
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 1 – Mythes et préjugés
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Nous pouvons désormais approfondir notre analyse du marché en tant que lieu d’échange, concurrentiel par essence, de mise en accord sur la valeur d’échange des biens ou des services, plus généralement de toutes les productions non socialisées. Rappelons que la valeur se construit à travers la somme du travail humain concret et abstrait nécessaire à une production, y compris lorsque ce dernier va contre l’intérêt général : cas de la rente et son travail parasitaire. Le marché possède donc son utilité pour qu’homo œconomicus, trouve un moyen de reproduction matérielle par l’échange de son travail avec celui de ses semblables. On peut donc échanger une coupe de cheveux, une tonne de fer, un quintal de blé, un logiciel informatique, une conférence, contre un travail de valeur d’échange équivalente. Rappelons que la valeur d’échange équivalente se définira par un moyennage des échanges relatifs après de multiples reproductions des transactions.
La mise en accord sociale sur la valeur, comme toute moyenne, subit des écarts que la reproduction nombreuse des échanges se chargera de lisser. S’il est possible de subir une odieuse arnaque une fois en échangeant par exemple une pièce d’or contre un clou, il serait impossible que la reproduction millénaire de cette transaction devienne normative. Le travail nécessaire pour obtenir la pièce d’or restant toujours supérieur à celui de l’obtention d’un clou, les protagonistes se défendront en généralisant le refus des transactions défavorables, puisque la reproduction matérielle, donc la survie en dépend. D’une certaine manière, ce sont essentiellement les transactions refusées qui fixent le prix de la marchandise. Le marchand voulant écouler son produit, baissera son prix devant l’absence de vente. Finalement, l’effet du marché polira les écarts de valeur d’échange entre parties par la reproduction quasi infinie des échanges, pour établir l’utilité sociale reliée à la valeur du bien échangé. Cette reproduction des transactions aboutira à la définition de ce qu’on appelle le prix : par exemple, une pièce d’or contre quarante-cinq kilos de clous. Même si ce prix peut varier dans le temps par simple effet de l’évolution des productivités, il représente toujours une valeur d’échange globalement équivalente. La monnaie jouant le rôle de marchandise porteuse de valeur deviendra le support de confiance, l’institution pour définir le prix. On retrouve ici la cristallisation dans le marché de notre équivalence sociale de travail humain, quantifiable sous la forme monnaie.
La propriété lucrative restera toujours un frein démocratique à l’émancipation du citoyen, avec son système de domination. Elle s’est accaparé des concepts en les naturalisant, bien qu’ils soient totalement infondés. Mais l’inconscience, ou la naïveté des perroquets qui promeuvent ce mode de répartition inégalitaire, se base sur une confusion lisible dans tous ses textes fondateurs, qui formulent un amalgame entre des choses incomparables. Que ce soit chez Smith, Ricardo ou Friedman, la liberté du marché n’entre jamais en contradiction avec le marché lucratif. Ces auteurs font comme si la rente ne changeait pas les rapports entre les agents du marché, comme si elle était anodine, sans effet, alors qu’elle vient troubler l’ordre originel de l’échange de valeur équitable. On retrouve aujourd’hui dans bon nombre d’analyses du marché, une supposée naturalité de la rente féodale, jamais remise en question. Pire, certains commentateurs trouvent scandaleux que les rentiers ne gagnent plus d’argent, et osent évoquer le mérite pour les qualifier. Cette méconnaissance grave du rouage économique entretient la confusion entre ce que devrait être un marché libéral, et ce qu’il est réellement : le contraire. Croire que le libéralisme se régule avec un jeu de taxations, et que ces taxations de type Robin des Bois vont permettre de résoudre les inégalités originelles du système lucratif en transférant le fruit d’un vol originel, relève de l’aveuglement idéologique profond. En réalité, les jeux de propriété qui permettent la rente viennent perturber la liberté même dont les libéraux anglo-saxons ne cessent de parler. Un marché libre doit exclure toute forme de rente, se libérer des aspirations féodales de richesses : des injustices originelles du capital hérité en ligne directe, de la survaleur de la rente, de tout ce qui est incompatible avec les revendications de liberté des « libéraux ».
