
Livre II – Le système de propriété d’usage
Partie 2 – Vers une proposition libérale égalitaire
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Figure 9 – Fonctionnement d’une Propriété d’usage mutuel ouverte (PUMO)
Nous avons précisé que les usagers d’une PUMA devaient trouver une source de revenu pour financer le coût d’usage de leur propriété. Cette source jaillit monétairement parlant dès l’instant que le citoyen travaille, et qu’il peut échanger le produit de son travail avec d’autres membres de la société. L’usage prend alors une nouvelle tournure, puisqu’il n’est plus nécessairement destiné aux propriétaires, comme c’était le cas dans la PUMA, mais à des usagers non-propriétaires, extérieurs. Dès lors, cette nouvelle forme ressemble à ce qu’on appelle l’entreprise de marché.
Nous sommes fidèles à l’idée que les travailleurs doivent rester propriétaires privés de l’outil de production à l’origine de leur richesse. Les travailleurs mobilisent l’outil de travail dont ils sont propriétaires, et écoulent leur production sur le marché à des usagers qu’on appelait clients dans l’ancien monde. L’ouverture indiquée par la lettre O dans l’acronyme souligne la vente complète de la production à des acteurs extérieurs à la propriété. Le retour de valeur a lieu lorsque les usagers payent le coût d’usage défini par les propriétaires libres de fixer les prix. C’est donc un mode radicalement différent des PUMA que nous découvrons ici, destiné à d’autres réalisations puisqu’il ne s’agit plus de permettre à un propriétaire de consommer la production de sa propriété, mais de l’échanger contre rémunération.
Il parait évident que pour se faire couper les cheveux, devenir copropriétaire du salon de coiffure semble inutile et ridicule ; pour voyager en train, on ne va pas devenir propriétaire de la rame et des rails, mais que le travailleur qualifié à l’origine de cette fonction sociale devra l’être. C’est tout l’objet de la PUMO et toute sa différence avec le mode lucratif. En se promenant dans la ville, le Gaulois chevelu aura le choix entre plusieurs prestataires. Il pourra en effet choisir entre différents salons en concurrence. Cependant, lorsque nous verrons la manière dont sera financée la propriété, nous verrons quels garde-fous seront instaurés pour éviter de se retrouver avec dix salons de coiffure dans une même rue, ou avec des prix de l’immobilier qui bloquent toute initiative. Les travailleurs propriétaires pourront fixer leur prix selon le coût d’usage de leur propriété, qui inclura le prix des consommables, l’entretien de l’outil de production en état de produire, et le traitement du travailleur. Au passage, cette somme restera et devra rester une somme de travail : le travail de production des consommables contenu en eux, le travail de maintenance de l’outil de production, et le travail de celui qui mobilise directement la propriété. Pour notre salon de coiffure : le travail des producteurs et distributeurs de shampooings, couleurs, ciseaux, tondeuses ; la peinture de rafraîchissement du local et la main-d’œuvre du peintre ; et le travail des mains du coiffeur. N’ayant aucune rente à facturer, le prix de la prestation correspondra en moyenne à son coût en travail socialement nécessaire.
Même si le coiffeur sera libre de pratiquer des tarifs déraisonnables, il risquera de perdre ses usagers, car ce sont eux qui choisiront socialement le service qui leur convient dans une économie de marché. La logique de concurrence pourra alors, par une mise en accord sociale sur la valeur, fixer le prix moyen de la coupe. Les lois de l’offre et de la demande qui obsèdent les économistes du système dominant, serviront pour une fois à autre chose qu’à tenter de légitimer scientifiquement le régime néolibéral, car le système d’usage nous rapproche de la concurrence parfaite. À l’extrême opposé, les nostalgiques du Gosplan trouveront probablement que ce n’est pas une solution de laisser le marché se réguler par lui-même, mais je leur réponds de ne pas oublier que le marché d’usage sans rente n’a rien de comparable avec le marché lucratif de rente, et qu’il est guidé démocratiquement par les votants de la caisse économique. Ainsi, l’État conserve tout son pouvoir institutionnel, et peut orienter la production en faveur de la survie humaine grâce au cadre légal soumis aux élus et aux citoyens. Par exemple, en subventionnant les outils de productions favorables, et en ne subventionnant pas les outils de production défavorables, il oriente le travail vers les entreprises favorables, et avec lui, emmène la société vers une direction choisie. Cette affaire exclusivement politique prouve une fois de plus que l’État n’a pas besoin d’être propriétaire pour agir sur la production, et détruit l’argumentation des centralisateurs de la propriété entre ses mains : non, l’État n’a pas besoin d’être propriétaire pour planifier. Voici un garde-fou nécessaire dans un monde de ressources finies, que de se donner des limites et des priorités dans la manière de créer des flux physiques par transformation d’énergie.
