
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 1 – Mythes et préjugés
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Si on vous demande : pourquoi les milliardaires parviennent-ils à faire fortune et pas vous ? Pourquoi y a-t-il encore des rois, des princes qui vivent au crochet du peuple ? Pourquoi les pays riches comptent-ils autant de pauvres, de malheureux au travail, de suicides ? Pourquoi la Nature est saccagée au quotidien ? répondez : parce que la loi autorise la délégation de l’usage de la propriété, donc le système féodal de la propriété lucrative. Si on vous demande comment supprimer cette injustice et rétablir l’égalité ? répondez : changeons la loi ! Passons à la propriété d’usage. Après avoir postulé que la rente sous toutes ses formes était injuste et inégalitaire, nous souhaitons logiquement l’abandonner, et pour ce faire, le travailleur doit devenir propriétaire d’usage, c’est-à-dire que la propriété pour laquelle il fournit un travail doit lui appartenir en propre : il doit devenir propriétaire d’usage privé. Pour cela, nous devons rendre l’usager propriétaire, donc interdire la délégation de l’usage d’une propriété. Cette seule proposition résume le principe fondateur de la propriété d’usage universelle. Dans ce contexte, la propriété étatique centralisée totale, la seigneurie, la noblesse, la monarchie, l’esclavagisme, l’aristocratie bourgeoise ou financiarisée, sont balayés d’un revert de mots : en une phrase, et les sources de domination millénaire des travailleurs se tarissent enfin.
Mais ce n’est pas tout. Ce raisonnement provoque un double séisme dans les certitudes naturalistes des propriétaires lucratifs, la deuxième secousse étant que notre propriétaire d’usage ne transmettra pas, ni par testament, ni par succession familiale, la propriété dont il use. Il la transmettra à la société lorsqu’il cessera d’y travailler, valorisée de son travail pour que d’autres travailleurs puissent le relayer ; voici une définition non capitaliste du capital : un reliquat de travail humain mobilisable par les générations futures. Cette différence fondamentale avec le système de propriété lucrative nous éloigne de sa médiocrité ontologique, de la bassesse mercantile de la rente, des facteurs actuels de gestion de l’entreprise. Elle permettra d’enclencher des projets véritablement durables dont le résultat patrimonial se transmettra à toute la société, et non à quelques héritiers désignés par les lois du sang ou des volontés testamentaires.
Est-ce le communisme historique qui est proposé ici ? non, assurément pas. L’idée de la propriété d’usage universelle consiste à rendre véritablement libérale et égalitaire la création d’entreprises. Tout citoyen majeur pourra créer une entreprise et en devenir propriétaire d’usage. Il n’aura aucun intérêt à saboter son outil de travail : cela reviendrait pour lui à s’autosanctionner, ce qui semble ridicule. Pour rendre la proposition de la propriété d’usage universelle égalitaire, l’accès à la propriété doit être facilité. Les conditions suivantes seront respectées : 1° le travailleur percevra le plein fruit de son travail : la rente et ses chaînes de domination disparaîtront, 2° l’outil de travail ne coûtera rien au travailleur, il sera financé grâce à un système de cotisation/subvention : le système d’avance disparaîtra et la bourse fermera. 3° la propriété d’usage se transmettra de travailleur à travailleur : l’héritage patrimonial prendra une nouvelle forme sociale, égalitaire, libérant bon nombre de citoyens des charges héréditaires du patrimoine familial.
Nous verrons en détail le fonctionnement des nouvelles institutions associées à ces préceptes, mais il est certain que la propriété d’usage favorisera l’économie de l’échelle zéro jusqu’à l’infini, sans distinction sociale, et abolira véritablement les règles du sang. Elle permettra l’émancipation de l’individu dans une construction sociale mutualiste. Pour un propos complet, le lecteur ne sera pas surpris de tomber sur de nombreuses digressions dans l’exposé. En réalité, ce qui pourrait sembler hors sujet au premier regard est fondamental pour visionner globalement le concept de propriété d’usage universelle. Voilà pourquoi à certains moments, nous nous éloignerons du sujet principal pour aborder des thèmes comme l’énergie, la valeur, le marché, et la place de l’Homme. Le passage à la propriété d’usage appelle à une révolution anthropologique majeure. Le mode de propriété représente un levier si important du combat pour l’égalité qu’il forme le socle de toutes les règles de répartition sociales. On a souvent tort de dénoncer les inégalités sans aller chercher le radical des lois de la propriété, en se focalisant sur le revenu ou le capital. Pourtant, depuis l’antiquité et la constitution des premières cités-États, on retrouve les sources de la domination et la justification des privilèges dans les droits accordés par la maîtrise de la propriété. La propriété lucrative n’a donc pas attendu la révolution industrielle et sa théorisation par Smith, Ricardo ou Marx pour exploiter les peuples. Depuis Uruk jusqu’à Babylone, en passant par Carthage, Athènes ou Rome, le principe féodal a conditionné les peuples à payer des droits de péage à des minorités dominantes. Il n’y a donc rien d’original dans la propriété lucrative à faire payer un droit de péage pour accéder à l’outil de production ou au logement. La Révolution a seulement diffusé aux civils le pouvoir de domination autrefois réservé aux rois[1]. Mais l’observation millénaire d’un mode d’exploitation ne justifie pas de le poursuivre. Voilà pourquoi on peut dépasser l’ère anthropologique féodale pour entrer dans une nouvelle forme de civilisation : la civilisation du mutualisme et du propriétariat.
