La propriété dans le jeu social

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 1 – La propriété comme moyen


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La propriété conditionne la vie par son action sur la reproduction matérielle. On ne peut nier que dans la Nature, la prospérité des espèces en dépende, et qu’aucun être vivant ne s’affranchisse de cette règle. Voilà pourquoi elle est défendue dans une lutte à mort, dans un combat originel qui conditionne la reproduction : parce qu’elle est vitale. L’Homme, en clôturant les champs, en y laissant paître des animaux de races fabriqués par lui, ne s’est-il pas emparé de la puissance de la propriété ? La disparition des chasseurs-cueilleurs n’est-elle pas le résultat d’une conquête incessante de la propriété, qui a permis aux sédentaires de constituer des armées, et d’anéantir ainsi la concurrence à l’accès aux ressources[1] ? Mais depuis l’essor du régime hybride, le destin des chasseurs-cueilleurs n’est-il pas extrapolable à l’ensemble des espèces vivantes ? Force est de constater qu’il semble avoir déclenché la sixième extinction.

La propriété constitue donc un rapport de force à la vie à la mort, et il n’y a rien de surprenant à ce que les dominants du monde humain soit avant tout des grands propriétaires. Ce rapport de force avec la Nature, mais aussi entre les Hommes, représente le postulat de départ de toutes les dominations. Une fois cela compris, nous savons comment agir pour éviter à la fois la destruction totale du vivant, et les dominations féodales des modes de propriété actuels. La distribution de cette propriété va donc régir les règles de domination. Si l’on interdit la délégation de l’usage, comme c’est la loi dans la propriété d’usage, alors la propriété ne peut plus se concentrer ni entre les mains de quelques accumulateurs opportunistes, ni entre les mains de l’État. Cette simple mesure, si évidente que personne ne la propose, révolutionne littéralement le mode de répartition, et nous sort de l’impasse de l’hybridation. Nous verrons en détail ce que cela implique concrètement, et comment s’y préparer. Mais avant de nous lancer, il semble utile de réfléchir de manière globale sur ce que signifie la notion de propriété, de comprendre pourquoi l’aplomb avec lequel les propriétaires actuels de ce monde revendiquent des droits, est basé sur du vent, que les héritages dont ils sont si fiers n’ont aucune existence absolue, mais sont de simples constructions sociales.

La propriété n’est pas un gisement comme les autres. On pourrait postuler qu’elle procède d’une division des ressources en surfaces, en volumes, en tonnes, mais ce n’est hélas pas si simple. On pourrait considérer que la quantité globale de propriété foncière humainement mobilisée varie légèrement si l’on exploite de nouveaux espaces, mais reste globalement finie, puisque nous sommes confinés sur Terre. Cependant, il existe une quantité infiniment extensible de propriété intellectuelle, immatérielle qui vient s’ajouter à la propriété foncière. Si j’ai expliqué dans le chapitre sur la valeur que les constructions sociales résultaient d’un travail, et plus globalement toute la production intellectuelle, c’est précisément parce que ce travail mène à des formes de propriétés immatérielles, comme les brevets par exemple, les conventions politiques ou les croyances religieuses. N’oublions pas cependant que le travail intellectuel demande une assise matérielle, car les cerveaux consomment du sucre et ne peuvent rien produire sans nourriture. Cela fait évidemment appel à des formes de propriétés matérielles qui sont limitées dans l’espace. L’un ne va pas sans l’autre, et l’un limite l’autre. Le paysan peut tout de même philosopher derrière son bœuf, ou un polisseur de verre écrire des traités. Ce qui compte finalement, c’est ce qu’ils font de ces constructions, et comment le travail de construction sociale institutionnalise leur talent en le transformant en propriété. Dans le cadre d’un brevet par exemple, construction sociale par excellence, le but lucratif ne se cache pas : obtenir des droits en constituant une propriété reproductible par le franchissement d’une barrière de péage, symbolique mais bien réelle. Dans ce cas, il n’y a aucune différence de principe entre la porte payante du Seigneur local, les barrages fluviaux, et un brevet technique ou des droits d’auteur : tous sont féodaux, et plus il y a de monde qui franchit la barrière ou la porte, plus le propriétaire devient riche et dominant. C’est exactement ce que recherche tout propriétaire lucratif : à instaurer des barrières de péage, et y contraindre au passage un maximum de monde. De cette manière, il peut décorréler de sa rente le travail nécessaire à la production du bien ou du service payant, et réaliser ainsi de très bonnes affaires — pour lui.

