
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 2 – L’Homme dans la Nature
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Pour calmer la terreur suscitée par mes propos, il me semble important d’évoquer dans une autre parabole ce que la nature nous enseigne : je veux parler des états forestiers de climax, c’est-à-dire de ce qui dessine une forêt perpétuelle, une forêt climacique, stabilisée dans son état biologique maximum. Dans les vieux écosystèmes, cette stabilité résulte d’une succession végétale (plantes pionnières suivies de plantes climaciques[1]), résultante d’équilibres entre prédation et symbiose. Il s’agit d’une régulation parfaite entre ces antagonismes qui conduisent la forêt vers une grande richesse et une grande constance biologique. Ce serait une faute majeure de penser que dans la Nature, la loi de la survie engendre toujours la violence, l’agressivité, l’élimination. Les arbres s’entraident, nourrissent des champignons mycorhiziens qui leur fournissent des minéraux en échange de sucre, s’envoient des messages olfactifs, vivent en colonie, sont timides et s’évitent parfois[2].
Ce principe de la force collective au service de l’individu permet d’évoquer l’« aubaine » décrite par Proudhon, qui n’est rien d’autre qu’une manifestation sociale du mutualisme observé dans la Nature. Lors de l’érection de l’obélisque de Louxor sur la place de la Concorde, Proudhon constata que la force nécessaire de deux cents grenadiers pendant une heure dépassait la force d’un grenadier pendant deux cents heures. Non seulement le travail fut accompli plus rapidement, mais aurait été irréalisable de la main d’un seul homme. Cette évidence qui n’en est pas une bouleverse le rapport social, permet de repenser l’interaction individu/groupe et le gain obtenu par la constitution d’un collectif. Or, cette aubaine dont nous reparlerons régulièrement est souvent observée dans la Nature : la variété combinée au nombre et à la coordination décuple le résultat de toute action. Que serait la fourmilière d’une reine seule ? la forêt d’un seul arbre ? le récif corallien d’un seul polype ? La Nature a évolué depuis des millions d’années, et Darwin nous démontre comment les solutions observables aujourd’hui, donc « favorables » à la survie sont inévitablement adaptées. Attention, cela ne signifie pas leur pérennité, car Darwin théorise « l’évolution » du vivant. Ce qui existe n’a pas forcément vocation à durer, bien qu’il puisse être merveilleusement adapté au moment. Il convient de s’efforcer d’observer la Nature comme une source d’inspiration pour notre société. Non pas pour la recopier comme le cancre sa voisine, sans rien comprendre, mais pour en tirer les règles et atteindre un état social climacique. Sapiens doit renouer avec son environnement, ne plus s’en exclure, s’inscrire non pas en dehors, mais dans la Nature, car il en est un fragment. Même lorsqu’il la modèle à son image, fabrique les créatures les plus antagonistes de l’état du monde sans lui, comme le citadin sous les écrans de Times Square, l’astronaute en pirouette dans la station spatiale internationale, le graffeur de piles d’autoroutes, le codeur informatique, le pilote de ligne, le liquidateur de Tchernobyl, Sapiens ne s’affranchit jamais de son inclusion dans la Nature. Autrement dit : l’Homme pourra détester la Nature autant qu’il le voudra, pourra s’en croire extrinsèque, mais ne pourra jamais faire sécession avec elle.
Notes
[1] « Il était une forêt », film de Luc Jacquet, 2013, Bonne pioche en coproduction avec France 3 Cinéma, Rhône-Alpes Cinéma, Wild-Touch, montrant les successions végétale jusqu’à l’état climacique.
[2] Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, 2005, Actes sud,
[…] travail des machines a accéléré deux choses : la récolte de la rente et l’épuisement du potentiel de travail de…
[…] définitivement : l’économie lucrative est structurellement improductive. Elle détruit du potentiel de travail, l’environnement, asservit les véritables producteurs de richesse.…
[…] sert particulièrement les dominants. Elle entretient contre les citoyens majoritaires un système néoféodal à bout de souffle. La loi…
[…] a pas besoin de sortir d’une grande école pour se rendre compte de tous ses intérêts. De plus, elle…
[…] se confirment des hypothèses que j’énonce depuis longtemps, à savoir que le capitalisme n’existe pas sans la socialisation des…