Changer le travail : telle est notre devise ! Pour ce faire, comparons l’ancien monde avec le nouveau. Dans le monde lucratif féodal, la propriété dont l’usage est délégué à un locataire, rapporte une rente. Plus un propriétaire possède de capital, donc des titres de propriété dont il délègue l’usage, plus il récolte une rente importante en proportion de son travail. Si cette loi ne se vérifiait pas, il n’y aurait aucune accumulation des richesses, aucun milliardaire sur notre planète : raison pour laquelle, si on demandait demain matin aux accumulateurs de mobiliser tous les outils de travail dont ils sont propriétaires lucratifs, ils devraient se cloner en milliers d’exemplaires, et faire travailler leurs clones. Mais s’ils devaient diviser leur revenu entre toutes ces copies pour qu’elles survivent, les originaux des clones seraient-t-il encore milliardaire ?
À l’inverse, un locataire terminal, dont le capital d’une vie (non lucratif) tient dans une fourgonnette, doit travailler énormément pour un revenu modeste : il travaille plus que ce qu’il reçoit en salaire : il surtravaille. La propriété lucrative joue donc sur la productivité de l’individu selon la répartition théorique suivante :
Figure 1 – Variation du travail en fonction de la propriété lucrative possédée – L représente la quantité de travail fourni, et PL, la quantité de propriété lucrative possédée par le travailleur. La possession de propriété lucrative permet de moins travailler, pour la simple raison que le capital à usage délégué rapporte de la rente, prélevée aux locataires en surtravail. C’est donc un travail en moins à fournir pour le propriétaire lucratif.
Plus un propriétaire lucratif détient de titres de propriété, plus son travail par unité de revenu supplémentaire diminue. Un propriétaire lucratif délègue davantage d’usage que ce qu’il peut user physiquement, et augmente ainsi sa productivité en détournant du travail par la mécanique féodale de la rente. La somme totale de capital étant finie dans une Nation, on comprend bien que la richesse du propriétaire lucratif est forcément prélevée sur le travail des locataires. Le point de modération salariale correspond au travail moyen maximum des locataires intégraux (PL =0). Il varie d’un espace économique à l’autre, mais découle soit d’une logique de survie de la production, donc des travailleurs à exploiter, soit des luttes sociales obtenues au fil du temps.
Que change la propriété d’usage à ce propos ? En réalité, le propriétariat transforme tous les travailleurs en propriétaires privés de leur outil de travail. Ne pouvant prélever du travail sur autrui, ils doivent mobiliser plus de propriété pour obtenir plus de richesse, donc travailler plus, c’est-à-dire mobiliser physiquement toutes leurs propriétés : on appelle cela le mérite car ils n’abusent personne. Ce simple constat change totalement le travail, car tout travailleur ne pouvant plus décupler ses profits par exploitation d’autrui, se voit rémunéré entièrement de son effort. Il ne pédale pas pour subventionner les loisirs ou les caprices des milliardaires, les hélicoptères pour ramener le doudou de l’héritier d’un palace à l’autre[2], les fusées touristiques, les chasses aux lions, le bétonnage d’îles perdues, les palais, châteaux, les villas de luxe, etc. Voyons ce changement en graphique :
Figure 2 – Variation du travail en fonction de la propriété d’usage mobilisée – L représente la quantité de travail, et PU, la quantité de propriété d’usage mobilisée par le travailleur – Le revenu du travailleur, payé pour ce qu’il travaille, augmente avec la quantité de propriété d’usage mobilisée.
Ici, devenir milliardaire est impossible par la limitation physique de l’Homme, car il faudrait mobiliser plus de travail que le corps et l’esprit ne peuvent en supporter. Ce constat vaut pour preuve que la richesse du monde lucratif n’est pas issue du mérite, mais de constructions sociales favorables à quelques individus, légitimés par un système légal et massif de détournement de la valeur.