La différence fondamentale avec le régime hybride, c’est que l’entreprise ne doit rien coûter au travailleur, elle n’est pas financée par avance d’argent, mais par une forme de socialisation de l’accès à la propriété. Les arguments présentés pour l’immobilier à propos de la dette roulante intergénérationnelle restent intacts. La construction du local de coiffure, son équipement de départ ne doivent faire l’objet d’aucun crédit : l’outil de production doit être subventionné, c’est-à-dire que le travail nécessaire à sa réalisation doit être pris en charge par la subvention : ne rien coûter au premier travailleur qui le mobilisera, ni aux suivants.
Bien qu’il soit propriétaire privé, notre coiffeur ne pourra évidemment pas revendre son salon lorsqu’il prendra sa retraite ou changera tout simplement d’activité : il ne l’a pas payé. Il lui appartiendra tant qu’il le mobilisera, certes, mais comme il ne lui aura rien coûté, il ne pourra pas en tirer profit : il devra le transmettre gratuitement. Avec de telles règles, la spéculation devient simplement impossible, au point qu’il est inutile de la rendre illégale : ce qui devrait réjouir M. Paul Jorion[1]. Nous voici donc en cohérence avec mes explications de départ sur l’héritage : le capital avancé sans frais doit être cédé gratuitement au futur travailleur qui le mobilisera. Après tout, les capitalistes ne sont pas émus par l’injustice des dons testamentaires, par les successions inégalitaires, par l’injustice de l’héritage patrimonial. La plupart de leurs fortunes ne sont-elles pas basées sur un don originel ou sur la chance ? La logique de la succession reste donc intacte dans la propriété d’usage, à la différence qu’au lieu de concerner un entre-soi de personnes déterminées (au sens du déterminisme), elle s’élargit à l’ensemble de la société, et offre à chacun l’opportunité d’entreprendre : voici une forme égalitaire de libéralisme, bien plus puissante que le libéralisme de classes anglo-saxon.
Si j’insiste sur la notion de propriété privée, c’est parce que je suis convaincu de l’amélioration du soin accordé au travail lorsqu’on est responsable et propriétaire de son outil de production. En effet, la propriété privée de l’outil de production devenant la vitrine sociale de chaque travailleur, dont il sera l’artisan responsable et soumis au regard critique de la société humaine, le poussera à rechercher la même chose que dans un réseau social : le plébiscite. Quoi qu’on en pense, cette recherche égoïste de l’amour de soi à travers le regard des autres, permettra de motiver chaque producteur à valoriser au mieux sa contribution à la société. La propriété d’usage rendra enfin productive cette quête reptilienne de la validation sociale, elle en retirera les effets négatifs de la domination par la simple loi de l’usage.
La production et ses coûts sont peu soumis aux fluctuations constatées dans un monde de propriété lucrative. Puisque l’absorption mécanique et mercantile de la rente par les propriétaires lucratifs disparaît, le prix d’une chose se calcule désormais par la somme algébrique de travail humain socialement nécessaire, y compris le travail de construction idéologique. Les ravages des émotions courtermistes et mimétiques des spéculateurs n’entrent pas dans l’équation de la propriété d’usage. Bien que les propriétaires d’usage puissent légalement jouer aux accumulateurs en augmentant leurs traitements par des surfacturations, la hausse de prix les rendra moins attrayants pour l’usager qui se tournera probablement vers d’autres producteurs plus raisonnables. Si tenté qu’une PUMO constitue un monopole dans un domaine et décide pour cette raison d’abuser de sa position dominante en augmentant les prix, on ne pourra lui reprocher d’avoir réussi à capter des usagers consommateurs d’un travail socialement nécessaire, socialement désiré et faiblement disponible. Seulement, la propriété d’usage reconnaît à chacun la possibilité et le droit de devenir producteur. Il serait surprenant qu’un monopole n’y soit pas contredit par une mutualité concurrente, ou qu’elle ne soit pas régulée par un transfert des emplois par l’arrivée de travailleurs indispensables à sa constitution.