Si l’on quantifie la propriété à l’instant présent, on constate que cette quantité se répartit selon les acteurs de l’économie. C’est précisément cette répartition qui pose les plus grands problèmes du monde moderne. Il n’est plus à démontrer combien la propriété s’agrège autour de quelques puissances économiques, individuelles ou collectives, allant de l’État aux fonds de pension, en passant par quelques milliardaires porteurs de titres. Nous avons vu à quel point la répartition de la propriété agissait socialement à la manière du texte constitutionnel dans la loi, comme un socle. On sait désormais qu’elle peut constituer le moyen des pires dominations constatées depuis les sociétés primitives jusqu’aux marchés financiers actuels. On sait aussi qu’elle peut devenir le moyen de nous sortir de l’impasse dans laquelle sa mauvaise utilisation nous a mené. En effet, si les Hommes l’ont utilisée jusqu’à présent pour servir les intérêts d’une minorité contre le reste du peuple, rien n’indique qu’elle ne puisse servir l’intérêt du plus grand nombre.

Immédiatement, les propriétaires lucratifs bien dressés à répondre par les mêmes arguments depuis trois siècles, rétorqueront que l’enrichissement des minorités, et la recherche pour elles-mêmes de l’intérêt personnel, auront décuplé les outils de production, puis offert du travail aux ouvriers affamés. Mais cette affirmation malthusienne n’est qu’une fable ridicule, car jamais au grand jamais nous n’avons rendu les usagers propriétaires. Nous ne pouvons donc pas affirmer que le régime hybride soit le seul à pouvoir obtenir ce résultat de multiplier les forces économiques. Ma thèse sur ce point, c’est que l’utilisation de l’énergie fossile, en commençant par le charbon avec l’invention de la machine à vapeur[2], a produit à elle seule la croissance économique. Une fois la machine à vapeur inventée, nous aurions probablement connu la même croissance dans un mode de propriété d’usage, puisque les travailleurs recherchent aussi l’amélioration de leurs conditions de travail, et que la mécanisation leur aurait permis d’y parvenir. Cependant, nous n’aurions probablement pas connu la surproduction déraisonnable que la recherche de la rente induit par sa volonté de répétition du mécanisme de péage.

Nous voici à un point intéressant, après avoir compris que la propriété conditionnait le facteur de production unique : le travail humain, nous voyons comment sa répartition va orienter l’Homme dans telle ou telle société. Selon la manière dont le travail et le capital sont utilisés, selon la répartition de cette propriété, on obtient des résultats très différents. Comme la quantité de propriété globale est finie à chaque instant, sa concentration capitalistique ou étatique agit directement sur le libéralisme, la justice, le besoin de règles d’héritage précises, etc. Lorsqu’elle est diffusée selon l’usage, c’est le pouvoir qu’elle procure qui va se diffuser, rétablissant les excès constatés dans le système hybride.

C’est précisément sur ce point que la propriété d’usage universelle offre un levier d’action, en inscrivant dans le marbre institutionnel des règles favorables au plus grand nombre, en répartissant la propriété en fonction du travail réalisé par chacun, et non selon des facteurs liés au hasard comme la bonne naissance par exemple. Dans ces circonstances, on ne peut douter que les propriétaires lucratifs se comportent comme le frelon dans son nid lorsqu’on touche à leur propriété. Cependant, la peur ne doit pas suffire à calmer notre envie de résoudre la domination engendrée par un certain mode de propriété, puisqu’il est ici question de survie. La propriété lucrative, nous l’avons vu, nous mène près du gouffre écologique, social et économique : anthropologique. Si un simple mode de propriété peut modeler le monde au point de le rendre invivable, alors nous devons analyser ses mécanismes pour en tirer les conclusions, et utiliser notre puissance d’agir à bon escient.


Notes

[1] Au passage, les sédentaires adeptes de l’apport nutritif des céréales cultivés et de l’élevage, inventaient la carie dentaire et les zoonoses. Leur santé était globalement plus mauvaise que celle de chasseurs-cueilleurs, de par leurs conditions de vie plus rudes. Car l’agriculture de l’époque ne se pratiquait pas à dos de tracteur guidé par GPS, mais par un travail de bagnard qui détruisait de corps. Cependant, la possibilité de constituer des armées leur était réservée, puisque pour cela, il faut des stocks de nourriture, et une division du travail impossible à réaliser dans un mode nomade.

[2] Tout d’abord, les hauts-fourneaux fonctionnaient, et fonctionnent toujours, au charbon. Une fois le métal obtenu, il était utilisé pour fabriquer des outils rudimentaires, puis pour améliorer des machines existantes (le moulin par exemple). Enfin, on l’a utilisé pour fabriquer une machine d’un nouveau genre : la première machine alimentée par autre chose qu’une énergie renouvelable : la machine à vapeur, dont le métal demande du charbon pour exister, et dont l’utilisation consomme à son tour du charbon. Nous ne sommes pas sortis de cette spirale infernale, qui aura permis, il faut l’avouer, de décupler à faible coût en travail, la force des Hommes.

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