Rendre les travailleurs propriétaires d’usage pourrait, par raccourci de pensée, évoquer le soviétisme, mais je veux être clair sur ce point : Big Brother, le Gosplan, la Gosbank, L’État central, les soviets, le parti unique et les chimères de ce régime n’existent pas dans le modèle de la propriété d’usage. Il est vrai que la dictature de parti, la surveillance paranoïde, la militarisation outrancière, le culte de la personnalité ne sont pas les réalisations les plus glorieuses du communisme historique. De plus, on associe aujourd’hui ce mot à la grisaille des dictatures comme la Chine ou la Corée du Nord. Il évoque les uniformes militaires, les statues monumentales et les visages démesurées placardés partout, les palais carrés, la monotonie des productions, la censure, la terreur. Pour agrémenter et actualiser son portrait, on l’associe désormais aux technologies intrusives de surveillance, au crédit social, à l’écrasement de l’individu, aux disparitions mystérieuses d’opposants politiques. L’expérience du communisme historique a malheureusement terni définitivement le beau mot de « communisme », devenu depuis infréquentable au point de m’interdire de l’utiliser. Le rapport de propriété totalisé ne résout rien à la pauvreté, ni à l’utilisation durable de l’environnement ; il incite au sabotage, au complotisme et à la rébellion, et se termine généralement en dictature. Alors, oublions le mot « communisme » et concentrons-nous sur la propriété d’usage universelle.
Les thèses d’aucun régime ne sont objectives ni naturelles, bien qu’elles ambitionnent généralement de l’être. Chacun invoque un monde nouveau, idéal dans son fonctionnement, dans sa finalité ; un Homme nouveau supérieur dans sa performance, dans son accomplissement, heureux et prospère, reconnaissant du miracle économique, de la société de bonheur promise par l’idéologie dominante. Mais l’invocation d’un Homme nouveau libéré est historiquement restée une invocation, une promesse jamais réalisée selon le cahier des charges vendu par la propagande. En effet, comme l’Homme ancien, l’Homme nouveau n’a jamais été libéré des dominations de sa vie quotidienne. Il a changé de maîtres, mais gardé ses chaînes. Il a suivi le troupeau de la civilisation, guidé par les bergers du peuple, assistés de chiens bien dressés. On lui a mordu la jambe, on l’a corrigé lorsqu’il est sorti du rang. Il n’a eu d’égalité que dans la similitude de sa condition d’avec ses congénères du peuple, et dans les règles de domination qu’il tolérait.
Pourquoi ce livre alors ? Il n’est pas question de prétendre à résoudre tous les problèmes, ni de professer, ni d’écrire un dogme supplémentaire : n’y en a-t-il pas suffisamment ? Tout ce qui est proposé ici existe déjà, mais n’est pas encore mis en cohérence. Offrir une grille de lecture, démonter la boîte pour comprendre sa mécanique, casser des logiciels de pensée, voilà l’objectif. La vérité n’est contenue dans aucun livre, et sûrement pas celui-ci : seule l’expérience empirique du monde permet son appréhension, puisque l’expérience, qui est pour nous la seule porte d’entrée, nous envoie directement ses réponses, contrairement à la pensée d’un penseur, dont les pensées découlent de sa sensibilité[3]. L’expérience empirique justement, nous l’avons eue avec les trois siècles qui nous précèdent. Elle offre un retour non négligeable dont il est l’heure de tirer le bilan, pour qu’émane enfin une voie de sortie par le haut.
Le système de propriété d’usage universelle n’est probablement pas parfait. Comme toute proposition théorique, il devra se confronter au réel. Je voudrais signifier par cela que ce n’est pas un pack de survie qu’on pourrait simplement appliquer aveuglément, d’après une exégèse du texte ci-présent. N’étant qu’un modeste citoyen du monde, il me semble important que le lecteur doute de tout ce que j’écris, le remette en cause, l’améliore, le vérifie, le corrige, en pointe les contradictions, s’indigne. Aucune personne seule ne peut produire un modèle de société, et l’idée qu’un penseur change le monde en quelques mots, sans écho, me semble ridicule.
L’essai tente de répondre à deux objectifs : proposer un régime économique et social véritablement égalitaire en faisant de la propriété un droit et en supprimant la taxe féodale au travail, appelée rente. Il assure une diffusion du pouvoir entre les mains de millions de propriétaires sans permettre le totalitarisme, supprime les règles du sang, l’injustice de l’héritage, libère des poids familiaux. Il permet à chacun de récupérer la valeur de son travail. Vaste programme…
Notes
[1] N’oublions pas que cette diffusion a eu lieu depuis le sommet, à savoir que dans la pyramide sociale il y a mathématiquement plus de perdants que de gagnants. Elle ne pouvait donc pas être une source d’égalité.
[2] Anecdotique, mais parlant : Les moyens fous mis en œuvre pour récupérer un doudou à Cannes, Reportage « Zone interdite » du 23 août 2017, M6.
[3] Bien que l’expérience scientifique soit souvent en contradiction avec nos observations, elle renvoie des réponses affirmatives : par exemple, sur Terre, la plume chute moins vite que la bille de plomb, alors que sur la Lune, privés d’atmosphère, les deux corps chutent exactement à la même vitesse. La vérité est, dans cet exemple, contraire au bon sens.