On ne saurait nier que les entreprises à forte aubaine, c’est-à-dire les collectifs les plus nombreux et les mieux organisés, auront des facilités à produire des biens de masse à des prix inférieurs à ceux de l’artisan solitaire. Le problème se résout dès lors que chacun se spécialise dans l’activité la plus favorable pour lui, et par la possibilité d’ériger des collectifs. La capacité d’adaptation et la proximité de l’artisan sont inaccessibles pour un collectif de grande taille ; tout comme l’utilisation de grosses machines industrielles est inaccessible à l’artisan, de sorte que chacun trouvera son type d’usager par les débouchés qui fonctionnent le mieux pour lui. Lorsque l’artisan n’arrivera plus, faute de concurrence, à écouler sa production, et si tenté que celle-ci ait toujours lieu en quantité égale, il pourra soit rejoindre le collectif où s’est transférée la production, et bénéficier de l’aubaine correspondante ; soit créer un collectif d’artisans en concurrence avec le monopole ; soit créer gratuitement une autre entreprise dans un autre domaine. Voici une nouvelle vision du libéralisme, qui ne soit pas un libéralisme de classes, mais un libéralisme effectif et démocratique. Pour recycler le vocabulaire néolibéral, disons que la « flexibilité » de la propriété d’usage surpasse de loin celle du système hybride vérolé par la rente.
Au lieu de verser du chômage parce que le système a rendu artificiellement inactifs des travailleurs, mieux vaut appliquer cette prérogative que chaque citoyen en âge de travailler soit reconnu comme un producteur, à qui on offre la possibilité de concrétiser la production de son choix. Voici un nouveau point de révolution : on ne classe plus les personnes selon des critères de productivités (productifs, improductifs), mais selon la réalité qu’ils sont tous des travailleurs à qui il manque seulement un outil de production. Si on reconnaît à chacun le droit de devenir producteur, alors le chômage se transforme immédiatement en un mauvais souvenir. Il ne suffit pas qu’une chose paraisse immuable, ait l’apparence d’un roc, pour qu’elle se trouve épargnée par l’érosion du temps et du jugement social des groupes humains. Le chômage, invention du régime hybride, conséquence d’un mode particulier d’organisation, n’a rien d’une fatalité.
Cependant, ne vivant pas dans le monde des licornes magiques des néolibéraux, on ne peut nier la limite d’embauche que l’amélioration de la productivité génère, notamment par le recours au travail mort. On sait désormais que l’augmentation du facteur α diminue le nombre d’Hommes utiles à production égale. Les machines coûtant cher et produisant beaucoup appellent à une production massive de marchandises, observée durant l’ère thermo industrielle. La masse salariale diminue à mesure que le facteur α augmente, dans un paradoxe que seuls les plus grands collectifs sont capables de mobiliser les machines fortement productrices de travail mort. Aussi contre-intuitif qu’il soit, le recours au travail mort favorise la constitution de grands collectifs, tout en faisant baisser le nombre de travailleurs par unité de production. Dans un monde de propriété lucrative, l’amélioration de la productivité est traquée sans relâche par les propriétaires lucratifs puisque son gain est absorbé par la rente selon la règle de la modération salariale : jusqu’à la limite acceptée par le corps social. Ainsi, la différence entre un pays riche et un pays pauvre se trouve plus facilement dans les limites de rentes imposées aux propriétaires lucratifs, que par un état de fait. Un salaire minimum, l’interdiction du travail à la tâche, le recours au contrat de travail, au code du travail, à l’impôt sur les sociétés, les cotisations sociales, le salaire sont autant de motifs de contrerévolution que les propriétaires lucratifs attaquent inlassablement. Nostalgiques de l’Angleterre victorienne et de son travail des enfants, de ses pauvres en haillons, ils parcourent le monde en quête de l’idéal de misère. La France pourrait devenir le Bangladesh si son corps social acceptait une modération salariale calée sur la limite de la survie du producteur. Elle s’y dirige d’ailleurs dans l’harmonisation sans fin des règles sociales favorables aux propriétaires lucratifs, observable depuis la chute du mur de Berlin, à la maximisation systématique de la rente avant tout autre considération. De plus, avec la baisse future de l’énergie mobilisable par unité de capital, due à la raréfaction des combustibles fossiles, à la baisse du facteur α, le régime hybride promet un retour fracassant des outrages et des violences mécaniquement impliqués par la décroissance des rendements lucratifs. Si la dernière variable à baisser est la rente, alors toutes les autres doivent subir au préalable une contraction, d’où l’aggravation de la modération salariale.
