Le potentiel de travail et son érosion

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 2 – L’Homme dans la Nature


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Le cœur de l’enrichissement du système lucratif réside en réalité dans la négation de la finitude des services rendus gratuitement par la Nature. En effet, si toutes les ressources naturelles sont gratuites, puisque personne n’a payé pour les placer autour de nous, il serait houleux de penser que cela les rend de facto illimités. L’erreur de jugement de M. Jean-Baptiste Say, sur laquelle toutes les théories économiques modernes sont basées, se lit dans la citation suivante : « Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées[sic], elles ne sont pas l’objet des sciences économiques »[1]. Il semble évident que l’action humaine, mesurable en économie par du travail, le capital n’étant qu’un reliquat de travail cristallisé sous forme de marchandise, est conditionnée par les ressources naturelles disponibles, puisque ce sont elles qui procurent du travail et motorisent originellement toute l’économie. M. Say aurait mieux fait de nous dire la chose suivante : les richesses naturelles sont pour leur majorité épuisables, le travail humain nécessaire à leur extraction est donc fini. Même si leur gratuité nous laisse croire à une forme d’infinité de leur disponibilité, le travail engagé dans leur extraction possède une limite indépassable dans la disparition de la ressource, d’autant plus rapidement atteinte que l’extraction est intense. S’il y avait suffisamment de pierres ou pas assez d’Hommes sur Terre pour que l’âge de pierre soit dépassé sans manquer de pierres, notre frénésie d’énergie fossile ne doit pas nous empêcher de prévoir que lorsqu’il n’y aura plus de pétrole, de gaz, de charbon, personne n’engagera du travail humain dans l’extraction du pétrole, du gaz et du charbon, et que tout le travail qui dépend de près ou de loin de cette ressource gratuite disparaîtra avec elle.

Figure 4 – L représente l’intensité du travail d’extraction de la ressource finie. r représente la quantité de ressource disponible, et t, le temps. Dans le cas 1, la ressource est exploitée avec un travail moins intense que dans le cas 2. Pourtant, la somme totale de travail injecté est égale dans les deux cas (la surface des deux rectangles est identique). Elle correspond au potentiel de travail de la ressource. Seulement, dans le cas 2, la richesse « instantanée » produite est plus importante car on appelle simultanément beaucoup de travail, le plus souvent du travail mort procuré par des machines qui accélère l’érosion du potentiel de travail de la ressource, tout en rendant la société temporairement plus riche. Cette représentation simpliste à but pédagogique, se complexifie pour des ressources partiellement ou totalement renouvelables, pour lesquelles l’érosion du potentiel de travail peut changer de signe, rendant le potentiel de travail roulant.

Nous ne pouvons plus croire que notre économie ne subisse pas la limite ultime de la somme du travail engagé pour extraire et transformer des ressources naturelles disponibles en quantités limitées. Même si le Soleil brillera encore pour longtemps, et que les lois de la physique sont à priori intemporelles, chaque matière utilisée, y compris dans l’économie dite dématérialisée, est mobilisable pour un horizon de temps qui dépend de la quantité de travail humain injecté pour extraire la ressource, et la capacité ou non pour la ressource de se renouveler. En effet, si nous extrayions du pétrole à raison de 100 barils par jour au lieu de 95 millions par jour, nous en aurions pour des millénaires, mais le peu de travail associé à cette extraction modeste limiterait la quantité de valeur tirée de cette ressource naturelle : la société serait moins riche et moins technologique. Le rythme d’extraction, lié à la quantité de ressources disponibles, va conditionner l’économie selon la règle que la quantité totale de travail lié à une ressource non ou peu renouvelable est finie, et qu’elle peut se répartir sur un temps plus ou moins long. De cela naît un potentiel de travail, absolu et lié à chaque ressource, qui correspond à un potentiel de valeur, donc de richesse.

En toute logique, plus on extrait rapidement une ressource finie, plus on « dépense » rapidement le potentiel de travail humain contenu dans cette ressource. Par conséquent, la fureur des activités extractives du moment explique l’immense quantité de travail dépensée aujourd’hui, donc l’immense quantité de valeur que nous produisons. Mais qui aura compris la règle précédente, voit bien qu’un potentiel dépensé l’est pour toujours, et que les activités extractives intensives ne peuvent physiquement durer des millénaires, sauf si l’on extrait une ressource capable de renouvellement — sans dépendre d’aucune autre ressource finie pour capter la ressource infinie, et à condition de maintenir l’érosion du potentiel de travail à zéro, ou sous le niveau de zéro. Il ne suffit donc pas de dire qu’on va produire de la biomasse de manière illimitée parce que le Soleil est une ressource inépuisable, et que nous avons un bon stock de CO2 dans l’atmosphère. Encore faut-il le faire sans dépendre d’aucune ressource épuisable pour produire la biomasse. Sans pétrole, sans mines, sans eau, que nous reste-t-il à part la force de nos bras et un peu d’ingéniosité ?

