
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 1 – Mythes et préjugés
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La diffusion idéologique de la doctrine néolibérale de la propriété lucrative est essentiellement assurée par les médias dominants. D’un côté, les médias publics chantent en canon la pensée de l’État qui les finance ; de l’autre, les médias privés rachetés en quasi-totalité par les grandes fortunes, souvent bénéficiaires de subventions publiques[1], vantent les intérêts de leurs propriétaires. Dans les deux cas : la propriété lucrative et sa doxa néolibérale. La règle dans ces médias, c’est que toute proposition alternative se voit immédiatement classée dans les rangs extrêmes, avec comme seul argument les mauvais souvenirs de Staline ou Hitler. Les éditorialistes, croyants et prêcheurs, thaumaturges modernes, tentent jour après jour de nous convaincre de l’état naturel de la propriété lucrative, qu’ils prennent grand soin de ne jamais nommer, dont ils ne produisent jamais la genèse, encore moins la généalogie. Car un enfant peut comprendre le fondement confiscatoire, le rapport de chantage inhérent à la propriété lucrative, raison pour laquelle les chroniqueurs de matinales radio, les « experts » des plateaux de télévision s’échinent à inventer une complexité inexistante. L’économie serait trop compliquée, nous serions trop bêtes pour la comprendre : pas assez humains en somme. Voilà pourquoi ils prêchent en latin à coup d’indicateurs chiffrés soigneusement choisis, assurent que l’économie est une science réservée aux mathématiciens, aux gens sérieux, aux diplômés supérieurs : rions.
Profitons de l’évocation des médias pour rappeler que le passage à la propriété d’usage a pour effet de rendre les travailleurs propriétaires de leur outil de travail. Ainsi, elle remercie automatiquement et avec politesse les quelques magnats qui règnent en seigneurs féodaux sur les médias, pour redistribuer le pouvoir et l’argent aux producteurs de l’information : les journalistes, les techniciens, les rédacteurs, les éditorialistes, etc. Ce détail pourrait sembler anecdotique, mais il relève en réalité de la liberté d’une civilisation qui, au lieu d’écouter l’expression en fugue, en variations, en canon des voix concordantes des propriétaires lucratifs dominants et de l’État, diffuse le pouvoir médiatique à destination de collectifs devenus d’un coup indépendants et autonomes. Pour la presse et ses destinataires, devenir propriétaire d’usage représente un « Indépendance Day », mais nous pourrions en dire autant des réseaux sociaux, dont le modèle économique serait revisité en profondeur. Les conséquences de cette transformation des rapports sociaux de propriété sont la libération de la parole, et la possibilité pour toutes les voix de s’exprimer.
Mais revenons à notre sensation de duperie. L’économie, comme tout rapport social peut être comprise de tous, y compris de manière implicite. Les non-diplômés peuvent être plus censés que les experts. L’assiette vide, les coupures d’eau et d’électricité, les hivers sans chauffage, constituent des écoles empiriques très formatrices qui se passent de la théorie générale pour constater que nous avons un problème de répartition avec l’économie lucrative. Les locataires terminaux sentent bien que la valeur de leur travail s’évapore quelque part : ils sont simplement privés de vocabulaire pour expliquer, exprimer le vol dont ils sont victimes. Aujourd’hui, qui bariolerait sur une banderole le slogan : « Abolition de la propriété lucrative », ou : « Abolition des lois de succession », « Non au surtravail », ou encore : « Non à l’impôt progressif », « Fin des rentes féodales » ? Pourtant, les locataires de la propriété lucrative comprennent parfaitement qu’ils travaillent sans récupérer l’intégralité du fruit de leur effort : ils ne sont pas dupes. Les plus mal nés comprennent bien l’injustice de l’héritage patrimonial et financier. Pas besoin d’un prix Nobel pour expliquer à ses enfants qu’il semble étrange que dans un pays comme la France, qui produit autant de richesses, qui travaille dur, qui consomme des quantités astronomiques d’énergie, on puisse trouver 9 327 000 pauvres[2]. Il doit bien y avoir une fuite de richesse quelque part, et cette fuite, nous l’avons vu, c’est la rente.
