
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 2 – L’Homme dans la Nature
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Dans son ouvrage « L’origine des espèces[1] », M. Charles Darwin synthétise son travail d’observation du milieu naturel à travers le globe. Il y décrit les mécanismes de l’évolution de toutes les formes de vie à travers le temps long et selon leur environnement. En détail, il constate l’effet de la sélection naturelle qui agit sur la survie des espèces, ainsi que sur les multiples variations engendrées par le vécu, la prédation, le mode de reproduction et l’environnement de ces êtres. D’une part, il constate que les descendants varient toujours légèrement de leurs parents, et que ces variations peuvent être favorables ou défavorables à la survie de l’espèce. M. Darwin constate que les individus les moins adaptés disparaissent naturellement, ou sont privés de descendance, ce qui transforme l’espèce ou la variété en sélectionnant les caractères physiologiques les mieux adaptés de génération en génération. D’autre part la prédation, la sélection sexuelle, le climat, les espèces côtoyées, la dépendance envers d’autres espèces nommée « division physiologique du travail », la résistance aux maladies, sont autant de facteurs à prendre en compte dans l’évolution et la survie des espèces. Darwin suppose que la diversité des formes de vie, qu’elles soient végétales ou animales, provient de la variation dans le temps d’une souche commune aujourd’hui disparue par la conséquence des variations perpétuelles.
La qualité et la quantité des observations de Darwin, associés à sa pertinence d’esprit, lui ont permis de formuler la théorie de l’évolution. Cependant, l’espèce humaine, si particulière est-elle, a longtemps refusé de s’inscrire dans le rôle de simple maillon de la chaîne du vivant, et encore aujourd’hui certaines personnes réfutent sa théorie. On sait pourtant que l’anthropocentrisme a historiquement mené à penser par décret : c’est comme ça, un point c’est tout, ou à des affirmations grotesques. Sapiens n’est pas tombé du ciel un beau matin, il n’est pas au centre du monde ; il tourne autour du Soleil et non l’inverse ; les étoiles ne sont pas des lumières fixées à une sphère creuse ; la Lune n’est pas un disque plat, mais tourne en orbite synchrone autour de la Terre ; le Soleil est une étoile cosmiquement banale ; il existe sans doute des milliards d’exoplanètes, ce qui laisse présager quantité de mondes habitables, habités ? ; il faut 100 000 ans à la vitesse de la lumière[2] pour traverser la Voie Lactée, qui n’est qu’une galaxie parmi des milliards. Toutes les théories anthropocentrées sont tombées les unes après les autres, et Sapiens n’a aucune raison d’être épargné par les règles énoncées par Darwin. La disparition de notre cousin Neandertal peut servir d’avertissement aux plus sceptiques. Notre survie n’est pas plus assurée que celle de n’importe quelle espèce. D’ailleurs, Sapiens disparaîtra forcément un jour, car le grand arbre de l’évolution décrit par Darwin perd des branches tout au long de sa vie, et subit perpétuellement dans sa croissance les limites du monde fini. Qui pourrait mettre en doute l’idée que l’histoire de toutes les naissances se solde par un décès ? Bien que l’issue de la mort soit désagréable à l’esprit du vivant, il convient de regarder le contenu d’entre les extrémités naissance-décès. Si naître, c’est être voué à mourir, vivre consiste à grandir. Il n’y a rien de vivant qui ne grandisse pas, ne passe par un maximum avant de disparaître plus ou moins vite. L’espèce donc, par de subtiles variations sur les individus, par l’évolution de leurs interactions expérimente, réussit ou échoue à faire croître sa branche pour éloigner l’échéance de sa disparition darwinienne. Cependant, il faut s’attarder sur la manière dont ces lois agissent dans le cadre d’une société complexe comme la nôtre, probablement une des plus complexes du vivant terrestre actuel.