Éclaircissons ce point : l’image négative souvent associée au marché ou à la concurrence provient non pas directement de ces notions, mais de leur « variante lucrative ». Comme nous baignons dans le marché lucratif, il nous semble difficile d’associer la concurrence à une vertu, car le marché lucratif est entièrement faussé par le rente féodale. Un échange ne peut être juste si l’un de ses protagonistes facture un droit de péage à l’autre. Voyons comment la rente vient fausser l’équité du marché. Puisque le travail échangé et la monnaie sont des marchandises comme les autres, le propriétaire lucratif achète, et le locataire vend la marchandise travail contre la marchandise monnaie. L’un se finance de la monnaie récoltée à la vente du produit de l’autre sur le marché, et empoche une rente. Dans ce cas, la valeur travail doit nécessairement suivre la valeur de la marchandise. Or, nous avons vu que cette marchandise pouvait se décomposer selon la formule suivante : valeur du travail concret (du locataire) + valeur du travail abstrait (du propriétaire lucratif ). Si la rente revient au propriétaire lucratif, et que le locataire est privé du travail abstrait, alors la rente doit être prélevée sur l’échange en monnaie du travail concret du locataire. Si l’on considère la rente comme étant primitivement parasitaire, on suppose que la rente soit rendue possible par un travail idéologique de civilisation. On peut tout aussi justement intégrer ce travail idéologique dans la valeur de la production comme étant la valeur monétaire de la rente. En tant qu’il représente un travail idéologique gagné par le propriétaire lucratif, il est possible de le retirer au travail du locataire. Ce postulat indique clairement le rapport de domination inscrit dans les gènes de la civilisation féodale. Le propriétaire lucratif récupère en monnaie son travail abstrait additionnée de la rente, là où le locataire ne récupère que son travail concret moins la rente. Par déduction, on comprend que le locataire est payé pour moins de travail qu’il en a fourni : il se laisse dominer depuis des siècles, et que le propriétaire lucratif est payé pour plus de travail qu’il en a fourni. Ce mécanisme explique l’appauvrissement du locataire sur le marché dit « libéral », qui perd en pouvoir d’échanger la totalité de son travail pendant que le propriétaire lucratif peut dépenser plus de marchandise travail qu’il en a fourni à la société. Les pouvoirs d’achat relatifs à chacun de nos protagonistes se voient donc faussés par le mécanisme de la rente, qui agit par transfert de richesse. De cette manière, peut-on encore parler de concurrence juste, puisque le propriétaire lucratif aura décuplé sa force d’achat d’autant qu’il aura réduit celle de son locataire ?
Si la rente compromet la concurrence, elle doit disparaître dans le marché non lucratif. Ainsi, la concurrence prendra une allure toute différente. Le travailleur étant payé pour ce qu’il travaille, et non de la valeur de son travail moins la rente, pourra échanger à juste compte sa production sur le marché. Le prix découlant de ce phénomène sera d’autant plus juste que le bief social de la rente aura trépassé. Cette notion qui parait anecdotique mais qui ne l’est pas, viendra redéfinir le prix de toutes les marchandises, puisque le schéma de production aura changé.
Pour le prouver, partons du système horloger de Smith, véritable machine composée de rouages humains. Son idée merveilleuse ne pose aucun problème dans un monde égalitaire, ce qui n’était pas le cas en son temps, ni aujourd’hui d’ailleurs. Si la valeur d’échange était justement échangée, alors le marché devrait fonctionner effectivement sans régulation, chacun pouvant échanger ses biens pour ce qu’ils valent en durée de travail socialement nécessaire. On dit souvent que c’est le marché qui provoque les inégalités, mais c’est une erreur. Le grippage de l’horloge newtonienne de Smith provient des règles de la propriété lucrative qui autorisent le transfert de richesse de la rente. La rente est un fauteur de troubles qui modifie les rapports à la valeur, pour lesquels on doit mettre en place un contre-pouvoir appelé régulation, rendant le marché illibéral. Un système qui a besoin de régulation pour survivre trahit son instabilité structurelle. Il vaut mieux alors supprimer la source de l’instabilité en amont, dans notre cas : supprimer la rente, plutôt que de chercher à le corriger en aval par des régulations qui maintiennent l’instabilité en vie. Le rentier possède en effet la valeur d’échange de son travail plus la valeur d’échange du travail volé à son locataire par la rente. Il peut donc se procurer sans effort une plus grande quantité de marchandises que son travail productif seul devrait lui permettre d’obtenir, et ce mécanisme poussé à son extrême, permet à des propriétaires lucratifs dominants de se payer des voyages à bord de leurs propres fusées. Plus que symboliquement, la majorité dominée propulse littéralement dans l’espace une minorité dominante financée par le surtravail diffus de milliers de locataires. La quantité de travail totale d’un pays étant égale à la somme du travail de ses travailleurs, on comprend pourquoi il reste moins de valeur échangeable aux locataires, et pourquoi ils s’engouffrent toujours vers plus de pauvreté.