La principale force de la propriété lucrative vient de la généralisation d’un rapport de chantage aussi vieux qu’incroyable : le salariat[3], qui propose le choix entre deux alternatives : l’enrôlement ou la faim, payer la rente ou s’inscrire au chômage, la bourse ou la vie. Le frigo vide aidant grandement à choisir, on comprend que les propriétaires lucratifs ont théoriquement un pouvoir vital sur leurs sujets. Si le nécessiteux survit, nous avons vu que c’était grâce à l’assistance publique. Encore une fois, il semble contre-intuitif pour un homme de gauche de vouloir supprimer les lois sur les pauvres. Cette proposition va contre les arguments martelés par les syndicats et plus globalement par ce qu’on nomme la gauche. Pourtant, ces lois compensatoires sont la conséquence d’un défaut originel de la propriété lucrative, à savoir qu’elle verse moins de salaire que la valeur du travail fourni par le salarié. Apaiser les symptômes ne guérit pas une maladie.
Malgré ce hold-up permanent, le néolibéralisme voudrait ajouter une couche d’amour à ce rapport de force unidirectionnel : il voudrait un monde merveilleux de licornes, des stickers arc-en-ciel, du pixel art en Post-it, des câlins avec son patron qu’on appellera par son prénom ; la « vraie » vie au travail, l’épanouissement total au service de la propriété lucrative, par-delà les États : trop fun ! L’outrage managérial, issu d’un long processus, d’un long — travail — idéologique, née du taylorisme et de son fameux bureau des méthodes, puis du fordisme paternaliste, qui donnait des recettes de cuisine aux épouses pour que le mari soit en forme à l’usine, et apprenait aux salariés comment économiser l’argent pour s’acheter la voiture… Ford.
Désormais, le salarié est sommé de produire le travail paternaliste de M. Ford sur lui-même, de devenir son propre père en respectant une discipline de fer : yoga, sport sans plaisir, méditation numériquement assistée, nourriture saine, littérature du rayon « développement personnel » où l’on peut acheter des livres qui vous expliquent comment vider sa bibliothèque… L’absurde n’ayant pas de limites, le salarié endoctriné pensera que tout cela va de son plus grand bénéfice, qu’il est maître de la situation, que ses sacrifices, tout ce temps passé à en économiser lui permettront d’atteindre le bonheur. L’histoire du management néolibéral est en réalité l’histoire de la servitude volontaire, le retour judéo-chrétien de la vie sacrificielle, de la vieille idée du mal nécessaire. Mais les barreaux invisibles ne tarderont pas à prendre forme, quand la propriété lucrative ne donnera plus à manger. Car la faillite est la seule issue possible de ce système pour les raisons exposées dans cet essai, à savoir le système d’avance, l’insolvable accumulation de la rente, et le recours croissant au travail mort dans un monde fini.
De plus, le néolibéralisme embauche systématiquement pour des postes et non des qualifications. Ainsi, un docteur en biologie peut se retrouver laborantin, un architecte simple dessinateur, faisant baisser les niveaux de salaires et concurrençant les véritables pourvoyeurs de ces métiers. Les qualifications n’intéressent pas les propriétaires lucratifs, puisque les respecter signifierait suivre des grilles salariales liées à la personne, chose dont ils sont peu friands. Les propriétaires lucratifs préfèrent convoquer des candidats à un entretien d’embauche, ce mauvais jeu de théâtre qui consiste à mesurer le degré de soumission et de dévotion d’un homme. La compétence n’est plus l’enjeu du recrutement depuis longtemps, on veut des battants, et on disqualifie les femmes qui possèdent ce défaut millénaire de porter les enfants : voici la loi du darwinisme social. Le salarié dévoué ayant obtenu son poste après bataille, bon acteur ou simplement trop innocent, ne décidera jamais du travail abstrait, de la suppression des emplois, ni de son salaire. Le management néolibéral oblige le salarié à rentrer dans la passion collective de l’entreprise. Il ne lui laisse pas la possibilité de réfléchir à quelconque alternative, et le tiraille entre les licornes et la loi martiale, jusqu’à le rendre fou, violent, résigné : violence et résignation évidemment tournées contre lui. Il tente de persuader les salariés qu’ils sont doués d’un pouvoir de décision égal à celui des propriétaires lucratifs. Or, on constate à chaque tempête financière que les illusions, les ombres chinoises du néolibéralisme ramènent notre victime à la raison : elle n’était qu’un moyen qu’on consomme et qu’on jette. Les licornes et la religion d’entreprise sont les leviers actionnés par la propriété lucrative pour aveugler le locataire sur sa véritable destinée.
