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Le détournement de l’État

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 1 – Mythes et préjugés



Ce sont les règles, les lois, et leur dilution dans le corps social qui sculptent la clé de voûte du système de propriété lucrative. L’État néolibéral[1], à propos duquel on nous raconte en permanence qu’il ne peut rien, assure avec la plus grande fiabilité la rente aux propriétaires lucratifs en légitimant les conséquences du louage, en organisant les droits de succession, en acceptant que l’impôt ne dépasse jamais la rente, en refusant de lutter contre l’évasion fiscale, en maintenant en vie une main-d’œuvre soumise au chantage à la reproduction matérielle. Il est pour cela nécessairement investi par la pensée dominante de la propriété lucrative. Comme tout bataillon passionnel agit selon des règles morales qui lui sont propres, on voit combien en ces temps d’augmentation scandaleuse des inégalités, l’État néolibéral dérive facilement vers des formes autoritaires de défense du système de propriété lucrative. Ce phénomène va dans le sens de l’hybridation, et la propriété lucrative tend à devenir un système autoritaire inégalitaire.

Le passage en force des lois par ordonnance, l’utilisation répétée de l’article 49.3, l’état d’urgence sans fin, le découpage puis la privatisation de services publics méritants, la socialisation des moins rentables, la distribution oligarchique des droits de péage, les injonctions, la répression des mouvements sociaux, l’utilisation des technologies de surveillance de masse ; ce panel représente les rênes qui conduisent droit les locataires vers les intérêts des propriétaires lucratifs. Dans la pratique, le manifestant éborgné, ou celui à la main arrachée, illustrent par l’atteinte à leur intégrité physique les limites que l’État néolibéral autoritaire est prêt à franchir pour défendre les puissances investies dans son corps. De manière plus douce, l’endoctrinement des prêcheurs de Bercy ou Bruxelles, incapables de dépasser leur croyance dans la religion néolibérale, les téléguide pour institutionnaliser la capillarité des richesses. Pendant ce temps, les capitaux des propriétaires lucratifs dominants volent à la vitesse de la lumière dans les pays à fiscalité « avantageuse », et ils envoient leurs enfants en Suède pour anticiper les conséquences du changement climatique. Enfin, le pouvoir des mots termine le travail par la suppression du vocabulaire négatif, et le maintien illusoire d’une démocratie dans laquelle ce qui reste du citoyen participe à un jeu de cirque romain et signe périodiquement des chèques en blanc à des pseudos représentants.

La constitution des grandes fortunes provient souvent des droits de péage que l’État leur accorde. Le contrôle de l’espace public délégué par l’État à des propriétés lucratives, quand ce n’est pas directement à des propriétaires lucratifs et sans aucun contre-pouvoir démocratique, leur permet de générer des rentes confortables et assurées. Les sociétés d’autoroutes à péage fournissent l’exemple typique d’une rente perpétuelle sans concurrence[2]. Là où l’État a délégué sa puissance régalienne, on trouve des grandes fortunes. Rappelons que l’argent de ces rentes perpétuelles, volé aux travailleurs et aux consommateurs, ne paye aucun service, ni aucun salaire, c’est-à-dire que les rentiers profitent purement et simplement de leur position sociale pour s’enrichir : parce que c’est leur droit, le droit de la propriété lucrative. Le peu d’argent qu’ils dépensent ou investissent en France ne compensera jamais la valeur du travail détourné par la rente. Si les travailleurs de ces compagnies possédaient le pouvoir du travail abstrait, on pourrait estimer que le compromis soit acceptable, mais ce n’est pas le cas : les salariés de ces entreprises sont payés uniquement pour réaliser le travail concret.

