
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 1 – Mythes et préjugés
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Puisque Ricardo en fait l’introduction de son ouvrage principal, et que Marx l’évoque dès le premier chapitre du livre I du Capital, se lancer dans la définition de la valeur provoque un certain vertige. Mais il semble si important de comprendre ce concept, que se donner la peine d’y participer semble utile, d’autant qu’il est indispensable à la compréhension des enjeux de la propriété. Nous pourrions penser que cette discussion millénaire sur l’origine profonde de la valeur soit close, il serait inutile alors d’y consacrer un passage de littérature supplémentaire, et pourtant, des mystères sur les phénomènes à première vue irrationnels de la valeur n’ont pas encore été percés. Surtout, nous ne pouvons penser la propriété d’usage sans définir exhaustivement le concept de valeur, et son corrélat de productivité. À ce propos, j’avertis de la distinction fondamentale qu’il conviendra de respecter entre la valeur d’usage et la propriété d’usage, puisque la valeur d’usage est un phénomène absolu, applicable à tous les modes de propriété, contrairement à la propriété d’usage qui n’existe pas dans le système de propriété lucrative.
Section I : La valeur naît d’une quantité de travail mobilisée pour produire.
L’origine de la valeur selon Ricardo et Marx est issue du travail, et sa quantité se mesure en durée de travail. Sans travail humain accompli, la matière et les lois naturelles n’ont aucune valeur pour nous. Ce postulat part du principe que la Nature est totalement gratuite. Si la Nature était payante et nous privait des services impayés, nous mourrions tous de ne pouvoir la rembourser, dénués de ressources pour cela, et totalement dépendants de sa gratuité pour survivre. La seule possibilité de travailler pour transformer une ressource naturelle gratuite permet à l’Homme de générer toute la valeur, donc toute sa richesse[1]. À quoi on peut rajouter que plus les ressources naturelles sont généreuses et faciles d’accès, plus le travailleur obtiendra un grand produit avec peu d’effort, comme l’illustre l’exploitation des énergies fossiles de l’ère thermo-industrielle. Pour terminer, tout travail injecté pour transformer les produits de la Nature génère des sous-produits corrélatifs à la transformation de cette dernière.
Pour survivre dans un premier temps, et ensuite créer une civilisation, nous dépensons du travail en permanence. L’air gratuit respiré en ce moment par le lecteur entre dans ses poumons lorsqu’il produit un travail de respiration. L’élément naturel gratuit « air » est transformé en produit consommable, et prend aussitôt une valeur, immédiatement détruite par la consommation, dont la seule trace restante est un sous-produit : le dioxyde de carbone. La destruction de la valeur par la consommation appelle à renouveler le travail, et même l’apnéiste ivre des profondeurs doit s’acquitter régulièrement du travail de respiration, et ce jusqu’au dernier jour de sa vie. Voilà pourquoi les ressources de la Terre, les lois de l’Univers et de la physique, les propriétés chimiques ou électriques n’ont aucune valeur intrinsèque, et ne peuvent appeler à aucune consommation sans travail. Cependant, elles forment le substrat indispensable à l’accomplissement du travail humain, donc le substrat de la valeur pour l’Homme. Sans la Nature gratuite, nous ne sommes plus capables de reproduction matérielle : nous disparaissons.
Lorsque l’Homme prend à la fois le rôle de consommateur et de producteur du travail, par exemple en respirant l’air ou en cueillant des baies pour lui, alors une valeur naît : c’est une valeur d’usage. Mais nous sommes poussés à améliorer notre condition en construisant une civilisation basée sur la division du travail, pour permettre aux producteurs d’échanger leur production. Ainsi, la valeur créée n’est plus consommée par le producteur, c’est une valeur d’échange. Dans tous les cas, la consommation du produit détruit la valeur du travail humain, et la Nature garde une trace de la transformation provoquée par le travail de l’Homme. Nous pourrions appliquer ce raisonnement à d’autres formes de vie, et en déduire que les bactéries, les végétaux, les animaux procèdent aussi de la même manière, à savoir, de produire de la valeur pour leur prospérité sur la base de ressources naturelles gratuites, la consommer ou l’échanger, et la détruire par la consommation avec pour effet d’avoir modifié l’environnement. Voici la fin d’un anthropocentrisme : nous ne sommes pas seuls à travailler, ni à diviser le travail.