Ce qui diffère Sapiens d’une cyanobactérie, ce sont les conséquences de ses interactions sociales sur la reproduction, l’accès à la nourriture et à l’espace, donc la survie. Non que les laitues ou les acacias n’aient aucune interaction sociale : ils sont mycorhizés et capables de charger leur sève en tannins si un plan voisin subit l’appétit d’un prédateur, mais l’interaction sociale décrite ici reste basique, prévisible et issue de variations post-reproduction. Sapiens possède des capacités de varier les règles de ses interactions sociales par lui-même, sans passer par l’étape de sélection naturelle, sur une échelle de temps très courte. Ces règles sociales incroyablement diversifiées sont de près ou de loin agissantes sur la survie des individus. Par exemple : répartir les richesses, diviser le travail, éduquer, nourrir, soigner, assister le manque d’autonomie, obliger ou inciter à l’utilisation d’équipements de sécurité, à respecter des protocoles sanitaires ou comportementaux, sont autant de choix sociétaux qui prolongent et favorisent des vies individuelles. À contrario : exploiter, piller, polluer, tricher, enfreindre, attaquer, condamner à mort, assassiner, exterminer, pratiquer l’eugénisme, esclavagiser : autant de choix de sociétés qui agissent sur la sélection sociale, jusque dans le patrimoine génétique résultant, puisque la disparition d’individus permet la reproduction aux survivants ayant dominé le combat social. Heureusement, la variation génétique étant si infime d’une génération à l’autre, qu’on ne peut considérer l’action du darwinisme social comme un facteur de modification des caractères physiologiques de l’espèce mesurable à notre échelle. D’ailleurs, cette disproportion tue dans l’œuf les théories eugénistes du troisième Reich, puisqu’on ne peut pas s’attendre à voir un genre humain nouveau en pratiquant l’élimination massive d’individus, l’échelle de temps pour l’évolution des espèces étant le millier de générations.
Le darwinisme social agit donc très faiblement sur l’évolution génétique, mais grandement sur l’évolution culturelle et sociale. Il n’est pas question pour l’instant de faire le procès des règles sociales de Sapiens, pour juger des plus séduisantes, mais d’insister sur leur effet dans la survie de l’espèce. Si les règles favorables à la survie de l’espèce sont défendues, l’espèce survivra. Si ces mêmes règles favorables à la survie de l’espèce sont méprisées, décriées, refusées, Sapiens disparaîtra : ce qui prouvera définitivement la théorie de Darwin, privant la Terre d’un public en mesure de l’apprécier.
Ces prémices permettent de démontrer pourquoi notre principale différence avec le reste du vivant terrestre réside dans notre capacité d’agir en pleine conscience sur la survie de l’espèce au-delà de notre mort personnelle. Voici une erreur fondamentale de juger les règles selon qu’elles soient bonnes ou mauvaises, plutôt que de rechercher si elles permettront d’inscrire la survie dans le temps long. Évidemment, les règles favorables à la survie de l’espèce étant amorales, elles pourront favoriser une partie des hommes comme elles pourront en défavoriser une autre. Cela fera dire aux favorisés que la règle et bonne, et aux défavorisés qu’elle est mauvaise, sans pour autant remettre en cause son efficacité du point de vue de la survie de l’espèce. Actuellement, on pourrait se poser la question de l’empreinte écologique humaine, et en déduire que son tournant actuel la rend défavorable à la survie de l’espèce. Pourtant, que vous soyez un milliardaire américain plus riche qu’un État d’Afrique, qui se croit dans un escape game intitulé : « réussirez-vous à quitter la Terre avant sa destruction ? » ; ou un Bangladais les pieds dans l’eau devant la hausse du niveau des océans, votre vision des modifications climatiques sera radicalement différente. La relativité du jugement selon la règle illustrée ci-dessus doit nous inciter à une approche dépassionnée de la question de la survie. C’est d’autant plus difficile que la question de la mort est intimement reliée à nos affects les plus profonds. Pourtant, la concrétisation de nos intentions de survie dépend de notre capacité à agir en matière de faveur et non selon des jugements. Le bien et le mal sont des points de vue relatifs interchangeables. C’est le vocabulaire des religions de juger, pas celui de la Nature. La puissance du vivant s’exprime au-delà de la morale, telle est la fatalité de notre existence.
Un autre point d’intérêt à soulever est l’absence de garantie qu’un groupe d’individus ne s’empare de la question de la survie au détriment du reste de ses semblables. Parce qu’il estime que la totalité de l’espèce ne pourrait être sauvée, il serait difficile au premier abord de s’empêcher de juger ce groupe comme un groupe égoïste ou génocidaire. Pourtant, s’il disait vrai, et qu’aucune alternative ne soit envisageable, on ne saurait contester que son initiative permette effectivement de sauver l’espèce. Nous sommes confrontés ici à une délicate question éthique, à savoir : dans cet exemple, vaut-il mieux laisser disparaître l’espèce en respectant scrupuleusement les règles de justice et d’équité, ou transgresser ces règles pour sauver l’espèce ?