Vouloir combattre les inégalités par la régulation, c’est refuser de voir par quel mécanisme les inégalités sont nées, c’est refuser de changer le marché. Voilà pourquoi la propriété d’usage comprendra une grande part de son économie dans un marché changé : non lucratif, pour permettre un échange de la valeur non biaisé par la rente féodale. Cette économie de marché non lucrative n’a rien d’incompatible avec le principe de l’usage. Elle s’allie logiquement avec le libéralisme revendiqué par ce système de propriété. En effet, dans les économies totalement planifiées, il semble compliqué, voire impossible pour un inconnu riche d’une idée lumineuse, de pouvoir l’exprimer sans l’accord plus ou moins tacite du corps des planistes. Dominé par ses pairs, il ne peut librement soumettre son travail au reste de la société, et devra probablement revoir sa copie, ou tout simplement abandonner ses projets. La création d’entreprises dans la propriété d’usage, bien que son financement soit original, permet à tout un chacun de risquer de confronter son innovation, son travail aux membres de la société. Prenons un exemple. Un nouveau Mozart ou Ravel, inconnu jusqu’alors, soumet ses partitions à une maison d’édition qui les accepte. Aussitôt fait, il devient copropriétaire de ladite maison d’édition, puisque la règle pour chaque travailleur est de posséder l’outil de production. Une fois la publication effective, le travail de notre prodige sera aussitôt confronté à la société via le marché non lucratif. Ses partitions se vendront proportionnellement à leur bonne ou mauvaise réception, et les revenus récoltés par la propriété mutuelle d’usage s’en verront affectés. La question de la répartition de la propriété au sein de l’entreprise se réglera démocratiquement sur la base de l’apport de valeur de chaque travailleur, et notre génie pourra éventuellement tirer un grand revenu de son travail, parce que ce travail répond à un grand besoin d’échange de valeur de la société. Au passage, personne n’aura profité, volé, ni détourné la valeur.
Précisons que nous ne saurions pas totalement nous passer de marché pour réguler la valeur d’échange. Une simple constatation nous pousse à admirer la capacité du marché à mettre en correspondance un volume de désir avec un volume de production destinée à le satisfaire, logique, puisque le marché est le lieu de mise en accord sur la valeur. On perçoit que les tentatives de l’avoir tué ont essentiellement consisté à le remplacer par le « plan ». Mais que fait le plan à part fixer les prix par comparaisons des coûts en travail, c’est-à-dire agir par une méthode finalement proche de celle du marché pour définir la valeur d’échange, à la différence qu’elle est centralisée, offre un pouvoir important aux planistes, et incite aux marchés clandestins. Aucun roi ne lutte contre le besoin d’échanger des marchandises de main à main, de gré à gré, n’a l’omniscience nécessaire pour définir un prix, ne sait respecter l’équité de quantités de travail échangées. Pour cela, il faudrait entrer dans la tête de chaque acteur, lire dans ses désirs, enregistrer ce qui lui parait juste ou injuste, récolter le sentiment qu’il a de payer un prix égal à la valeur, c’est-à-dire d’acheter assez de quantité de travail socialement nécessaire pour que l’échange soit juste. Il faudrait être capable de modéliser la reproduction permanente de la confrontation entre les producteurs et les consommateurs de la production. Même un algorithme ne peut répondre à de pareilles contraintes, car jamais il ne pénétrera au tréfond des consciences, et parce qu’il se base toujours sur le passé pour prédire le futur, et que cette mécanique n’est pas exactement celle du désir humain.
Mais ne fermons pas la porte à la planification pour autant, elle peut s’avérer utile dans le contexte actuel de contrainte énergétique et climatique. Elle pourra piloter les secteurs régaliens de l’économie de marché, et servir d’assurance-vie à l’économie de marché non lucrative. L’impôt joue déjà ce rôle dans le système hybride, en décourageant et favorisant certaines productions. Certaines lois interdisent tout simplement des productions. Pour ce qui est de la propriété d’usage, la subvention des outils de productions désirés par le corps social sera nécessairement limitée à ce que la société a jugé favorable de subventionner. Ainsi, les entreprises criminelles, écocides, esclavagistes de tout niveau par exemple n’auront jamais accès à la socialisation. Cette forme de planification par faveur, permettra de piloter la destination globale de la civilisation productive, en orientant le marché non lucratif vers les productions socialement désirées. J’ajoute que cette manière d’agir procède en amont du processus de production, et non en aval comme l’impôt. Elle évite donc toute accumulation, même temporaire, de valeur selon les logiques lucratives.
