
Livre II – Le système de propriété d’usage
Partie 1 – La propriété comme moyen
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Le travail humain étant à la source de la valeur de toutes nos productions, doit aussi poser la question de la propriété du travail. Si l’on considère le travailleur comme le propriétaire de son travail, alors il peut en disposer en Homme libre, en le consommant, l’échangeant, ou en échangeant le produit de ce travail. Il peut donc, si la société l’y autorise, travailler pour lui directement, produire sa propre valeur d’usage qu’il détruira dans la consommation personnelle de sa production. Il peut aussi vendre sa force de travail pour un temps déterminé fixé dans un contrat. Il y a alors fusion entre l’acheteur du travail et le propriétaire de l’outil de production, et le travailleur doit avancer son travail pour être payé. Ainsi, lorsqu’ils louent une force de travail, les propriétaires lucratifs bénéficient de crédits à taux d’intérêts négatifs, puisqu’ils rémunèrent le travail en fin de contrat et versent un loyer inférieur au gain obtenu par la délégation de l’usage. Une troisième possibilité consiste à travailler directement pour un acheteur de la production, ce qui implique de posséder son propre outil de production. Seulement, l’outil de production coûte généralement plus d’argent que n’en a épargné le travailleur. Que fait-il alors ? il se prosterne devant son banquier pour quémander un prêt. Le gain d’émancipation est alors bien dérisoire : il se défait du propriétaire lucratif de l’outil de travail pour s’enchaîner vers le propriétaire lucratif du moyen de financement du même outil de travail. Bien sûr, on peut considérer que l’outil de travail sera payé après un certain temps à partir duquel le travailleur se libérera de la propriété lucrative. Cependant, l’outil de travail, comme tout bien soumis à la consommation, subira une usure qui demande à son remplacement perpétuel. Ainsi, le délai de liberté apparaît court avant que le travailleur ne doivent soumettre une nouvelle demande d’argent à un créancier : voici le lot de tous les « indépendants ». Peut-on alors considérer que le travailleur, qui est effectivement propriétaire et marchand de sa force de travail soit libre dans ces conditions ? N’oublions pas sur quoi se paye le créancier : sur le travail du débiteur. Voici donc une drôle de situation dans laquelle le travailleur, pour s’émanciper de la propriété lucrative de l’outil de travail, doit vendre une partie de sa force de travail à un créancier, lui-même propriétaire lucratif de l’argent. Cette mécanique sans fin pour le locataire terminal montre combien il est difficile d’arpenter la chaîne de domination de la propriété lucrative.
L’héritier dont le patrimoine donne accès à l’argent du système d’avance, trouve avantage à l’emprunt puisque celui-ci lui permet de démultiplier la puissance de sa propriété lucrative. Dans le système lucratif, l’écart entre la rente et les taux d’intérêts est d’autant plus élevé qu’on est riche. Que notre propriétaire dominant soit soumis à la propriété lucrative de l’argent de son créancier n’a aucune espèce d’importance, puisqu’il va transférer le coût de la rente et du travail du banquier sur le locataire de l’outil de production qu’il veut financer. Ainsi, le locataire terminal va payer en surtravail la rente directe de son maître, et celle du créancier de ce dernier. Évidemment, lorsqu’il cesse de vendre sa force de travail, il repart les mains vides. Comme point d’orgue de la situation, c’est le propriétaire lucratif qui hérite totalement de l’outil de travail mobilisé par le locataire, bouclant la boucle en le transmettant à ses héritiers.