Pour rendre effective la possibilité reconnue à chacun de devenir producteur, nous devons réviser notre vision de l’héritage. Il faut à tout prix éviter le type de solution proposée notamment par M. Piketty, de distribuer l’héritage par un transfert financier aveugle des grandes fortunes vers les jeunes ou autres populations ciblées[2], qui se retrouvent riches de centaines de milliers d’euros du jour au lendemain. Cette erreur fatale de redistribuer par arrosage une grosse somme, par exemple à 18 ans, puis d’estimer que chacun aura l’intelligence et le bon sens de la dépenser dans le respect de l’environnement et de son prochain, nie la réalité de l’hétérogénéité des besoins. Cette vision myope de l’égalité, dans la pure tradition gauchiste du chevalier blanc, du justicier, de vouloir jouer à Robin des Bois sans chercher à tarir la source des fortunes, sans chercher à résoudre les lois qui détruisent l’égalité. Est-on sérieux de laisser les propriétaires lucratifs détourner librement la rente, puis un matin d’humeur altruiste de redistribuer arbitrairement le butin à ceux à qui il a été volé en surtravail ? Bien sûr, on ne peut nier le bon sens que la logique redistributive d’une société de gagnants de loterie résolve temporairement le vol des propriétaires lucratifs, mais elle ne donne aucun titre de propriété, ni l’accès au travail abstrait : elle maintient tous les servages à l’origine de l’inégalité. Or, je m’échine à démontrer depuis le début de l’ouvrage que l’égalité ne peut prendre sens que si l’on passe par l’accès gratuit et universel aux outils de production, (logement compris via les PUMA). Mieux vaut mille fois socialiser le financement de l’outil de production découlant d’un besoin précis, plutôt que de verser une somme à la louche, de lancer des pièces et des billets en l’air à qui les rattrapera. Sinon, les lignes que j’ai écrites sur la dette roulante intergénérationnelle n’auront servi à rien, et il faudra toujours alimenter des castes de rentiers qui, si on ne les élimine pas, continueront ad vitam aeternam à pomper la richesse des travailleurs. L’héritage doit être déconstruit et sorti de la logique de filiation, pour permettre à chacun de concrétiser un projet, d’exercer un métier et d’en vivre. Verser une somme décorrélée d’un besoin, dépensable librement, en payant des loyers à des propriétaires lucratifs par exemple, ou des loyers aux banques du système d’avance va-t-il révolutionner les lois féodales ? Le travailleur sera-t-il désaliéné s’il achète son outil de production à crédit sur le marché lucratif, s’il reste un salarié, donc un locataire qui surtravaille ? Cessera-t-il de payer les rançons de la rente ? Les prix ne risquent-ils pas de s’adapter à l’héritage versé à la population cible, au nouveau pouvoir d’achat des héritiers désignés, annulant tout effet bénéfique, demandant un fois de plus de rajouter des couches de régulation au mille-feuille législatif ? Sommes-nous certains que les héritiers désignés ne vont pas eux-mêmes asservir d’autres membres de la société, et perpétuer les lois féodales ? Soyons lucides, l’héritage pour tous est une fausse bonne idée, car elle ne détruit pas de l’ordre social féodal.
Sans la rente, l’amélioration de la productivité sert directement le producteur. Le coût d’usage finance l’outil de production, l’investissement et les salaires. Les propriétaires de l’outil de travail peuvent décider de la répartition à leur guise, et les meilleurs stratèges réussissent à pérenniser leur place de producteur, à la sécuriser en jouant habilement entre leurs besoins de produire, investir, et l’envie de se verser un traitement élevé. L’ancien producteur passif devient maître du travail abstrait dont il était privé pour des raisons politiques. Il peut décider de son avenir. La suppression de la rente redéfinit la concurrence et le prix du travail. Non que sans elle le travail coûte plus cher, mais qu’il soit enfin payé pour ce que le travailleur a fourni. Exit le parasitage d’un propriétaire qui abuse de son droit féodal pour détourner la valeur du travail à son profit. La régulation du prix par le coût du travail, se renforce au plus juste par la mise en réseau sur le marché des entreprises comparables. Le coût du travail socialement nécessaire étant homogène dans un État, stabilise le prix par la mécanique de la valeur longuement développée en amont.