Précisons que dans tous les cas, les travailleurs seront propriétaires d’usage, et qu’il n’y aura aucun propriétaire lucratif pour aspirer le travail par la mécanique féodale. Si dans l’économie de marché les revenus dépendent essentiellement des ventes, la propriété d’usage offre de nombreuses assurances aux travailleurs, avec une sécurité sociale alimentaire, un système de santé, un logement au seul coût d’usage, la création gratuite d’entreprises, la garantie de n’allaiter aucun rentier. La part de planification se retrouvera aussi dans la proportion plus ou moins grande laissée à l’économie socialisée, notamment pour assurer toutes les fonctions de l’institution régalienne. Le salaire lié à la qualification concernera les seuls fonctionnaires, dont le traitement sera réglé par l’impôt selon des grades et des échelons, comme c’est le cas actuellement en France. L’hybridation du socialisme et du libéralisme a lieu dans la propriété d’usage, à l’immense différence avec le passé qu’elle paye uniquement le travail, et non la bonne aventure d’avoir hérité ou obtenu par un quelconque moyen des propriétés lucratives. Le marché perdant ses dimensions mercantiles, injustes et inégalitaires, se voit donc totalement redéfini, et permet une liberté que le planisme totalisé ne peut offrir.
***
Nous avons vu pourquoi le marché lucratif possède une tendance naturelle à appauvrir ses acteurs les plus nombreux. Pourtant, nous entendons à longueur de journée sur les médias dominants que le marché (lucratif) et sa concurrence font baisser les prix des services régaliens : ce qui est faux. Passons pour l’instant sur l’impressionnante capacité de négation du réel des puissances dominantes, et voyons ce que la concurrence représente dans le marché lucratif. Bien sûr, à l’ouverture d’une nouvelle concurrence, les prix sont bas dans le but unique de récolter une nouvelle clientèle, de capter des parts de marché. Le propriétaire lucratif réalise de faibles bénéfices. Le client pense alors réaliser une bonne affaire, se réjouit de son nouveau prix et croit l’économiste de matinale qui lui avait promis cette baisse. Puis, le temps passe, et les monopoles se constituent. La concurrence sacrée s’amenuise, et le Païen se retrouve converti au Dieu unique. Une fois les monopoles constitués, les clients deviennent les pantins d’un faux marché, biaisé, dans lequel il n’y a plus de concurrence à proprement parler. Le monopoliste peut alors fixer son prix à sa guise, et va sans surprise l’augmenter pour alimenter sa caste parasitaire de rentiers. Le service fournit auparavant par un entreprise non lucrative ou l’état, coûte son ancien prix additionné de la rente. Le consommateur est alors berné, et transfert sa richesse, son travail, au bénéfice des rentiers. Voici pourquoi la santé coûte si cher aux États-Unis, parce qu’il faut payer le service additionné de la rente des propriétaires lucratifs, là où en France chaque euro cotisé va aux soins. Bien sûr, les comptes de l’État ayant évacué la protection santé de leurs lignes budgétaires, les politiciens pourront se gargariser d’un état économe, vertueux, responsable, alors qu’en réalité le travailleur est appauvri de l’exacte somme de la rente, et bénéficie de moins de soins à coût égal. Voici toute la splendeur du rêve américain. Si le marché privé de la santé était non lucratif, avec des propriétaires d’usage, alors la donne changerait. Le prix du service correspondrait aux coût des soins : ni plus, ni moins. Nous voyons ici que la socialisation des productions est facultative dans la propriété d’usage, et sa définition est en réalité politique, avant tout issue de choix de société.