Bien qu’on puisse vivre sur le capital des extractions passées par du recyclage, il ne faut pas oublier que toutes les activités de recyclage se basent entièrement sur la gratuité originelle de la ressource, et sont liées de près ou de loin au potentiel de travail contenu dans ladite ressource. Le principe de population malthusien est donc bien réel et observable aujourd’hui. Si la Terre nourrit ses milliards d’enfants, c’est bien parce que les ressources gratuites sont extraites en quantité déraisonnable grâce au travail mort des machines, lui-même consommateur de ressources épuisables. Mais comment allons-nous poursuivre le modèle hyper-extractif avec des ressources épuisables, épuisées ? La gratuité de la Nature ne suffit pas à maintenir la même quantité de travail par année, et plus on dépense de travail humain dans l’extraction, plus on réduit le temps du shoot de valeur procuré par l’activité extractive.

Démunies par ce constat, des voix s’élèvent pour tenter de rendre la Nature payante, de facturer les services qu’elle fournit gratuitement : erreur. Ce serait s’engouffrer dans des considérations sorties de la définition primitive de la valeur pour l’Homme, à savoir une quantité émanant du travail humain dans un océan de Nature gratuite. Si l’absence de protection de la biodiversité accélère l’érosion globale du potentiel de travail des ressources naturelles, voici bien la seule chose que nous pouvons quantifier : le manque à gagner résultant de notre refus de conserver, d’aggrader le système nourricier dont nous dépendons, c’est-à-dire, le refus d’essayer de faire tendre l’érosion du potentiel de travail vers zéro, ou de la rendre négative. Mais il semble toujours houleux de vouloir donner un prix à la Nature. En effet, la marchandise monnaie ne peut pas concerner les ressources naturelles ni les services rendus par les lois physiques, puisque ces matières ou phénomènes naturels ne sont générés par aucun travail humain, et que la marchandise monnaie n’est jamais rien d’autre qu’un support de la valeur échangeable du travail humain. Cela ne retire rien à la réalité mathématique qu’une érosion trop violente du potentiel de travail appauvrit nécessairement les générations futures, les prive de nombreuses opportunités de créer de la valeur, et les plonge inévitablement dans une rétrogradation technologique qui, dans un monde de propriété lucrative, creuse les inégalités.

Quel rapport cela a-t-il à voir avec la propriété ? Freiner les activités extractives qui, rappelons-le, sont à la base de la richesse et de l’empoisonnement de notre civilisation, ne se fera pas avec des sensibilisations, des calculs de long terme incompatibles avec les désirs pulsionnels de rente des propriétaires lucratifs. Nous pouvons reprendre toutes les notions découvertes depuis le début de l’ouvrage, et comprendre que le régime hybride, et son système de rente est véritablement le moteur de l’hyper-extraction du potentiel de travail des ressources : c’est un régime minier de A à Z. Le désir de rente engendrant le besoin pour les propriétaires lucratifs de renouveler l’expérience de la rente, d’écouler toujours plus de marchandise, nécessitant la fabrication de désirs artificiels par des constructions sociales comme la publicité par exemple, dans un cycle infernal d’hyperconsommation dont l’origine est bien la rente. Le système lucratif hybridé a donc à voir avec l’érosion violente du potentiel de travail des ressources naturelles, et son remplacement par la propriété d’usage permet de redéfinir les désirs communs par un autre bief originel que la rente. Il ne change rien au principe du potentiel de travail contenu dans une ressource, mais permet d’instaurer des mécanismes de ralentissement qui « étalent » la surface de la courbe d’extraction sur un temps plus long pour tenter d’éviter la brutalité d’un collapse. De plus, sa forme particulière de socialisation sécurise l’humain de manière bien plus judicieuse que dans le régime hybride, dont la spécialité est de facturer aux masses et à la Nature les effets indésirables des désirs mercantilistes de la minorité dominante.


Notes

[1] Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, 1803.

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