Ainsi, la différence entre l’aristocratie des royaumes du passé et l’aristocratie de la propriété lucrative s’amenuise. Les lois de la succession terminent le travail oligarchique lorsque ces nouveaux nobles se reproduisent entre eux. Il existe dans l’Occident des enfants qui naissent, non plus ducs, princes ou marquis, mais titulaires de portefeuilles d’actions et d’un lot de propriétés lucratives suffisant pour assurer une position sociale dominante à vie. Ils n’ont aucun mérite, leur intelligence ne dépasse pas forcément celle des travailleurs les plus modestes, et à leur décharge, ils n’ont pas choisi ce statut. Seulement, ils incarnent la preuve que la Révolution porte bien son nom, à savoir qu’elle procède d’un combat cyclique dont les formes peuvent varier. La linéarité de l’histoire n’existe pas, et les paradigmes les plus assurés sont régulièrement détrônés par des rebattages de cartes intenses : guerre, révolution, évènement biologique, changement climatique, etc. Les sociétés humaines se déconstruisent et se reconstruisent. Les pyramides éternelles se délitent par l’érosion ou le pillage, un bombardement ou un séisme. Un jour, les hiéroglyphes deviendront sable, et les valeurs existentielles d’une civilisation glorieuse tomberont dans l’oubli comme les cités englouties. Une autre civilisation prendra le relais, avec de nouvelles croyances, religieuses ou non. Elle construira ses temples, aura ses prophètes, ses prêtres et prétendra agir elle aussi au nom de l’éternel. Ainsi la croyance d’une Révolution unique et définitive s’effondre. Lorsqu’une ère se termine, une nouvelle la remplace. La Nature a horreur du vide, c’est bien connu. Il n’y a pas à s’émouvoir, se réjouir ou détester ce phénomène : il est inévitable car la vie est intrinsèquement éphémère, et que les phénomènes sociaux émanent du vivant.

On y pense rarement, mais les dépenses de l’État social, souvent stigmatisées par les propriétaires lucratifs, forment pour l’essentiel des profits présents ou futurs pour eux-mêmes. Même si les propriétaires lucratifs s’animent régulièrement pour exprimer tout leur ressentiment à l’égard du collectivisme, ils oublient que l’État dépense l’argent qu’il collecte en intégralité, que cette somme provient de la force de travail des producteurs, et qu’elle sert aussi les intérêts des rentiers. L’État redistribue sa fortune directement ou indirectement (sous forme d’exemption, ou de service gratuits) dans les mains de ceux qui mobilisent la propriété lucrative : accommodation fiscale pour les hauts revenus, salaire et avantages indécents des hauts fonctionnaires, alimentation du marché lucratif via les marchés publics, sans oublier les allocations distribuées aux pauvres : ceux pour qui épargne et impôt sur le revenu sont deux phénomènes inconnus. Ce que ne vous dira jamais un propriétaire lucratif, c’est que les allocataires sociaux dépensent l’essentiel de leurs allocations dans les propriétés lucratives, pour manger, se loger, se vêtir, se chauffer, s’éclairer, se déplacer, se divertir : pour vivre. Dans ces circonstances, les arguments des propriétaires lucratifs contre l’assistance publique s’amaigrissent : l’argent de l’État ne provient pas de leur travail, mais du travail des salariés, et il est dépensé dans leurs propriétés lucratives. Ce phénomène vient confirmer l’inexistence du capitalisme pur, et son besoin structurel de fonctionner en hybridation avec une forme de collectivisme. Malgré cette évidence, les propriétaires lucratifs ne se résignent pas à demander toujours plus d’avantages au nom de la « flexibilité », de la « souplesse » ou de l’« agilité » : et on s’étonne d’avoir des vertèbres déplacées.

Précisons à propos de l’aide aux pauvres, c’est-à-dire aux locataires intégraux, que la propriété d’usage préfère toujours distribuer un outil de travail, plutôt que de l’argent en charité. Ainsi, elle donne un moyen d’émancipation qui sort le locataire intégral de sa double dépendance : au propriétaire lucratif de l’outil de production, et à l’assistanat de l’État. Elle le sort de l’humiliation de la charité, pour lui permettre d’exprimer et de produire un revenu avec son travail. Peut-être faudra-t-il encore aider les plus fragiles, mais la règle dominante sera de promouvoir l’émancipation. Ainsi, le principe de la socialisation redistribuée change de paradigme, et cherche enfin à supprimer l’origine de la pauvreté au lieu d’en pallier les effets, pour redonner une dignité à ceux que le système hybride exclut depuis trop longtemps.