La propriété lucrative est vraiment une abomination ontologique. Rappelons une énième fois que le propriétaire lucratif n’a qu’une idée peu glorieuse en tête : maximiser sa rente. Pour cela, il aura procédé méthodiquement. Pendant la phase de constitution du monopole, il commencera par contracter la masse salariale, baisser les salaires et tous les coûts imaginables. Il appliquera des méthodes néolibérales de management, demandera aux non-licenciés de réaliser le travail de leurs collègues licenciés, les enrôlera dans une mystique sacrificielle, presque religieuse, les rattachera à une « cause ». Pendant cette contraction des coûts, le client ne constatera aucune baisse du prix : la rente absorbera la différence. Viendra ensuite la deuxième phase consistant à appliquer des hausses de prix dans la plus grande discrétion. Le client ayant perdu ses points de comparaison en même temps que la concurrence s’est évanouie, ne saura jamais si le nouveau prix alimente la rente, ou correspond à une réelle hausse des coûts du service ou du bien. Bien difficile pour lui d’argumenter son mécontentement, de prouver qu’il paye les biens/services additionnés la rente : le piège tendu se referme, puisqu’il lui reste à choisir entre l’arrêt pur et simple de la consommation du bien ou du service, ou l’asservissement au prix fixé par le propriétaire lucratif. Cette forme parfaite de chantage le soumettra à la rente, comme on s’y soumettait en payant des droits de passage sur les ponts, les portes ou les rivières, les fours du Moyen Âge. De plus, l’illusion du choix peut être créée par l’entente de quelques groupes puissants, qui ont tout intérêt à établir une concorde pour augmenter leur rente. On sait que ce procédé est illégal, mais on constate qu’il a lieu partout où les monopoles sont constitués. Dans la propriété d’usage, cette affreuse mécanique ne peut avoir lieu.
Voici une conséquence de l’avidité sans limite des rentiers, de fausser les règles de la concurrence par la constitution des monopoles et le détournement de la rente, qui rend la régulation nécessaire. De plus, les propriétaires lucratifs ayant finalement compris que la dérégulation thatchérienne menait à leur banqueroute, savent intelligemment accepter une faible dose de régulation. Sans cela, le marché lucratif s’écroulerait en peu de temps. C’est donc une question vitale pour les propriétaires lucratifs d’accepter une part de régulation. Celle-ci fonctionne selon le même principe que celui décrit pour la taxe sur les revenus, à savoir qu’on laisse le vol de la valeur avoir lieu, puis on s’en scandalise avant de réclamer une réparation. Mais au lieu de résoudre le problème à son origine, à savoir que le marché lucratif ne vit que pour aspirer du travail par capillarité et le redistribuer aux rentiers, on régule, on taxe, on invente des systèmes de redistribution ridicules et compliqués, que les propriétaires lucratifs finissent toujours par détourner d’une manière ou d’une autre. La lutte sans fin, incarnée par une gauche stérile qui vivote de combats perdus d’avance, d’offuscations sans effet, de demandes de régulations impuissantes face à l’idéologie de la propriété lucrative, n’empêchera jamais les rentiers de voler du travail, parce que la rente sera toujours la dernière variable à disparaître dans un système régulé[1].
Dans le système de propriété d’usage, le prix des biens et services non régaliens est fixé par la valeur échangeable du travail socialement nécessaire, définie dans un lieu autonome de mise en accord sociale : le marché. Aucune rente ne vient s’ajouter, ni se soustraire aux salaires. Bien que les acteurs du marché soient libres de fixer leur prix, on comprend aisément que si ce prix est trop haut, la concurrence du marché d’usage aura tendance, sur une moyenne large, à le faire baisser : voici la manifestation de la mise en accord sociale sur le prix du travail. La première raison à cela, c’est que le prix du travail est souvent très homogène dans un lieu défini, un pays par exemple : le prix de la marchandise ne peut donc varier que dans de faibles proportions, et le marché s’en trouvera stabilisé. On constate aussi ce phénomène de stabilisation dans le marché lucratif, mais il ne s’établit que lorsque les salaires et le coût pour le client absorbent la rente maximum que le propriétaire lucratif peut capter. On y trouve donc deux perdants : le travailleur et le client, qui alimentent le travail parasitaire du propriétaire lucratif. Puisque l’objet de cet exposé consiste à lutter contre les inégalités provoquées par une construction sociale particulière : la propriété lucrative, il va de soi que nous ne pouvons pas continuer d’accepter qu’une fraction de la population s’accapare la richesse sur le dos d’une majorité. Voilà pourquoi le marché non lucratif constitue un passage utile à la réalisation d’une société moins inégalitaire.
Notes
[1] Même lorsque les taux d’intérêt sont négatifs, il ne faut pas croire à la disparition de la rente, mais bel et bien y voir une concession temporaire acceptée par les propriétaires lucratifs pour laisser passer les crises, qui est en réalité un moindre mal pour leur propriété, vu l’état du marché lucratif. Les taux d’intérêt négatifs sont le symptôme d’une grave maladie du marché lucratif, qui doit nous alerter sur son danger systémique.
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