L’individualisme est un outil efficace pour détruire les luttes sociales dans l’œuf. Les parcours individuels, les rendez-vous de carrière, la logique de projet personnalisé, le télétravail, la mise en concurrence, le décalage des horaires de travail empêchant la tractation, sont autant de vecteurs de séparation des individus qui les empêchent de comploter contre leurs propriétaires lucratifs, de se constituer en corps social revendicatif.
Ainsi, la propriété lucrative tue deux fois : par l’écocide qui motorise sa croissance, et par la mise en danger de la santé mentale et physique des travailleurs. De l’employée de magasin hard discount dont les épaules sont ruinées en deux ans au cadre défenestré ; des enfants obèses qui ingurgitent la surproduction industrielle de graisse et de sucre à la déforestation qui en découle, on voit que les niveaux de danger que ce mode de propriété inflige au système Terre ne valent pas le service rendu. La désillusion révélée renvoie la violence de la propriété lucrative sur ses sujets, à qui elle délègue l’auto-élimination. Seulement, au lieu d’envisager de quitter le monde de la propriété lucrative par la mort : suicide ou maladie ; il serait plus sage de changer le mode de production. Cependant, ce combat semble d’autant plus difficile que la propriété lucrative a remporté la bataille idéologique, et qu’elle a diffusé son mode de pensée au plus profond de la société.
Actuellement, la pauvreté des alternatives, ou le simple fait de contester sans rentrer dans la proposition, ou la volonté nostalgique de revenir à de vieux régimes, de détester l’étranger, nous laisse dans un statu quo hasardeux. Il faudrait réguler le capitalisme disent les uns, ajouter une taxe ici ou là disent les autres : ils n’ont rien compris ! Nous ne pouvons pas négocier avec la propriété lucrative, son ADN corrompu interdit toute guérison. Soyons honnêtes, disons la vérité à nos enfants, demandons-leur s’ils souhaitent payer pour travailler quand ils seront adultes ? s’ils sont satisfaits de ne plus entendre les oiseaux chanter, des feux de forêt géants au Canada ou en Australie, des canicules à répétition, des cyclones ou tempêtes plus fréquents, de l’élévation du niveau des mers ? Demandons-leur s’ils ont envie d’hériter des dettes de leurs aînés, s’ils trouvent la modération salariale agréable, s’il faut coloniser l’espace ou simplement éviter de rendre la planète invivable ? L’expérience de ce mode de propriété nous a menés là où nous sommes, et nous voudrions continuer ? Soyons sérieux, une régulation ne ralentira jamais l’appétit sans fin des propriétaires lucratifs. Réfléchissons à un système nouveau, à une redéfinition complète, partons d’une feuille blanche pour réécrire les règles sociales dont nous rêvons, pour inventer un système qui soit bénéficiaire à la majorité, qui permette de préserver les ressources, d’agrader la terre et de préserver ce qui reste de la biodiversité.
Notes
[1] https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Presse/Aides-a-la-Presse
[2] Statistiques de l’Insee, personnes pauvres en France. En 2018, au seuil de 60 %, le nombre de personnes pauvres est de 9 327 000.
[3] On trouve en France une proportion emplois salariés/emplois non salariés de 87,54% en 2019, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2424696
[…] travail des machines a accéléré deux choses : la récolte de la rente et l’épuisement du potentiel de travail de…
[…] définitivement : l’économie lucrative est structurellement improductive. Elle détruit du potentiel de travail, l’environnement, asservit les véritables producteurs de richesse.…
[…] sert particulièrement les dominants. Elle entretient contre les citoyens majoritaires un système néoféodal à bout de souffle. La loi…
[…] a pas besoin de sortir d’une grande école pour se rendre compte de tous ses intérêts. De plus, elle…

[…] se confirment des hypothèses que j’énonce depuis longtemps, à savoir que le capitalisme n’existe pas sans la socialisation des…