Nous pourrions aussi aborder le point du chômage, invention capitaliste, qui au lieu de scandaliser les propriétaires lucratifs pour son coût, devrait plutôt leur donner envie de se cacher. Le chômage généré et maintenu par le mode de propriété lucrative, oriente le coût du travail à la baisse et forme une réserve de main-d’œuvre docile. Les organismes d’« insertion » ne possèdent pas le pouvoir abstrait de créer les « emplois » manquants, puisque cette compétence est entre les mains des travailleurs abstraits, des propriétaires lucratifs qui réalisent des arbitrages dont les conséquences peuvent mettre sur le carreau des travailleurs. Lorsqu’on est entièrement mobilisé par la rente, et qu’on maîtrise le travail abstrait, il est logique de favoriser les solutions qui mènent à la rente maximum. Or, ces solutions sont rarement compatibles avec le plein emploi. Dans ces conditions, les fonctionnaires des organismes d’insertion peuvent toujours rédiger des CV pour les « candidats » à l’« embauche », mais ce travail n’est d’aucune utilité contre la transformation de la rente en capital, ni contre la tentation permanente de délocaliser les moyens de production. On pourra toujours culpabiliser, dévaloriser, responsabiliser le chômeur, lui demander de traverser la rue pour accepter le premier travail venu, cela ne fera pas revenir les usines délocalisées, cela ne décidera pas les propriétaires lucratifs à renoncer à leur rente. La propriété lucrative pousse par sa nature les propriétaires lucratifs à considérer la rente comme une priorité absolue, et dans une économie mondialisée, les dividendes versés aux actionnaires étrangers exportent la valeur du travail des locataires, sans certitude que cet argent sera dépensé en consommation dans le pays producteur. La rente perd son caractère prioritaire uniquement lorsque la propriété lucrative est en danger : soit parce que la survie des locataires n’est plus assurée, soit parce que le système d’avance montre des signes de faiblesse, soit parce que l’environnement est si dégradé que la production devient impossible et la propriété perd de sa valeur. L’État, en acceptant ce jeu, institutionnalise le chômage, agit comme le complice du voleur. Il masque les preuves et désigne des faux coupables : les chômeurs, qui coûtent « un pognon de dingue »[3].

Bien que ce soit absolument contre-intuitif, nous pouvons relier le propriétaire lucratif mondialiste et l’anarchiste révolutionnaire[4] par leur hypocrisie commune de vouloir s’arranger avec les États, de refuser de rendre des comptes, de fuir les mécanismes de redistribution et de solidarité, et de rechercher l’intérêt personnel en écrivant la loi pour eux. Dans les deux cas, l’effacement de la strate étatique laisse la voie ouverte au déterminisme social et aux lois darwiniennes qui lui sont associées. Dans les deux cas, le plus fort impose ses règles à l’échelle de son territoire. L’anarchiste révolutionnaire refuse les lois qui ne viennent pas de lui, et impose les siennes dans son quartier, sa ville. Le propriétaire lucratif dominant joue avec les lois des États à l’échelle du globe. Ses capitaux voyagent à la vitesse de la lumière dans les fibres optiques ou par satellite. Il sélectionne les règles sociales favorables pour lui, évite l’impôt, vole au-dessus des États et navigue dans les vents agréables pour aspirer la richesse de ses locataires. Pourtant, il profite des infrastructures payées par les travailleurs, via ces mêmes États. Il profite de la construction sociale indispensable à la sérénité économique dont il a besoin. L’État qu’il investit constitue la seule institution capable d’organiser les règles macroéconomiques qui assurent sa rente. Il ne souhaite donc pas supprimer l’État, mais simplement le façonner pour qu’il devienne son serviteur et garant.