Nous sommes donc en présence de deux valeurs distinctes : la valeur d’usage, valable pour la consommation du produit d’un travail par le travailleur qui en est à l’origine ; et la valeur échangeable, qui oblige le travailleur à confronter son travail à celui de tous les autres travailleurs. La multiplicité des échanges associe à la valeur échangeable une quantité de travail socialement nécessaire. Il faut en moyenne, et à un endroit précis du globe, x travail socialement nécessaire pour produire une marchandise y. Dans le cadre d’un marché, la mise en accord sociale de la valeur du travail se réalise par la reproduction innombrable des transactions. Si chacun peut ressentir individuellement l’équité ou non d’un échange de valeur, qu’il passe par la forme monnaie ou pas, c’est bien la quantité nombreuse de transactions qui va moyenner la valeur socialement nécessaire pour chaque production échangée, c’est-à-dire pour chaque travail échangé via des marchandises ou des services de valeur. Dans le cadre d’une économie planifiée, c’est le même processus qui agit, avec une moindre performance, puisqu’on synthétise la reproduction nombreuse des transactions par des anticipations modélisées, privées de l’expérience empirique de la confrontation multiple des valeurs. Cette manière de procéder est nécessairement moins performante qu’une libre confrontation des durées de travail socialement nécessaires, car elle agit forcément avec un temps de retard.
Cette théorie de la valeur quantifiable en durée de travail socialement nécessaire a été multiplement contestée sans arguments convaincants. Ceux qui ne croient pas en la valeur produite par une durée de travail, bien qu’ils travaillent eux-mêmes selon une durée pour produire toute la valeur d’échange nécessaire à leur reproduction matérielle, affirment que la valeur naîtrait d’une combinaison subtile de trois facteurs : l’utilité, la rareté et l’intensité des désirs. Mais en croyant contredire Ricardo et Marx avec ces postulats, ils les confirment. En effet, ces trois facteurs subjectifs, substantiels, et par conséquent, construits par la relation de l’individu à la société, n’ont rien d’autre pour origine qu’un travail de construction sociale.
Ce travail comme les autres possède une durée mesurable, se divise entre les individus, de la même manière qu’on produirait des automobiles ou du blé : il est substantiel. Seulement, il parait impalpable, étant donné la grande difficulté qu’on éprouve à l’observer en tant que producteur et sujet de lui-même. Pourtant, on peut l’examiner aussi loin que l’Histoire nous permet de remonter, depuis les premières civilisations connues qui ont toutes œuvré de travail idéologique pour créditer ou bannir des objets, des pensées, des concepts, et construire leurs propres normes. Car les normes ne sortent pas du néant, et nous avons trop longtemps oublié de compter le travail titanesque dépensé par les peuples pour les produire et les institutionnaliser. Par exemple, lorsque Constantin a christianisé l’Empire Romain, un travail de construction sociale d’une puissance inimaginable s’est enclenché pour normaliser les concepts d’une secte minoritaire, convertir les Païens, et ainsi chambouler l’ontologie d’un peuple. Ne faut-il pas une certaine dose d’effort pour obtenir ce résultat, peu importe le crédit qu’on lui accorde ?
Nous pouvons considérer que la guerre aussi découle d’un travail de construction sociale, de conversion à un modèle sociologique, tout comme la publicité, les religions, la démocratie, la dictature. Chaque civilisation produit ce que ses valeurs dictent, et ses valeurs sont le résultat d’un travail idéologique. Si la propriété lucrative domine actuellement le monde, c’est parce qu’un travail titanesque de diffusion idéologique et d’acceptation a été produit. Ce travail ne remplit pas les assiettes, ne produit aucun service ni bien manufacturé, mais les lois de la propriété qui en découlent auront précisément un effet sur les trois facteurs, à savoir : l’utilité, la rareté, et l’intensité des désirs. Une fois institutionnalisée, l’inertie systémique rend tout changement compliqué, voire impensable. La lutte contre l’idéologie institutionnalisée correspond précisément au travail révolutionnaire. Disons travail, car la révolution consiste simplement en un remplacement de l’idéologie institutionnalisée par une nouvelle idéologie institutionnalisée. Or, la diffusion idéologique demande les plus grands efforts, des convictions et une persévérance supérieure à n’importe quel autre travail de production.
