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Des barrières de péages
Le féodalisme est avant tout un système de propriété destiné à facturer des droits de péages. Il se base entièrement sur l’abus de position dominante, sur la possibilité d’exercer un pouvoir sur plus faible que soi. Il crée, entretient et aggrave la fragilité de ceux qui doivent accéder à l’outil de travail pour survivre : les usagers. C’est une machine à produire de la pauvreté au profit d’une minorité autoentretenue par les lois de l’héritage patrimonial ou de la chance.
Le plus ancien féodalisme se base sur la propriété foncière. Vieux comme le monde, du moins comme l’histoire qu’on en raconte, on l’illustre généralement par les cités-États, puis la seigneurie et le clergé du Moyen-âge.
L’arrivée des machines au XIXe siècle a bouleversé l’ordre social féodal en ajoutant une nouvelle couche de propriété lucrative jusque-là inexistante : la location des outils de production, des machines. Ce féodalisme, maladroitement appelé capitalisme, consiste à embaucher à la tâche ou via le salariat des personnes en incapacité d’investissement. Le rapport de chantage reste similaire au féodalisme foncier, seule la forme de la propriété louée change.
Le travail des machines a accéléré deux choses : la récolte de la rente et l’épuisement du potentiel de travail de la nature. Les conséquences sont une aggravation des inégalités et une crise écologique sans fin.
Le développement des grands réseaux de communication et d’énergie avec le train, le télégraphe et les lignes électriques a décuplé les possibilités de gérer l’usage de la propriété à distance, mais aussi des actions en Bourse (les actions étant des titres de propriété). Ces réseaux ont permis la financiarisation dérégulée jusqu’à la crise de 1929. En réponse à cela, les États dits libéraux ont changé la forme du féodalisme, sans changer le fond évidemment, en créant un système de socialisation des pertes mettant entièrement l’énergie de l’État au service des propriétés lucratives, donc des rentiers grâce aux rares services régaliens (non rentables) restés publics : c’est ce qu’on nomme communément le néolibéralisme. Il a été mis en standby par la période de planification quinquennale des trente glorieuses, puis a repris de plus belle dans les années 80 avec le couple Thatcher-Reagan jusqu’à aujourd’hui.
Résumons donc : à l’arrivée des machines puis des réseaux, les propriétaires lucratifs fonciers se sont vus dépassés en matière de rentes par des barrières de péages puissantes donnant accès aux moyens de production et aux réseaux. Il est en effet bien moins rentable de louer le terrain sur lequel se trouve une usine que de louer les moyens de production de cette usine. Mais aujourd’hui, avec le développement d’internet à haut débit et du paiement en ligne, il est bien plus rentable de gérer la barrière de péage pour encaisser les commissions d’une plateforme numérique que de louer les moyens de production d’une usine, ou de posséder le terrain sur lequel elle est construite. C’est le néoféodalisme.
Une opposition à deux blocs
Le néoféodalisme contient donc une chaîne de barrières de péages, allant de la propriété foncière, puis des moyens de production, puis des réseaux physiques, puis de l’avance à crédit, puis des plateformes numériques. La philosophie du chantage et de l’abus de faiblesse est conservée, puisque c’est la définition d’un système féodal.
Ainsi, les grands groupes industriels du capitalisme classique, y compris financiarisé, se laissent dépouiller avec des commissions démentielles versées aux plateformes numériques de mise en réseau et d’accès aux produits. Pour parachever leur domination, ces dernières tentent aujourd’hui de fabriquer des monnaies numériques destinées à récupérer ce qu’il reste de souveraineté aux États (qui collectent l’impôt et ont leur propre banque centrale, sauf cas contraire, comme les pays de la zone euro par exemple…). N’oublions jamais que le féodalisme n’a pour limite que la mort des producteurs de valeur : les travailleurs. Comme celle-ci entraînerait la leur parce qu’il ne resterait plus personne à qui facturer des barrières de péages, les féodalistes concèdent au social juste ce qu’il faut pour maximiser leur business. Ils ont donc besoin de l’État pour générer des travailleurs performants, bien formés et en bonne santé. C’est la seule raison pour laquelle il reste des hôpitaux et des écoles publiques. Mais qui dit avoir besoin de l’État ne signifie pas vouloir un État au service des citoyens, raison pour laquelle ils entrent en conflit et jouent de tous les moyens de chantage imaginable pour imposer leurs règles à toute la société.