Dans le néolibéralisme de M. Milton Friedman, puis de Mme Margaret Thatcher, l’État laisse le marché lucratif se réguler de lui-même, et court à sa rescousse avec du collectivisme lors des chocs d’accumulation primitive provoqués par la dérégulation. Ce type de gestion irresponsable a mené sans surprise à des crises de dérégulation, comme celle de 2008 ou 1929, qui sont autant de preuves de l’instabilité structurelle et du danger de la propriété lucrative à l’état naturel. L’erreur originelle de Friedman est d’avoir oublié le plus important des chapitres dans son argumentaire de défense du libéralisme, qu’il aurait pu intituler : « La rente comme frein au libéralisme. ». Car la rente vient totalement fausser le marché, jusqu’à provoquer une accumulation illibérale, suivie d’un effondrement socialisé. Titrer son essai : « Capitalisme et liberté », revient à réunir dans un oxymore deux notions inconciliables : l’asservissement féodal et la liberté. Puisque l’accumulation primitive de la rente réduit le nombre d’entrepreneurs potentiels, elle ne peut être considérée comme un facteur de libéralisme, et encore moins de liberté. L’expérience historique de ce type de politique économique a prouvé son potentiel de croissance des inégalités. La forme prototype de cet État a notamment été expérimentée par les Chicago Boys durant la dictature militaire de M. Augusto Pinochet au Chili. L’Union Européenne, qu’il ne faudrait pas confondre avec l’Europe, est animée par ce type de néolibéralisme pour lequel la France joue un rôle historiquement actif. Mais elle tend à se convertir à la seconde forme de néolibéralisme que nous allons aborder immédiatement.

Encore plus hybridé, le néolibéralisme de M. Keynes, appliqué en remède aux crises, fait de l’État un moyen pour socialiser l’assurance vie des propriétaires lucratifs, pour fiabiliser la rente. Il considère l’État comme un serviteur du marché lucratif, toujours présent pour rembourser les faillites, les excès des propriétaires lucratifs, reconvertir les sites industriels, la nature polluée, gérer les travailleurs laminés, réparer les dégâts provoqués par les comportements des investisseurs financiers ou par des événements exogènes. Il a surtout compris que les salariés les moins payés et les plus nombreux supporteraient les banqueroutes ou autre évènement imprévu, usant du vieux principe qu’il vaudrait mieux prélever un sou à mille personnes plutôt que mille sous à une personne. Sa méthode : l’injection de liquidité dans le marché pour obtenir des effets multiplicateurs, appelle à une forme de collectivisation. Dans ces circonstances, les acteurs du marché ne vivent pas dans le monde libéral qu’ils idéalisent, mais selon les décisions d’un État central planificateur. C’est à se demander pourquoi le terme de libéralisme a été conservé pour désigner les politiques socialistes de relance keynésienne. Pourtant, le même constat tombe sous nos yeux : dans un monde d’asservissement par la rente féodale, avec un État central qui joue avec la monnaie, nous sommes loin du libéralisme utopique des Lumières. Comme Friedman, Keynes minimise l’effet des rentes sur le marché, sur l’accumulation de richesses, sur la liberté d’entreprendre, et ne remet jamais en cause le mode de propriété, ni le système fou de création monétaire dont nous reparlerons en détail plus tard. L’erreur technique de Keynes est sans doute un excès d’optimisme, l’audace de mettre en équation les comportements des agents économiques, comme si tout se déroulerait selon la vision du plan, comme si l’humain était un être rationnel et logique dans ses prises de décisions. Toute sa « Théorie générale » se base sur des suppositions fragiles, sur un fonctionnement idéal, platonicien, et lorsque ces suppositions optimistes sont contredites par la réalité, ce sont les agents économiques catastrophés qui payent. Ce ne serait pas grave si le système n’était pas entièrement basé sur une donnée aussi imprévisible que la confiance, mais nous verrons combien le risque d’un effondrement monétaire est contenu dans la génétique du système d’avance dans un chapitre consacré. Par conséquent, le système économique néolibéral fait courir le plus grand danger aux agents économiques, et ne peut résoudre les maux du système lucratif que de manière temporaire ou cyclique.