Nous partirons donc du principe que Marx, qui se basait lui-même sur Ricardo, qui se basait lui-même sur Smith, voyait juste en associant toute création de valeur à une quantité de travail, mesurable par sa durée, en augmentant la définition du travail à d’autres objets que la simple production de biens ou de services, et en l’étendant jusqu’à la fabrication des concepts, des désirs, des idées. Notre théorie de la valeur sera donc parfaitement substantielle.
Étudions maintenant l’origine de la subjectivité liée au travail, c’est-à-dire à l’absence de repère absolu dans le rapport à l’utilité, la rareté et au désir. Car les deux facteurs que sont l’utilité et l’intensité des désirs, n’ont rien de deux phénomènes tombés du Ciel platonicien, incarné en économie par la main invisible de Smith. Nous savons désormais qu’ils procèdent d’un effort de construction sociale, c’est-à-dire que leur production est le résultat de ce que les individus humains ont travaillé pour générer et rendre désirables ou détestables certaines conventions sociales.
La valeur d’une chose naît donc premièrement de notre rapport à son utilité. L’utilité vaut pour remplir telle ou telle fonction, mesurable par ce que la société mobilise comme quantité de travail humain pour la réaliser. Elle peut être une utilité vitale, c’est-à-dire la condition incompressible, inévitable de la survie, mais elle peut être aussi une utilité virale, c’est-à-dire purement issue de la diffusion d’une construction sociale, pour le coup facultative, bien qu’on puisse se poser la question du rôle de l’adhésion aux constructions sociales pour (sur)vivre. Il semble important de différencier ces deux formes. Il est vital de boire, de manger, de se soigner, mais pas de suivre les derniers caprices de la mode, ni de céder à la pression publicitaire. On constate pourtant que des individus se privent parfois de manger pour obtenir un bien viral. L’utilité est donc relative à une société donnée, pendant une temporalité donnée. En cela, elle relève d’une part incompressible : la part vitale, sans laquelle la vie disparaît, et d’une part additionnelle, issue d’une construction sociale qui peut prendre une importance non négligeable.
Peut-on désirer des biens, des services ou des lois qu’on ignore, dont le travail de construction sociale qui les rend désirables n’a pas eu lieu ? non, car l’ignorance est une limite qu’on peut repousser, mais jamais dépasser. Au point extrême de notre société, c’est-à-dire dans un monde où l’abondance d’énergie a placé la reproduction matérielle de survie au rang de variable secondaire, la fabrication de l’utilité et du désir se manifeste même dans certains métiers. Comment nier alors qu’ils sont reliés à des durées de travail : politicien, publicitaire, influenceur, distributeur, éditorialiste, sont à notre époque ce qu’étaient les consuls, chefs religieux, chamanes ou druides du passé. Dans les temps anciens, ces travailleurs de la construction sociale survivaient grâce à leur travail d’institutionnalisation : la diffusion pédagogique ou forcée des conventions sociales de l’utilité et du désir. Comme la production de ces conventions sociales demande une énergie et un temps supérieur à zéro, elle ne peut être considérée autrement que comme du travail. Mais déterminer la valeur d’un désir est une entreprise complexe qui demanderait de remonter une chaîne généalogique jusqu’à des temps immémoriaux, au début de la construction sociale. Même avec les moyens de calcul dont nous disposons aujourd’hui, nous sommes démunis par le manque de données exploitables pour aborder cette entreprise. Voilà pourquoi par ignorance, on a postulé que l’utilité naissait d’une sorte de facteur magique, immanent, qu’elle se suffisait à elle-même.
