineur dans la croissance, alors sa rémunération par les rentes est-elle légitime ?
Si les ressources naturelles gratuites étaient effectivement illimitées, si la pollution et les déchets n’existaient pas, nous pourrions pousser à l’infini la logique individualiste et la croissance infinie, la recherche égoïste et mercantile de la rente, alourdir la pyramide de Ponzi. Seulement, ce monde-là n’existe pas, et tout cela n’était qu’un mirage. Après une période d’expansion, la décroissance est inéluctable dans un monde fini. Nous pourrions penser que le capital, au sens noble du terme, à savoir une cristallisation du travail humain sous forme de marchandise, pourrait remplacer les ressources naturelles manquantes, puisqu’il est le produit de leur transformation, mais ce raisonnement ne tient pas, car le capital se détruit par la consommation, et s’érode inexorablement. Un tas d’arbres abattus (un capital) ne remplace pas une forêt (un potentiel de travail renouvelable), et finira pourri, brûlé, enfoui au bout d’un certain temps. Idem pour les autres marchandises, y compris les idées, qui finissent par disparaitre comme les pétroglyphes sous l’effet de l’érosion et du temps. Même s’il est vrai que les marchandises « idées » se partagent par multiplication et non par division comme les marchandises matérielles, elles sont néanmoins soumises à l’érosion et appellent un travail permanent de maintien de leur disponibilité qui demande des ressources physiques.
La grande part de la destruction du vivant naïvement involontaire, provoquée par la consommation de masse d’un peuple guidé par des seigneurs féodaux va donc disparaître pour des raisons physiques. Une question doit nous tarauder : doit-on attendre les pénuries et le retour à la forme originelle du féodalisme, celle du Moyen-Age ou des Cités-États pour saisir l’opportunité de s’interroger sur le sens de notre condition de consommateur-locataire ?
Récit du futur
Le récit du futur, dans lequel les usagers sont des propriétaires privés, dans lequel on pousse l’aubaine proudhonienne dans le sens de l’intérêt général et du partage, améliorant au passage l’efficacité énergétique, s’affirmera parce que la condition matérielle du régime lucratif disparaît soudainement de notre vision. Rien ne sert d’attendre que le régime hybride développe son autorité et socialise davantage les pertes pour maintenir les rentes.
Mais lorsqu’on s’ancre dans un récit, l’effort d’extraction pour en sortir demande de lutter contre ses acquis, contre la facilité du conformisme, contre des intuitions pour lesquelles on a finalement peu réfléchi. Lorsque la structure de la société martèle une vision, elle devient la norme. Il devient alors extrêmement difficile d’emmener d’autres personnes dans la dissidence si le récit n’est pas déjà dans un état avancé de délitement, lorsque ces mêmes personnes commencent à se sentir en danger : situation actuelle, puisque les effets de la décrue du potentiel de travail commencent à se faire ressentir. À ce moment-là, on ne peut simplement se contenter de détruire l’ancien récit ; il doit être remplacé par un nouveau. Les dissidents, qui deviendront les conformistes du futur, doivent produire du contenu en cohésion avec les conditions du moment, car ce sont les moyens physiques et mentaux qui imposent généralement le récit. Je m’explique.
Ce n’est pas par amour du vélo que les citadins vont quitter leurs voitures rapides, abritées, sécurisées, chauffées, climatisées, ventilées, avec système média connecté, mais par nécessité. Seulement, la pauvreté affecte l’orgueil, et le passage au vélo représente clairement un renoncement. Il faut donc trouver un moyen de rendre le vélo désirable, bien qu’en qualité de service, il soit incomparablement en deçà de la plus basique des voitures. C’est là qu’intervient le récit. L’euphémisation par les mots (sobriété, frugalité, responsabilité) favorise la déglutition de la pilule. Il convient de constater qu’une fois tous les utilisateurs de voiture passés au vélo, ils demanderont plus de sécurité à la puissance publique, et l’infrastructure qui paraissait destinée à jamais pour l’automobile changera de forme et d’usage pour s’adapter au vélo. Ainsi, le vélo deviendra plus confortable, plus sûr, plus désirable, modifiant le récit.
Cela va dans la continuité du propos précédent, à savoir que le récit s’adapte aux conditions physiques, il fluctue et peut influencer largement l’agencement de notre cadre de vie. Nous voulons avoir la certitude d’être dans le vrai, dans le juste. Pourtant, ça n’est pas par choix que le récit aura changé, mais par nécessité. Voici révélée la face utilitaire du positivisme anglo-saxon, ce mouvement d’euphémisation permanente, visant à rendre une situation dégradée acceptable, à filtrer les éléments du réel pour construire un récit désirable.
Voilà où nous en sommes. Dans un contexte de rentes en voie d’alourdissement, de socialisation des externalités négatives toujours plus conséquente, et si le mouvement d’euphémisation ne retarde pas trop la prise de conscience, le récit du système lucratif disparaîtra. Voyons maintenant pourquoi il semble probable que le récit mutualiste de la propriété d’usage universelle prenne le relais. Encore une fois : par nécessité. Nous n’aurons plus les moyens de posséder plusieurs voitures par foyer, une machine à laver par appartement, X écrans, etc. Concernant l’agriculture, l’industrie, ne pouvant plus surproduire à cause de la baisse du facteur alpha et de l’adaptation de la consommation au potentiel de travail disponible, la mutualisation des moyens de production deviendra nécessaire, et obligera à la contraction des rentes, provoquant la fin du régime lucratif. De là, des nouveaux imaginaires naîtront, avec leurs idéaux.