Pour fiabiliser la rente, l’État néolibéral court sans cesse à la recherche de nouveaux marchés. En effet, la propriété lucrative a besoin d’un monde en expansion pour fonctionner, car c’est dans ces conditions que le pourcentage rente/salaire est véritablement lucratif. Les privatisations et l’abolition des frais de douane proviennent essentiellement du besoin pour les rentiers d’écouler toujours plus de marchandises, de produire plus de services, de mobiliser plus de capital et de locataires à moindre coût selon la loi inhérente de la modération salariale. Ainsi, l’État néolibéral cherche en permanence à vendre ses actifs, tout en dépensant des milliards dans les politiques de relance. Il se ruine volontairement, et utilise l’argument de la ruine pour réduire la part de redistribution qui va directement aux travailleurs, tout en augmentant les avantages des propriétaires lucratifs, oisifs et improductifs par nature. Il augmente non pas le ruissellement, mais la capillarité, en fonctionnant comme une assurance sur la rente pour les propriétaires lucratifs.

L’État hybride au service des rentiers favorise la forme lucrative de la division du travail, qui a pour effet d’augmenter la production à coût égal. Voyons cette mécanique. Pendant un temps, la rente est élevée puis, par mimétisme de la recherche de la rente : les concurrents participent à la surproduction, les prix sont tirés vers le bas, et la rente diminue. Le propriétaire lucratif est alors obligé de chercher de nouveaux marchés, et de consommer plus d’énergie dans les machines pour s’assurer à nouveau une rente plus élevée. Cela accompli, la production augmente à nouveau, et au bout d’un temps, les prix baissent à nouveau. Ce cycle productif nommé croissance, a pour effet de rechercher toujours l’augmentation quantitative de la production[5]. Il mène immanquablement à des phases de surproduction, puis de crise, puisque le marché ne peut absorber éternellement la marchandise produite, et qu’il faut toujours plus d’énergie pour augmenter la production. L’État, en institutionnalisant la propriété lucrative, devient acteur de cette course à l’infini, celle qui remplace le poisson des mers par du plastique, les forêts primaires par des champs labourés, arrosés de pesticides ; celle qui génère des feux de forêt géants, des tornades plus fréquentes, des épidémies, etc. Son discours paradoxal consiste à nous expliquer qu’il faut rechercher la croissance tout en cessant de détruire l’environnement, ce qui est techniquement impossible à long terme. Croissance et baisse des émissions étant inconciliables, il faut choisir.

Comme les princes subissent toujours l’économie de leur pays, et qu’ils sont couronnés dans un système institutionnalisé, donc rigide, il ne faut attendre aucune révolution par le haut, d’un seul homme. L’idée naïve qu’une élection présidentielle puisse avoir un quelconque effet sur le mode de production lucratif peut au mieux alimenter les craintes fantasmatiques des médias dominants. Dans ces conditions, parler de démocratie évoque tout au plus une plaisanterie. La France fonctionne selon un mode de gouvernement représentatif qu’il ne faudrait pas confondre avec le pouvoir du peuple. Le profil type des représentants : professionnels de la politique et diplômés de l’enseignement supérieur pour leur quasi-totalité, ne représente pas le peuple. La résignation lisible dans les scores d’abstention illustre simplement la lucidité des citoyens français à propos de la comédie électorale. Les propriétaires lucratifs gagnent toutes les élections, quel que soit le candidat, puisqu’ils ont modelé la démocratie à leur image : voltairienne, jacobine, autoritaire, non représentative de la majorité, portée par des penseurs endoctrinés et orateurs du discours dominant.

La lutte contre les dominations pourrait représenter une motivation suffisante pour se déplacer jusqu’au bureau de vote, mais la succession des suffrages sans effet finit par convaincre les dominés de rester dans leurs chaumières les dimanches d’élections. L’abstention agitée comme un terrible danger pour la démocratie est en réalité la conséquence directe d’un manque de démocratie. La colère des commentateurs trahit en réalité leur incapacité à comprendre la différence entre gouvernement « représentatif » et démocratie, leur incapacité à comprendre qu’on puisse refuser de participer à cette mauvaise comédie, et nous donne une indication sur le niveau d’aveuglement idéologique dont ils sont victimes. De la même manière qu’on brandit la menace de l’enfer aux mécréants, ils ressortent inlassablement l’argument de la « chance » inouïe qu’on les citoyens de choisir leurs « représentants », mais aussi que l’abstention mènerait directement à la dictature (bien que le régime hybride en prenne la voie), la guerre, la débâcle économique : l’enfer.