On voit donc comment cet empilage de barrières de péages nuit aux producteurs eux-mêmes. Il est vrai que la baisse du coût de production fut si spectaculaire à force de pression sur le travail, qu’il coûte effectivement peu de se procurer toute sorte de biens ou des services. Mais en bon philosophe, nous pourrions rétorquer qu’avec moins de production nous serions probablement tout aussi heureux. Aussi, nous pourrions produire sans difficulté ces biens ou ces services dans un système de propriété d’usage universelle, c’est-à-dire sans barrières de péage.
Insistons sur la nouvelle domination féodale des plateformes numériques avec un paradoxe : elles cherchent par tous les moyens à maximiser la concurrence entre les producteurs pour créer du monopole et augmenter les loyers : comportement typiquement féodal. Voyons aussi qui détient ces nouvelles barrières de péage : les États-Unis et la Chine.
Durant la guerre froide, l’ennemi des É.-U était l’URSS. Un empire féodal contre un autre. La Russie ne représente aujourd’hui aucun danger économique, car elle produit peu et ne possède aucune des nouvelles barrières de péages numériques (tout comme l’Europe). Son arsenal nucléaire impressionnant ne suffit plus au respect, comme l’a montré la guerre en Ukraine dans laquelle les « lignes rouges » ont été franchies les unes après les autres sans grande inquiétude des Occidentaux. S’il reste un rôle joué par la Russie contre le néoféodalisme américain, c’est la fourniture énergétique et minière à bas coûts vers la Chine.
La grande concurrence entre les É.-U et la Chine a donc pour objet la constitutions de monopoles géants des moyens de paiement et de la monnaie mondiale, que raflera le premier à imposer ses plateformes numériques féodales. Seulement, l’État central chinois possède des moyens de pression sociaux (contestables) que les É.-U n’ont pas pour limiter les divisions et mettre au pas les plateformes. La Chine surproduit des biens et des services en grande quantité qu’elle peut écouler partout dans le monde grâce à la fluidité des transports et des capitaux.
Notons au passage combien les É.-U ont vite oublié leur détestation passée pour les entreprises monopolistiques qui, jadis, mettaient en péril l’État central de Washington et aujourd’hui le renforcent. Voyons aussi comment Wall Street a représenté un outil de pouvoir incontestable, utilisé pour faire rentrer à la maison les dollars du déficit abyssal des É.-U. Comme ce pays produit beaucoup moins qu’il ne consomme, les pays producteurs (dont la Chine) se retrouvent avec des dollars dont ils ne savent que faire. Pragmatiques, ils les investissent en actions à Wall Street, en bons du trésor américain et en investissement sur le sol américain. Les dollars reviennent ainsi comme des boomerangs pour acheter ce qu’on ne produit pas : c’est pratique, c’est magique, c’est colonial. Wall Street n’a donc pas intérêt à la guerre économique avec la Chine tant que la production américaine reste déficitaire, même si les profits des GAFAM lui reviennent sous forme de produits boursiers. Il existe donc une divergence d’intérêt entre les plateformes numériques féodales et la féodalité boursière de Wall Street. On ne se sait pas actuellement pour qui penchera l’État central américain.
Les États-Unis et la Chine, comme deux gigantesques fiefs féodaux, cherchent à tenir le monde avec leurs plateformes numériques et des monnaies numériques. Quelle que soit l’issue de ce combat de coqs, elle sera féodale : c’est là que je veux en venir. Nous avons l’impression de vivre dans la modernité parce des gadgets lumineux remplissent nos poches, or, les fondements de cette société se basent sur des règles de propriété dangereuses et dépassées : les règles du féodalisme. C’est pour cette raison que la propriété d’usage universelle représente un espoir. Elle refonde totalement notre rapport à la propriété, au travail et à l’essence même de la production. En laissant les producteurs gérer les outils de production, en instaurant un véritable libéralisme dans lequel tout le monde peut créer une entreprise, en utilisant un système de financement qui se fiche des prédictions sur le futur, elle peut assurer la sécurité mondiale et résoudre les crises écologiques et existentielles que nous traversons.

