
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 1 – Mythes et préjugés
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La propriété lucrative agit sur le désir des individus, sur leurs croyances. La confiance recherchée par le propriétaire lucratif relève en réalité de l’acceptation pour les travailleurs d’aligner leur désir sur celui du propriétaire, et ce de manière volontaire. Le salarié locataire, même s’il est cadre dirigeant, agit uniquement selon une forme d’adaptation aux conséquences du chantage. Car rappelons que le rapport salarial de la propriété lucrative est avant tout un rapport de chantage. Bien que le travail demandé au locataire soit toujours un travail concret, c’est-à-dire qu’il se limite à l’usage de la propriété lucrative pour réaliser la production, on demande à l’individu de croire à la fable de sa capacité d’agir. On lui invente une liberté imaginaire et des possibilités fictives de décision, alors qu’il peut au mieux conseiller le prince, ou agir en bon délégué, et subira dans tous les cas l’arbitrage de ce dernier.
Le travail abstrait reste inaccessible au locataire ; les choix concernant l’outil de production, le prix de la marchandise, l’attribution des postes, en un mot : « gérer » la propriété lucrative, sont autant de choses pour lesquelles le locataire n’a pas le dernier mot. Le travail abstrait est celui du rentier qui ne fait que gérer son patrimoine. La preuve en est que, lorsque tout se déroule pour le mieux, on sollicite le locataire, on lui demande son avis, on le consulte, mais dès que le vent tourne, on sait lui montrer la porte, lui trouver un carton pour qu’il rassemble ses affaires et quitte l’entreprise dans la journée. Les propriétaires lucratifs, maîtres du travail abstrait, font passer la rente avant tout, c’est la condition de leur survie et ils sont en concurrence entre eux. Il semble évident que lorsque la rente est mise en péril par des évènements endogènes ou exogènes, elle sera la dernière variable d’ajustement. On ne demandera pas leur avis aux locataires dans ces circonstances. Dans le monde de la propriété lucrative, la maîtrise du travail abstrait offre donc la jouissance sur autrui, le pouvoir. C’est précisément ce pouvoir qu’on refuse au salarié, c’est précisément ce pouvoir qu’il faut conquérir par l’instauration de la propriété d’usage universelle.
Le grand retour du travail à la tâche présenté comme une modernité parce qu’il se médiatise par les écrans numériques, illustre la volonté du propriétaire lucratif de mobiliser un maximum de travail concret pour un minimum de travail abstrait, et de reporter le coût du capital et des charges sociales sur le locataire en lui imposant le statut de microentrepreneur. On connaît sa part visible de livreurs dont les conditions de travail sont une caricature de la privation du travail abstrait : ils ne maîtrisent rien à part leurs jambes pour pédaler, mais on ne soupçonne pas cette myriade de travailleurs misérables, parfois payé en bons d’achat pour des tâches à un centime, qui se cachent derrière un ordinateur ou un smartphone[1]. Ces travailleurs fantômes mondialisés alimentent les bases de données de ce qu’on nomme faussement des intelligences artificielles, ou répondent à des sondages sous de fausses identités, réalisent des tâches de calcul assisté par humain. Leur travail concret permet de rendre fonctionnel l’outil capitaliste qui sera mobilisé par d’autres travailleurs concrets à la tâche : l’algorithme de plateforme. Pourquoi s’encombrer d’une usine lorsqu’on peut simplement gérer des centres de données, et faire porter au tâcheron le poids de l’outil de travail concret par le recours forcé à l’entreprise individuelle, à la microentreprise ? La plateforme gérée par algorithme est aujourd’hui le moyen d’engager le plus de travail concret avec le moins de travail abstrait.
Il y a deux explications à cela. La première, c’est le report de la charge de l’outil de production sur le locataire. Le capital du propriétaire lucratif se réduit finalement à un moyen technologique de mise en relation client/producteur, et ne comprend pas l’essentiel des dépenses, à savoir par exemple la voiture du chauffeur à la demande, son téléphone, son carburant, ses frais de contrôle technique, d’assurance, de pneumatiques, d’entretien, de nettoyage, de pannes, etc. La seconde, c’est l’utilisation de l’effet de réseau, à savoir la vielle technique de l’appâtage par les tarifs, pour constituer une base captive de travailleurs concrets et de clients qui, associés, généreront la rente. Une fois la clientèle et les travailleurs captés, la concurrence éliminée : voici le temps du monopole, donc le moment d’augmenter les commissions ou de baisser le prix des tâches selon la loi de la modération salariale, bien que personne ici ne soit salarié. La rente peut ainsi augmenter déraisonnablement, puisqu’elle se transforme en un droit de péage comme les autres, c’est-à-dire sans fondement économique autre qu’un simple rapport de force. Les milliards de dollars de chiffre d’affaires des grandes plateformes proviennent de ce rapport de force, puisqu’elles peuvent fixer à leur guise le taux de rente. On observe souvent des commissions à 25, 30, voire 40 % sur un travail à la tâche dont le capital n’a presque rien coûté au propriétaire lucratif. Le taux de cette rente est uniquement limité par le niveau de domination que les travailleurs sont prêts à accepter : souvent la misère la plus grande : le retour au xixe siècle.