Le désir aussi peut se décomposer en deux parts : le désir de survivre qui pousse à travailler pendant une durée socialement nécessaire, et le désir artificiel, construit par le travail idéologique. Cette construction sociale du désir est culturelle, elle possède une géographie et une temporalité incontestable. Pour qu’une société décide comme un seul homme de se diriger dans telle ou telle direction, de bannir ou autoriser telle chose, à tolérer ou punir certains comportements jusqu’à tuer dans certains cas, elle doit mobiliser une quantité de travail humain gigantesque, réparti sur des générations. On sait d’ailleurs avec le recul des siècles, que la construction de ces valeurs aboutit à des résultats divers et variés ; certaines sociétés tolérant au présent l’intolérable du passé, et vice-versa.
Le troisième facteur, celui de la rareté, qu’il aurait mieux valu nommer disponibilité, provient simplement de la productivité du travail. Ainsi, toute valeur se voit directement corrélée à la quantité de travail nécessaire à sa production. De plus, la rareté n’est pas uniquement une fatalité, elle dépend de notre volonté commune à mobiliser du travail pour obtenir un certain type de valeur. Elle est donc liée aux deux premiers facteurs, l’utilité et l’intensité du désir, puisqu’ils conditionnent notre acceptation à dépenser du travail dans une tâche donnée, pour une productivité donnée. Toute la subtilité que les contradicteurs de Marx ne perçoivent pas se situe dans la nécessité de — moyenner — cette productivité pour définir la valeur. L’histoire des mines fertiles et stériles n’a de sens que si on se base sur la productivité moyenne des mines. Une mine fertile peut rester inexploitée s’il n’existe aucun désir de son produit. Si nous n’avions qu’une mine stérile pour produire peu avec beaucoup de travail, alors la valeur échangeable de la marchandise, donc du travail qui lui est associé serait très élevée de par le temps long nécessaire à produire une faible quantité, ce qui est le cas des mines de diamants par exemple[2]. Or, la productivité de cette mine stérile se verrait bouleversée par la découverte d’une nouvelle mine fertile. La valeur n’a donc de sens que si elle est moyennée entre les producteurs, car le postulat des contradicteurs de Marx qu’on récompenserait les ouvriers les moins productifs si une longue durée de travail payait plus qu’une courte durée de travail, bien que Marx lui-même soit sans ambiguïté à ce sujet[3], s’évanouit immédiatement si on compare un nombre suffisant de producteurs de valeur. Encore une fois, nous mesurons bien une durée de travail moyenne, nécessaire socialement, pour quantifier la valeur, et c’est tout à fait juste de procéder ainsi.
Nous postulerons donc que la valeur dépend à la fois de l’utilité, de la disponibilité et de la désirabilité, mais que ces trois facteurs sont indissociables d’une quantité de travail, mesurable par sa durée. Ou plus judicieusement, que toute valeur procède d’une durée de travail qui se manifeste sous la forme de l’utilité, la disponibilité et la désirabilité ; souvent par un mixage de ces trois facteurs.
[1] Nous rediscuterons plus tard du chiffrement des services rendus par la Nature, qui se calculent en réalité par estimation du coût des services gratuits disparus à compenser par du travail humain lorsque la Nature a été dégradée, et non selon une logique de valeur intrinsèque. Cela renforce l’idée que seul le travail humain a de la valeur aux yeux de l’Homme.
[2] Bien que dans le cas des mines de diamants la grande quantité de valeur échangeable générée soit mal distribuée, extorquée aux travailleurs par la mécanique de la propriété lucrative. On ne négligera pas non plus que les propriétaires lucratifs ont travaillé durant des générations pour définir des conventions sociales qui leurs permettent de voler leurs contemporains en toute légalité.
[3] Marx, le capital, SI, Ch I : « Chaque force de travail individuelle est égale à toute autre, en tant qu’elle possède le caractère d’une force sociale moyenne et fonctionne comme telle, c’est-à-dire n’emploie dans la production de marchandise que le temps de travail nécessaire en moyenne ou le temps de travail nécessaire socialement. ».