Les PUMO, PUI, peuvent écouler leur production vers toutes les autres formes de PUM. Les débouchés restent vastes, et toute la souplesse est laissée aux travailleurs de décider de la majorité du travail abstrait. Pas d’expropriation du travail, une rémunération de sa globalité, assurent une stabilité sociale jamais connue. Dans une PUMO, les propriétaires sont les travailleurs qui usent de leur droit de propriété pour travailler. Ils peuvent embaucher, commercer sur le marché des biens et des services, décider du prix, réinvestir leurs gains en salaires ou en moyens de production. Ce mode de propriété interdit à un « investisseur » de ponctionner une partie de la richesse générée par le travail d’autrui, comme c’est la règle dans les entreprises capitalistes. Toute la richesse rendue aux travailleurs par le salaire ou l’amélioration de l’outil de travail, leur permet de s’organiser selon leur besoin, collégialement. Ils sont libres de gérer les investissements et les salaires. Rappelons que dans l’économie lucrative, le propriétaire d’un outil de production rembourse l’argent qu’il n’a pas, c’est-à-dire son emprunt, en soutirant des salaires une part de la valeur du travail de ses locataires pour se rembourser ; ou proposition inverse, en utilisant la part de travail gratuit imposé au locataire : sa rente. Il devient propriétaire sans avoir travaillé, plus riche et capable d’emprunter davantage pour récidiver dans un cycle où sa propriété s’accroît à chaque transaction. Le travailleur salarié, comme tout locataire, rembourse l’emprunt de son maître sans en tirer le moindre droit de propriété. Même s’il remboursait intégralement l’investissement de son propriétaire avec sa force de travail, il n’en tirerait aucun patrimoine, aucun revenu, aucune amélioration de sa capacité d’emprunt, aucun droit sur l’investissement, sur l’organisation du travail : juste l’autorisation d’œuvrer à sa reproduction matérielle instantanée. Il parait évident que si l’on retire la part volée par le capitaliste dans la location au travailleur de son outil de travail, l’accumulation capitaliste se paralyse automatiquement. Monopoly, fin de partie.
Dans le mode de propriété d’usage mutuel ouverte, les revenus sont généralement le reliquat du chiffre d’affaires retiré des coûts de production, des investissements et des cotisations. Chaque entreprise peut décider du pourcentage d’investissement, gérer ses coûts de production, fixer ses prix, et organiser son travail. Comme la rente du capital disparaît, il semble aisé de comprendre que les revenus des travailleurs augmentent relativement à leur niveau dans n’importe quelle entreprise capitaliste. Nul actionnaire à nourrir, nul prêteur d’argent ou autre métastase dans le système : son travail lui revient à 100% : c’est la fin des vases communicants. Le travailleur peut, avec les revenus gagnés dans sa PUMO, devenir propriétaire d’usage d’une PUMA, consommer des biens et des services sur le marché pour sa reproduction matérielle. La propriété privée, collective ou individuelle n’est donc pas remise en cause, bien au contraire. Elle est simplement multipliée par les usagers et devient un outil de libération. Enfin, l’accumulation individuelle ou étatique de la propriété est rendue impossible par l’obligation pour tout propriétaire de mobiliser activement l’outil de production de la propriété, par la loi de l’usage non délégable. Cela étant dit, il doit obligatoirement rendre la propriété qu’il ne mobilise plus, pour que d’autres travailleurs puissent en vivre à leur tour. Comme tous les propriétaires privés d’usage, il est de passage comme acteur et mobilisateur, travailleur de la propriété, et devra la transmettre en héritage, non pas à un clan familial ou d’intérêt, mais à la société dans son ensemble. Ainsi, le capital d’une Nation, au lieu d’être détenu par un ogre étatique ou quelques riches propriétaires ou les deux, se diffuse dans la société au prorata du travail fourni par chacun : quoi de plus juste ?
Notes
[1] Interview du sociologue et ancien trader Paul Jorion, qui argumente en faveur d’une interdiction de la spéculation, site Challenges.fr : https://www.challenges.fr/finance-et-marche/la-methode-radicale-de-paul-jorion-pour-en-finir-avec-la-speculation-financiere_179360.
[2] Article dans Le Monde : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/05/15/thomas-piketty-l-heritage-pour-tous-vise-a-accroitre-le-pouvoir-de-negociation-de-ceux-qui-ne-possedent-rien_6080270_3232.html.
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