Les candidats, donc les élus, étant triés par les mécanismes de l’institution, c’est-à-dire par le résultat institutionnel de la construction idéologique de la propriété lucrative, la probabilité qu’un dissident réellement dangereux réussisse à franchir la barrière institutionnelle de l’accès à l’élection semble proche de zéro. Dans ces conditions, reprocher aux abstentionnistes de cesser de faire semblant de croire au jeu électoral parait osé. Ceci étant, en ayant réussi à pousser les dominés au renoncement d’une action quelconque sur le monde, les propriétaires lucratifs ont réussi à détourner l’État pour le mettre totalement à leur service. Ils ont rompu toutes les barrières humaines qui pouvaient s’opposer à leurs désirs de domination, et seule la Nature envoie régulièrement des signaux pour leur rappeler les limites de leur système.

Autre sujet concernant l’État : l’assistance publique, détestée pour de mauvaises raisons par Malthus[6] sert aussi les rentiers en éloignant les masses populaires de l’émancipation. Elle consiste à panser une plaie sans la guérir, à sortir le pauvre de la misère sans lui donner la possibilité de maîtriser son travail, en l’interdisant de propriété. Sans humour, Malthus, opposait l’égalité aux lois de la Nature, et prônait que l’inégalité, comme une vertu divine, jouait le rôle considérable de maintenir la population au niveau des productions de denrées en punissant de mort les reproducteurs trop zélés. S’il est certain que dans les sociétés primitives, l’inégalité a joué un rôle pour contenir la démographie, on ne peut en conclure que cette loi soit générale, et encore moins nécessaire.

Si Malthus avait visé juste, l’inégalité généralisée aurait dû empêcher l’explosion démographique mondiale de ces derniers siècles.

Si le tour du monde des horreurs civilisationnelles partagé dans le premier volume de son « Essai sur le principe de population » ne laissait pas envisager ce que nous constatons aujourd’hui, à savoir que l’égalité comme l’inégalité n’ont aucun effet sur l’accroissement de population mondiale, on sait aujourd’hui que ce sont les ressources et l’énergie consommée qui jouent le rôle le plus important en permettant l’accès à la nourriture, y compris dans un monde inégalitaire.

Maintenant qu’il est compris et démontré que l’État néolibéral garantit le fonctionnement horloger du marché lucratif, enrichit ses propriétaires et maintient les dominations, on ne s’étonnera pas que les inégalités augmentent. De plus, le capitalisme étant un régime expansif par essence, à savoir qu’il ne peut fonctionner qu’en mode de croissance, l’inverse s’appelant une récession, nous apercevons pourquoi les propriétaires lucratifs ont besoin d’une quantité toujours croissante de propriété à exploiter. Comme nous avons vécu une croissance de la consommation énergétique et une croissance démographique sans précédent, il semble normal que le régime de propriété lucrative ait prospéré. Or, nous arrivons au bout du processus d’expansion, et les marges de manœuvre se réduisent pour les propriétaires lucratifs. Il leur reste donc deux ultimes facteurs de croissance : 1° L’ouverture des derniers secteurs publics à la propriété lucrative (santé, éducation, défense), et 2° L’augmentation du libre-échange mondialisé à capitaux ultra-mobiles, moteur de la désindustrialisation de l’occident[7]. Seul l’État peut agir sur ces variables, puisqu’il représente la puissance institutionnelle de référence. Je ne rentrerai pas ici dans un débat sur le souverainisme, puisque les gouvernements néolibéraux organisent eux-mêmes la disparition illusoire du pouvoir de l’État. Je dis illusoire parce que nous venons de prouver qu’en réalité, ils assuraient toutes les garanties aux propriétaires lucratifs, et c’est précisément ce volet qui les transformera en États néolibéraux autoritaires, selon le principe du régime hybride, quand il ne leur restera que la force pour maintenir l’absurdité de la propriété lucrative.