Section II : La valeur d’usage apparaît proportionnellement au travail brut dépensé par le travailleur. Le marché agit comme un lieu de mise en accord sociale de la performance du travail de chacun des travailleurs, de sa productivité. Il transforme la valeur d’usage en valeur d’échange. Dans tous les cas, la valeur, donc le travail, est détruite par la consommation.
Avant qu’un travail ne l’ait mobilisée, la valeur d’une chose reste potentielle, endormie, nulle aux yeux de l’humanité. Elle naît et grandit en même temps que le travail qui est dépensé socialement pour sa production. Elle meurt lorsqu’elle est consommée. Dans ce cas, on peut considérer que la consommation de la valeur détruit le travail nécessaire à sa production. Voilà pourquoi, comme les Danaïdes, nous devons et nous devrons toujours travailler, parce que notre travail se détruit au fur et à mesure que sa production est consommée. Ce que Ricardo appelait la « durée de vie du capital[1] », en différenciant le capital fixe du capital circulant, n’est en réalité que la mise en mot du temps plus ou moins long qu’il faut pour détruire le travail dépensé lors de la consommation du capital. Selon la logique des cycles de la nature et de l’éternel retour nietzschéen, toute production subit l’érosion du temps. De la ville antique détruite par les séismes, le pillage ou les guerres, jusqu’à l’obsolescence programmée des biens de consommation, ou encore la périssabilité de toutes les constructions religieuses, on ne peut qu’observer l’érosion du travail. Comme la vitesse de consommation, donc la vitesse de destruction du travail, varie selon les biens, il n’y a rien de surprenant à ce que Ricardo ait introduit les notions de capital fixe ou circulant[2]. Pourtant, un hectare de terre arable par exemple demande un travail sans cesse renouvelé pour maintenir ce qu’illusoirement on nomme capital fixe. Laissons la terre abandonnée ne serait-ce que dix ans, et le capital fixe n’aura plus aucune réalité. Pour obtenir l’illusion d’un capital fixe, on doit sans cesse injecter du travail, ce qui pousse à supprimer ces deux notions pour se limiter à la simple conclusion que tout travail humain finira par être intégralement détruit, et l’érosion du travail correspond simplement à sa consommation. Cela vaut pour tout type de capital, y compris pour les constructions idéologiques.
Maintenant, voyons comment naît primitivement la valeur par un exemple : un cèpe pousse en forêt, personne ne le sait : sa valeur pour l’Homme ne se manifeste pas, bien qu’il soit parfaitement disponible et gratuit. Sitôt qu’un cueilleur aguerri le trouve, lui coupe le pied et le jette dans son panier, sitôt naît sa valeur. Il travaille. S’il le consomme, il consomme sa valeur d’usage et détruit son propre travail ; et s’il l’échange, il récupère sa valeur d’échange, c’est-à-dire le travail équivalent moyen à ce que vaut son cèpe sur le marché. L’acheteur détruira le travail du cueilleur s’il consomme le cèpe, après avoir fourni au cueilleur une équivalence de durée de travail socialement nécessaire en valeur d’échange, peu importe sous quelle forme.
La valeur du bien, dans notre exemple, du cèpe, se voit donc suspendue tant qu’elle n’est pas consommée. Le producteur peut alors échanger son travail de cueillette contre le produit du travail d’autrui. L’échange de travail devant être équitable pour fonctionner socialement, il parait évident que la valeur échangée, c’est-à-dire la quantité de travail doit être équivalente. La suspension de la valeur dans le produit, ici le cèpe, le transforme en support du travail humain, en marchandise. Le cèpe devient travail, et lorsque notre producteur vendra une caisse de champignons, il vendra une caisse de son travail. Il pourra alors l’échanger directement contre le produit de son choix, mais le troc pose problème, par exemple, si l’on veut obtenir un kilo de cèpe, et que l’on a qu’une maison à offrir en échange. Déjà, il nécessite que l’acheteur désire le bien échangeable du vendeur : c’est la double coïncidence des désirs, et que sa valeur soit découpable assez finement pour obtenir une équivalence de travail. Voici pourquoi la monnaie remplace avantageusement le troc. Elle n’est jamais rien d’autre qu’une quantité de travail cristallisée sous forme de marchandise, car la monnaie est une marchandise. Elle n’a aucun sens dans la valeur d’usage, lorsque le travail est dépensé par son producteur, mais sert de média pour échanger facilement un travail productif contre un autre travail productif.