De plus, les travailleurs de plateforme sont des indépendants dans l’impossibilité de refuser la subordination à l’algorithme, sous peine d’être « désactivé », « radiés ». Nous sommes donc au-delà du simple lien de subordination. La flexibilité dont on gratifie cette forme de travail correspond en réalité à une contrainte permanente de consulter ses écrans, à la veille sans fin soumise au rapport ultime du chantage à la désactivation. S’il y a une flexibilité dans le travail à la tâche numérisé, c’est du côté du propriétaire lucratif de plateforme : maître du travail abstrait comme rarement on l’a été dans l’histoire de l’humanité. Il peut ajuster sa masse de travailleurs à tout moment sans avoir à se justifier, il peut radier, exclure, soumettre, évaluer, classer, menacer, exiger, punir, domestiquer les travailleurs sans se fatiguer : c’est automatique, c’est le travail de son algorithme. La mécanisation de la mise en application du travail abstrait décuple son pouvoir sur le travail concret. Il suffit pour le propriétaire lucratif de définir les réglages de son algorithme pour qu’il exécute automatiquement ses désirs de rente, et on devine sans surprise que ces réglages sont poussés aux limites de son pouvoir de domination.
L’obligation pour le propriétaire de plateforme de salarier ses tâcherons constitue non pas une avancée, mais un échec puisque cela ne rend pas le travail abstrait aux salariés, qui resteront des locataires terminaux, soumis à la modération salariale inhérente à ce système, soumis à la domination de leur propriétaire. Certes, ils auront un salaire là où auparavant leur horizon financier ne dépassait pas l’heure, mais ce salaire ne leur donnera finalement que peu de droits supplémentaires. Encore une fois, c’est se tromper de bataille de vouloir négocier avec la propriété lucrative, car sa chaîne de domination est forgée d’un acier que les petites mains ne peuvent rompre individuellement. Le Moyen Âge féodal aura l’air d’un paradis perdu si on ne quitte pas rapidement le mode de propriété lucratif, tant du point de vue de l’environnement que du point de vue humain.
La propriété d’usage universelle implique tous les travailleurs dans le processus de travail abstrait. Il leur donne une possibilité d’exprimer, de proposer, d’agir : ce qui leur est précisément interdit dans la propriété lucrative. Le mythe de l’entrepreneur solitaire guidant « ses » employés, illustre une construction sociale inégalitaire. Cessons de penser qu’un exécutant ne peut avoir l’intelligence de la proposition, soit trop faible socialement pour qu’on l’implique dans le processus d’évolution d’une entreprise : c’est une conséquence d’avoir créé des hommes-machines. Son asthénie actuelle n’est-elle pas le résultat de son écrasement par le mode de propriété lucratif ? Un point final au mépris généralisé pour les locataires intégraux sera posé en leur donnant une voix au chapitre des décisions, en les laissant participer au travail abstrait. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle dictature du prolétariat, puisque l’ensemble des travailleurs, de tous les niveaux, de tous les horizons seront concernés.
Voici une forme de mépris trop courante de trouver normal qu’une personne n’ayant pas été à l’initiative de l’entreprise soit condamnée au silence, reste subordonnée. Pourquoi un travailleur indispensable au fonctionnement vital de l’entreprise devrait se taire, pourquoi n’aurait-il pas le droit de décider ? La propriété d’usage implique des fonctionnements mutualistes, proudhoniens, qu’il convient de comprendre. Forcer l’ouvrier le plus basique à participer aux décisions constitue un levier de stimulation que les propriétaires lucratifs s’interdisent d’actionner : et pour cause, ils y perdraient leur pouvoir sur le travail abstrait. Il s’agit même d’une attente d’une grande exigence, qui transforme le citoyen, le travailleur en membre actif de la société. C’est une véritable révolution anthropologique. En plus de redonner du sens à la tâche la plus élémentaire, cela responsabilise l’individu et le collectif à un niveau jamais atteint. Penser que le petit travailleur abusera de son pouvoir de décision, qu’il sera trop malhabile pour en user dignement, c’est encore une fois s’imaginer appartenir à une classe supérieure. Nous reviendrons sur l’égalité, notion subtile dans un monde où l’hétérogénéité construit la richesse, mais il convient pour l’instant de sortir du mépris de classe bâti de toutes pièces par les lois de la propriété lucrative.
Notes
[1] Amazon Mechanical Turk, https://www.humanite.fr/tacherons-damazon-pour-une-pincee-de-dollars