Si l’État représente un moyen pour les propriétaires lucratifs, nous pourrions en déduire que sa disparition soit une étape de la suppression de la propriété lucrative, mais il n’en est rien. Vouloir la disparition de l’État revient à souhaiter le chaos économique et social. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans les pays où l’État faillit : Liban, Mali, Libye par exemple. La faim, les lois tribales, le retour de la domination religieuse, la perte de liberté, de sécurité, l’absence de cadastre, de code du travail, de contrats, de droits des femmes, d’égalité, de justice, de police, d’armée : seuls des criminels peuvent souhaiter cela. La puissance institutionnelle de l’État est la condition indispensable au basculement vers la propriété d’usage universelle, précisément parce qu’il pose un cadre commun aménageable. Son objet dans un monde de propriété d’usage, consiste à assurer la sécurité et la prospérité du plus grand nombre, non pas de garantir la richesse d’une portion infime de la population. La forme étatique devra être repensée dans ce but uniquement.


Notes

[1] Donner une définition de l’État néolibéral semble complexe. On peut partir des paradigmes économiques de l’État capitaliste : 1° Légalisation de la propriété lucrative, de la délégation lucrative de l’usage, 2° Concurrence, 3° Financement public et privé par système d’avance (emprunt, dette publique, crédit), 4° Recours à l’impôt progressif, 5° Héritage et succession des propriétés lucratives, 6° Création d’entreprises conditionnée aux ressources et non à la qualification, 7° Assistance publique. Le paradigme néolibéral ajoute à ce tableau : 1° La volonté de réduire la dépense publique, 2° Le transfert des secteurs publics au marché lucratif, 3° La dérégulation du marché lucratif (plus ou moins forte selon les époques), 4° La socialisation des pertes du secteur lucratif, 5° La réduction des impôts sur les fortunes, 6° La volonté de supprimer le code du travail, 7° La volonté de transformer le salariat en travail à la tâche (capitalisme de plateforme), 8° Recours au libre-échange mondialisé des capitaux et des biens, mais pas des personnes, 9° Le décloisonnement des activités de spéculation et de dépôt des banques, 10° La création monétaire déléguée aux banques privées, 10° Légalisation de la bourse.

[2] On a jamais vu dix autoroutes parallèles de dix sociétés différentes, ni dix canalisations d’eau potable parallèles de dix sociétés différentes, ni dix alimentations électriques parallèles de dix sociétés différentes. Voici un genre de société qui devrait appartenir à ses travailleurs.

[3] « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux, les gens ils sont quand même pauvres. » Emmanuel macron, lors du grand débat, en 2019.

[4] Précisons que l’anarchisme révolutionnaire n’a rien de comparable avec l’anarchisme proudhonien. L’un est violent et sanguinaire, darwiniste social, l’autre est mutualiste et basé sur l’auto-gestion généralisée et l’absence de propriété. Les deux n’ont rien à voir avec la proposition de l’exposé ci-présent, qui souhaite l’auto-gestion par l’universalité du droit d’accès à la propriété d’usage.

[5] Tout en essayant de maintenir le travail humain à son minimum, remplacé avantageusement par le travail mort des machines, donc par la consommation énergétique. Que restera-t-il de la croissance dans un monde en contraction énergétique ?

[6] Malthus, Essai sur le principe de population. Livre III Ch VIII : « Pour rendre justice néanmoins au système agricole, il faut observer que l’obstacle prématuré qui s’oppose à l’accroissement du capital et à la demande du travail, […] n’est pas dû à la direction particulière de leur industrie, mais aux vices du gouvernement et à la forme de l’établissement social, qui arrête le développement plein et naturel de cette industrie dans la direction qu’elle suit. » De phrases de cet acabit parsèment l’essai sur le principe de population, qu’on ne serait pas étonné d’entendre dans les médias dominants aujourd’hui.

[7] Pour pouvoir détourner la théorie de l’avantage comparatif de Ricardo, et faire baisser les salaires des locataires au niveau mondial, donc augmenter les rentes.

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