Nous pourrions théoriquement créer une monnaie avec n’importe quel média, des coquillages, des cailloux, des meules de pierre, du sel, des signes, même si les métaux possèdent les avantages pratiques de contenir beaucoup de travail dans un faible volume, de pouvoir être fondus et de peu s’altérer avec le temps. Aujourd’hui, il n’y a pas de monnaie mondiale[3]. Le dollar américain agit comme une référence ; seulement, depuis sa désindexation de l’étalon-or, il est devenu un pur rapport social de confiance : une institution conceptuelle. Cela ne retire en rien sa qualité de monnaie, dès l’instant qu’on croit en sa valeur pour la quantité de travail socialement nécessaire qu’il permet d’échanger concrètement, et que cet échange est quantifié.
Comme les métaux demandent un travail pour leur extraction, un travail physique qui les rend doublement marchandise et monnaie, le signe monétaire demande un travail idéologique qui le rend doublement marchandise et monnaie. Qu’elle soit devenue une construction symbolique, c’est-à-dire fiduciaire au sens strict, ne l’empêche pas de rester un média juste pour échanger du travail, et sa production en tant que marchandise conceptuelle appelle aussi un travail bien substantiel. Nous avons vu que les marchandises en tant que marchandises ne possédaient aucune valeur, mais pouvaient servir de média pour porter la valeur travail. Un signe monétaire en tant que marchandise peut donc porter symboliquement toutes les valeurs. L’échange de travail est toujours soumis au rapport de confiance entre membres de la société. Alors, pour qu’une marchandise, même symbolique, joue le rôle de monnaie, il faut que la confiance dans sa valeur soit élevée au rang institutionnel.
Si la monnaie cristallise la valeur à l’instant t, sa quantité totale en circulation peut fluctuer sans jamais suivre de manière synchronisée la quantité totale de travail cristallisé. Mais au bout d’un certain temps, le prix d’échange de la production finit toujours par s’adapter relativement à la quantité de travail dépensée, à la hausse comme à la baisse, car les salaires finissent toujours par s’ajuster aux variations de la marchandise monnaie qui porte la valeur, tout comme la valeur du capital. Ainsi, la quantité de monnaie par heure de travail échangeable peut augmenter en nombre sans changer la durée de travail nécessaire, ni la quantité de capital engagé dans une production : la valeur intrinsèque ne change pas. Seulement, lors d’une période d’inflation où tous les prix augmentent, la valeur cristallisée à l’instant t sera dévaluée par la hausse de la quantité de monnaie échangée contre une heure de travail à l’instant t + 1. L’ancienne valeur cristallisée vaudra moins que la nouvelle valeur cristallisée. L’inflation a donc pour effet d’éroder le travail cristallisé dans la marchandise monnaie, et incite son possesseur à dépenser en échangeant sa monnaie contre des biens ou des services, c’est-à-dire en échangeant du travail. Voici pourquoi les thésaurisateurs détestent l’inflation. La quantité de travail socialement nécessaire échangeable dans x monnaie varie dans le temps, ce qui ne change rien à la durée de ce travail mobilisée pour produire une marchandise dans les mêmes conditions. Le prix n’est donc qu’un indicateur instantané de la valeur.
[1] Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt : « La durée de vie inégale du capital, et la rapidité variable avec laquelle il est recouvré par celui qui l’a employé, modifient également le principe selon lequel la valeur ne varie pas avec la hausse ou la baisse des salaires. » ChI, Section V.
[2] Repris par Keynes sous l’appellation de « capital libre ».