Voyons maintenant ce qui se passerait si l’usage de l’outil de production n’était plus délégable à un tiers. L’auteur du travail serait le propriétaire de l’outil de production, mais surtout le propriétaire de la production. De ce constat naissent des droits de propriété à l’origine de la richesse rendue possible par l’échange de cette production. Ainsi, la facturation féodale de la rente deviendrait impossible, car les droits de propriété de la production reviendraient non plus au propriétaire lucratif, mais au travailleur propriétaire d’usage. Comme l’objectif de l’opération est égalitaire, il va de soi que le travailleur transmettra la propriété de l’outil de travail, non pas à ses héritiers ou selon une volonté testamentaire, mais à la société dans son ensemble. Lors de la cessation de son activité, il rendra l’outil de production qui sera transmis à un nouveau travailleur ou détruit s’il n’est plus d’utilité sociale. Le point important à retenir, est que le travailleur, en tant que propriétaire, réalisera lui-même le travail abstrait en plus du travail concret. Le prix à payer pour se libérer de la chaîne de domination de la propriété lucrative et un renoncement à l’apathie. Le travailleur ne pourra plus compter aveuglément sur des patrons, des maîtres, pour décider de tout à sa place. Il devra se prendre en main réellement, et il en aura le pouvoir. C’est pourquoi j’insiste sur l’exigence de ce système envers tous les membres de la société, qui traduit en fait une confiance profonde dans la capacité de chacun à se prendre en main.

Voici une des raisons pour laquelle la propriété d’usage consiste en une révolution anthropologique. En moyenne, tout citoyen aura la sécurité et l’assurance d’accéder à un outil de travail dont il pourra exprimer le potentiel en étant lui-même propriétaire. Il ne s’appauvrira plus de la somme qui enrichissait son propriétaire lucratif. N’ayant plus de rente à payer pour obtenir le droit au travail, le travailleur sera payé pour son travail entier. Car, contrairement au rêve de Smith, la recherche égoïste de la rente par les propriétaires lucratifs ne crée aucune richesse supplémentaire dans la société, puisque les vases communicants, qu’ils soient à l’équilibre ou l’un plein et l’autre vide, contiennent toujours la même quantité de liquide dans les deux cas, et parce que c’est le travail de production de la marchandise dont il ne participe pour ainsi dire que minoritairement qui produit la valeur. Si Smith avait envisagé que toute personne en âge de travailler pouvait elle-même produire le travail abstrait, se constituer en mutualité avec ses pairs, nul doute qu’il aurait compris combien cette société peut aboutir à la plus grande puissance sociale jamais réalisée. Propriétaire de sa force de travail et propriétaire de l’outil de production, voici la nouvelle condition de notre travailleur. Mais où va-t-il se financer ? Qui va payer l’outil de production ? Lui pour un quantième, et le reliquat par le reste des travailleurs. Point de miracle à l’horizon, point d’argent magique, mais du travail qui paye du travail. La raison économique est donc là, dans la mutualisation des forces de travail. Si mon travailleur d’usage souhaite un outil de production, il n’aura rien à avancer personnellement. Rappelons qu’il ne peut avoir hérité. Voici qu’entre en scène la cotisation. La cotisation n’est pas un impôt. Elle a pour but de financer les investissements et de payer l’outil de travail de chaque travailleur. La cotisation étant massivement récoltée et redistribuée, elle évite bien des anxiétés à notre travailleur. En effet, celui-ci, propriétaire de sa force de travail, deviendra propriétaire de l’outil de production du jour au lendemain, sans plus jamais avoir de compte à rendre à un créancier ni à un quelconque propriétaire lucratif. Seulement, ne vivant pas dans le monde des licornes magiques du management néolibéral, il devra travailler s’il veut survivre. Il faut bien comprendre que le financement d’un outil de travail ajoute des responsabilités plus qu’il n’en retire. Dans l’ancien monde, le travailleur qui vendait sa force de travail à un propriétaire lucratif n’avait aucune responsabilité autre que de se rendre à l’heure sur le lieu de production, et de produire la quantité de marchandise qu’on lui demandait de produire. Il n’y a rien de comparable dans le système de la propriété d’usage. La liberté y est contrainte par la responsabilité de gérer l’outil de production, de l’animer pour qu’il permette la création de valeur. D’enfant irresponsable, le travailleur deviendra gestionnaire de sa force de travail. Lorsque je disais que naître, c’est être voué à mourir, et que vivre consiste à grandir : voici un exemple de ce que grandir peut signifier à l’échelle d’une civilisation. On ne parle plus de la même croissance que celle des économistes néolibéraux.
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