Depuis la crise de 2008, nous constatons dans le monde hybridé, une forme de darwinisme inversé, à savoir que la médiocrité des résultats de grandes compagnies lucratives semble récompensée par la part socialisée du régime hybride. Le message envoyé aux grands propriétaires lucratifs est clair : quoi que vous fassiez d’irresponsable, l’argent de l’État, donc l’argent socialisé du travail du peuple, remboursera toujours les dommages. Là où la logique darwinienne devrait éliminer purement et simplement les acteurs inadaptés proches de la faillite, là où un système véritablement libéral les détruirait, c’est l’exact contraire qui se produit. Le coup de semonce de la faillite de Lehmann Brothers a entraîné un terrible vent de panique chez les dominants, duquel a découlé une folle socialisation des pertes du secteur lucratif, reportées sur la dette publique, procurant un matelas de sécurité toujours plus épais au secteur lucratif, lui permettant de détourner tranquillement sa rente dans la plus grande médiocrité sociale, de prendre des risques inconsidérés. Ce sont les petits travailleurs de la classe moyenne, proportionnellement les plus soumis à l’impôt, et les locataires terminaux par des baisses incessantes de prestations sociales, qui remboursent le darwinisme social inversé. On savait que le système lucratif possède la propension à l’accumulation imméritée de capital, essentiellement par des héritiers ou des opportunistes, et voici désormais que ces accumulateurs peuvent se permettre de prélever toujours plus de rente sans risquer de perdre quoi que ce soit. Cette forme de darwinisme social inversé traduit la décadence dans laquelle est plongée actuellement le système hybride, à qui il ne restera plus que le versant autoritaire pour continuer de maintenir les inégalités en l’état. Pour ainsi dire, les partisans du système lucratif sont prêts à tout pour sauver leur rente, y compris d’affamer des enfants, cesser de soigner les malades, ou maintenir dans la plus grande précarité les locataires terminaux, priver les citoyens de toutes les libertés, les automatiser avec des algorithmes. Un monde broyé, misérable, ne leur pose aucun problème tant que la rente est maintenue, et ils peuvent dans les discours, prêcher en faveur du darwinisme social tout en bénéficiant d’un darwinisme inversé. Oui, le réel a bien lieu.
Cette démonstration par l’extrême se destine à questionner sur la domination des choix sociétaux dans la survie de l’espèce. Encore une fois, ces choix ne doivent être soumis à aucun jugement de valeur, mais étudiés froidement, loin des sentiments, dans la perspective de maintien ou non de l’espèce en vie. À ce jeu-là, le paradigme actuel de la propriété lucrative perd échec et mat. Il semble évident que l’unanimité sera inatteignable dans la configuration actuelle, puisque les propriétaires lucratifs, dont l’intérêt réside dans l’exploitation cynique des ressources de la Terre, habitants compris, ne seront jamais d’accord pour rendre les clés, faire l’impasse sur de juteux profits ou se sacrifier par simple bienveillance. Ils préféreront enterrer leur butin avec eux dans les cimetières de l’apocalypse, mourir riches et puissants, plutôt que d’avoir à céder un millimètre carré de leur propriété. La gravité de la question mérite qu’on étudie toutes les solutions envisageables, des plus tranquilles comme la solidarité, le mutualisme, la réforme ; jusqu’à toutes les formes de refus d’obéissance aux maîtres. Guidons notre action hors du jugement moral, mais dans une optique matérialiste et pragmatique. Si un moyen permet de casser la propriété lucrative, source originelle des formes modernes de l’esclavage, du pillage des ressources naturelles, et que cette casse soit favorable à la survie de l’espèce, alors nous pouvons mesurer les conséquences de notre action comme de notre inaction. On peut d’ores et déjà postuler que le modèle hybride a prouvé sa force destructrice, que le cadre pseudo-démocratique qui lui va à merveille ne permet aucune évolution linéaire vers la généralisation de la propriété d’usage.
Notes
[1] Charles Darwin, L’origine des espèces, GF Flammarion
[2] La vitesse de la lumière est de 300 000 km/s, nos fusées se déplacent à 10 000 km/h, soit 2,78 km/s ou 108 000 fois moins vite que la vitesse de la lumière. Pour simplement traverser la Voie Lactée, c’est-à-dire parcourir une distance de 100 000 années lumières, il faudrait 10,8 milliards d’années terrestres. En comparaison, l’Univers a environ 13,7 milliards d’années terrestres.
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