[3] Lors de accords de Bretton Woods, en 1944, le bancor a été proposé comme monnaie supranationale par Keynes. Les monnaies nationales y auraient été rattachées. Il n’a pas été retenu.
Section III : la productivité provient du rapport entre la quantité de valeur obtenue et la dépense de travail fournie.
Le prix, par son caractère photographique, évolue comme une suite de clichés qu’on pourrait mettre bout à bout pour réaliser le film dynamique de son évolution. Il ne permet jamais d’avoir une idée précise de la valeur, puisqu’il faudrait pour cela que la quantité de monnaie en circulation suive exactement la totalité du travail exécuté, ce qui n’est jamais le cas. En revanche, on peut associer cette valeur à la durée de travail nécessaire à son obtention, car le travail ne peut être séparé du temps moyen socialement nécessaire à la production de la valeur. D’une production à l’autre, le temps passé à produire une quantité de marchandises varie selon des facteurs multiples, et permet une récupération plus ou moins grande de valeur échangeable à durée de travail égale. Le rapport entre la quantité de valeur échangeable obtenue et une durée de travail humain socialement nécessaire s’appelle la productivité.
Comment celle-ci se mesure-t-elle ? Par le lien entre les trois critères énoncés en amont : l’utilité, la désirabilité et la disponibilité, en rapport à la durée de travail socialement dépensée pour les satisfaire. La durée de travail qu’on accepte de dépenser est souvent une conséquence, puisque les trois critères appellent le travail et non l’inverse. C’est l’utilité d’un bien, le désir de l’obtenir, et sa disponibilité qui fixeront précisément la durée de travail socialement nécessaire à la génération de la valeur. Par exemple, Proudhon nous rappelle que pour avoir un poète dans la ville, il est indispensable que tous les acteurs du travail primitif nécessaire à la survie du groupe produisent suffisamment de nourriture pour que le travail du poète soit échangeable avec celui des agriculteurs. C’est le rapport à l’utilité qui engendre le besoin d’échanger du travail, puis le rapport à la désirabilité et à la disponibilité. Dans une ville sans talent ni culture, le désir d’avoir un poète ne se manifestera probablement jamais, et pour cause, si tenté qu’un artiste caché souhaite y échanger sa production, il ne pourra le faire si personne ne désire son travail.
Quant à la disponibilité, elle va obligatoirement conditionner la productivité. Si la forêt une année offre l’abondance ou la pénurie de baies et de champignons à glaner, si les cèpes sont qualitatifs ou médiocres, si un travail publicitaire rend les champignons irrésistibles au désir, cela aura pour effet d’augmenter ou diminuer la durée de travail appelée pour la cueillette, et d’engendrer plus ou moins de valeur. Par exemple, à désir constant, une grande quantité de cèpes baissera la valeur du travail de cueillette, et à l’inverse, la rareté d’une année sèche l’augmentera. Cette quantité disponible aura pour avantage de mettre à égalité nos travailleurs, mais par la finitude de la ressource, de générer un phénomène de concurrence. Comme on peut associer la valeur à la productivité, en fonction de la durée de travail, nous restons en accord avec la valeur décrite par Ricardo.
Martelons que la durée de travail marxienne est posée en correspondance à la force sociale moyenne, et fonctionne comme telle, en tant que temps de travail nécessaire socialement à l’accomplissement d’une tâche. Elle dépendra de l’environnement du travailleur, de l’endroit où il travaille, et moyennera les écarts de performances qui auraient tendance à rémunérer la lenteur au vu du propos précédent.
