Retraites : on va vous expliquer…


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En pleine réforme des retraites en ce début d’année 2023, les dominants se reprochent d’avoir manqué de pédagogie. Ils pensent sincèrement que si nous ne les suivons pas, c’est tout simplement parce qu’on ne comprend pas leur raisonnement. Notre intelligence n’atteindrait pas la leur. Vous en doutiez ?

Trop bêtes, pas assez humains donc, nous n’arriverions pas à décrypter leurs pensées supérieures. Alors, pour se faire entendre, ils tentent de vulgariser leur propos. Ainsi nous avons droit à un défilé de reproches sur les plateaux télé, où les députés s’en veulent de ne pas avoir été suffisamment pédagogues avec la basse couche. Nous aurions tous à gagner à travailler plus, parce que la médecine ayant repoussé l’âge de la mort, travailler 44 ans dans une usine chimique, avec des enfants en bas âge, ou sur les chantiers par temps de canicule, ça n’est vraiment plus un problème. Les humains sont plus solides qu’avant, c’est bien connu ! Les maladies professionnelles ont disparu, vous n’aviez pas remarqué ? N’est-ce pas merveilleux ?

Seulement, les dominants ont-ils songé une seconde qu’on pouvait simplement être en désaccord avec leurs idées ? Autrement dit, nous avons parfaitement compris leur projet, mais nous n’en voulons pas.

Ils semblent choqués lorsqu’on les critique, et reviennent à la charge avec leur pédagogie. Non, notre désaccord pas lié à un déficit de compréhension. Ne vous fatiguez plus : tout est clair. Nous expliquer une dixième fois qu’on aurait intérêt à subvenir aux besoins des propriétés lucratives ne changera pas notre avis sur le fond du sujet et la manière de le traiter.

Nous savons aussi qu’il existe des alternatives. Mais vu que nous sommes des platistes à leurs yeux, car nous sortons cadre de la propriété lucrative, du régime hybride, la discussion est difficile. Eux qui se disent ouverts et rationnels, ont depuis longtemps naturalisé le principe du louage, du capitalisme, pour ne pas dire de la féodalité. C’est cette naturalisation qu’ils utilisent comme un argument d’autorité. « There is no alternative ». Or, contrairement aux lois de la physique, les constructions sociales ne sont pas éternelles… Le ressort profond de la pensée dominante, c’est la croyance. Nous sommes loin de la sagesse et de la raison évoquée dans les débats politiques pour calmer les dissidents.

Cela étant dit, passons désormais au contenu de la réforme. Nous devrions travailler plus car les retraites ne seront plus financées, etc. On connait le refrain par cœur alors je vous en épargne. Afin de construire une pensée et de contrer les arguments naturalistes, rappelons quelques faits peu médiatisés :

  1. À la sortie de la guerre, le budget de la sécurité sociale était conçu pour être étanche au budget de l’État. Autrement dit, il n’en faisait pas partie et il était géré par les travailleurs ! Vu les sommes socialisées (équivalentes au budget de l’État), cela dérangeait fortement les gouvernements successifs qui ont toujours œuvré pour transformer la cotisation en impôt, pour faire rentrer la sécurité sociale dans le budget de l’État. Car l’impôt peut se dépenser partout, contrairement à la cotisation, fléchée vers les cinq branches de la sécurité sociale (retraites, chômage, assurance maladie, accidents du travail, famille et logement). L’invention de la CSG (contribution sociale généralisée), puis la CRDS (contribution au remboursement de la dette sociale) mériterait un article à elle seule, tant ces taxes (et non cotisations) sont une attaque rondement menée contre la sécurité sociale.
  2. Rappelons un fait de la plus haute importance : les cotisations sociales qui alimentent les caisses de la sécurité sociale sont une part socialisée du salaire des Français. Est-ce un détail ? Je ne le pense pas.
  3. Il n’existe pas de cotisation employeur. L’employeur ne cotise pas, c’est l’employé qui cotise totalement par son travail. La cotisation employeur est une construction idéologique destinée à donner du pouvoir (à la baisse) sur les salaires aux employeurs. Les employeurs signent les chèques de la cotisation non pas avec leur argent, mais avec l’argent des travailleurs.
  4. Lorsqu’un porte-parole du mouvement des entreprises de France (Medef) ou un député – libéral – vous explique qu’il faudrait baisser les cotisations (employeur et employé) pour créer de l’activité, pour donner de l’oxygène à l’entreprise, il dit en novlangue qu’il faudrait baisser les salaires. L’arnaque ici, c’est que le salaire net ne baisse pas. L’employé n’y voit que du feu, car son compte en banque est alimenté de la même somme qu’avant. Pourtant, il bénéficiera de moins de services socialisés par la sécurité sociale. Par exemple, il attendra 24h aux urgences pour un pied cassé, ou il sera remboursé de quelques centimes sur ses lunettes.
  5. Vu que les cotisations stagnent et que les besoins augmentent, la sécurité sociale s’appauvrit. Logique ! Les dominants refusent d’augmenter les cotisations (donc les salaires), et préfèrent nous traiter de fines bouches, d’enfants gâtés ou de fainéants. Les dominants peuvent alors utiliser cet argument factice pour inventer de nouvelles taxes, ou pour justifier leurs propositions de nous faire travailler plus longtemps. Vous sentez venir l’arnaque ?

En effet, quoi de plus confortable pour une entreprise lucrative de maintenir les cotisations au minimum, donc les salaires bas. Voyez jusqu’où peut aller la subtilité : admettons que, dans un accès de générosité, on compense la baisse des cotisations par une augmentation du salaire net (celui du compte en banque), cela permettrait aux travailleurs de dépenser l’argent supplémentaire dans les propriétés lucratives, dont les caisses de retraite privées par exemple… La boucle serait bouclée. La sécurité sociale perdrait ce que les propriétés lucratives gagneraient. Le revenu étant imposé, les caisses de l’État se rempliraient au détriment d’une sécurité sociale, toujours plus pauvre. Il faudrait alors continuer d’inventer de nouvelles taxes, expliquer avec pédagogie qu’il n’y a pas d’alternative… Ce raisonnement peut aller jusqu’à la fin pure et simple de la sécurité sociale. N’est-ce pas son but ?

Nous pourrions augmenter les cotisations, donc les salaires. Ainsi, la sécurité sociale jouerait son rôle. Ce serait beaucoup plus simple que de repousser bêtement l’âge de la retraite ? Les dominants sont-ils trop bêtes à leur tour pour refuser de comprendre cela ?

Peut-être leur avons-nous mal expliqué ?


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