Voyons cela en détail. Par exemple, si le cueilleur de cèpe marche rapidement et utilise un chien pour le guider vers les tâches de champignons, le temps de travail nécessaire diminuera, sa force productive augmentera, même s’il faudra prendre en compte le travail humain que l’élevage, le dressage et le nourrissage du chien introduisent dans la valeur du produit ; alors qu’un vieillard boiteux trouvera peut-être un ou deux champignons dans un temps long, étant donné sa faible force productive. Si nos deux antagonistes trouvaient le même nombre de champignons, le plus lent produirait-il plus de valeur, du fait d’avoir travaillé plus longtemps ? Au risque de surprendre : Oui, — pour la valeur d’usage uniquement, car le labeur sera récompensé dans la consommation personnelle, c’est-à-dire que la quantité de travail du cueilleur lent aura produit beaucoup de valeur de son point de vue personnel, mais que celle-ci aura été détruite en quantité équivalente : sans effet, donc ; et Non, — le plus lent ne produira pas plus de valeur s’il échange sa production, car un lissage se réalisera automatiquement par le désir commun qu’auront les producteurs d’échanger leur production. En effet, le producteur lent aura moins de marchandise à échanger, ou aura davantage travaillé pour l’obtenir, et en voudra une grande valeur, mais le travailleur rapide qui aura plus de marchandise à échanger, voudra aussi récupérer une grande valeur. Même si la valeur unitaire du travailleur rapide aurait tendance au premier abord à être plus faible que celle du travailleur lent, la réalisation de l’échange avec une autre marchandise lissera automatiquement les performances de nos antagonistes. Le marché régulera l’affaire comme lieu de normalisation de la valeur d’échange. Par conséquent, la valeur d’échange, naîtra de la mise en rapport social de la performance du travail de chacun des travailleurs, de sa productivité, à travers le marché.
Car le marché n’est jamais rien d’autre qu’un lieu de mise en accord sociale sur la valeur, et son échelle améliore le moyennage de la productivité d’entre tous les travailleurs : c’est d’ailleurs un des problèmes de la mondialisation, qui provoque la concurrence entre des Nations hétérogènes malgré tous les traités imaginables, au plus grand bonheur des propriétaires lucratifs qui y font leur marché. Dans le marché mondial, le sous-paiement des producteurs et l’absence de lois sociales et environnementales contraignantes est compensé dans le prix de vente par la rente disproportionnée du propriétaire lucratif mondialiste. Ainsi, un produit peut être vendu cent fois son coût de production sur le marché européen, tout en restant moins cher que le produit local. Ainsi, les producteurs concrets ont une très faible productivité, puisque leurs salaires sont misérables sur tous les continents. Ils peuvent échanger peu de valeur comparé au temps de travail fourni. C’est le propriétaire lucratif qui bat tous les records de productivités en empochant une rente disproportionnée avec un faible temps de travail
La productivité permet aussi de mesurer ce qu’on appelle souvent à tort la qualité du travail. Une personne diplômée retirera probablement plus de valeur d’un temps de travail donné qu’une personne peu qualifiée, même si nous savons comment la division du travail peut fausser cette affirmation. La formule de la productivité n’a besoin d’aucun complément, n’appelle aucun coefficient multiplicateur à la durée de travail. C’est la grande valeur générée pour une heure de travail qui augmente mathématiquement la productivité. Mais cette augmentation de la valeur, encore une fois, découle d’un travail de construction sociale, qui rend possible à certains individus de suivre un parcours qui les mène à cette forte productivité. Un footballeur professionnel, exemple caricatural, tire sa productivité exceptionnelle de la possibilité qu’il a de suivre un parcours de société construit pour lui. Cela n’enlève rien à son talent, mais on comprend que les civilisations dans lesquelles le football n’a pas le crédit social qu’on lui accorde en Europe, ne permettront à aucun individu d’obtenir cette productivité dans ce domaine. Le mécanisme est le même pour les processus diplômants ou pour les « talents » dont les néolibéraux parlent sans cesse.
La propriété a donc son rôle à jouer dans cette comédie, puisque les héritiers naissent avec un parcours de forte productivité tracé devant eux, contrairement aux locataires terminaux, dont le parcours forcé consiste à se laisser détourner une partie de leur productivité par les propriétaires lucratifs. Les différences de traitement entre les Hommes se réalisent à travers leurs différences de productivité, et les rapports de domination se jouent pour beaucoup à travers les disproportions de productivité entre propriétaire lucratif et locataire. Nous voyons pourquoi le courage, la bravoure, le dévouement, l’acharnement ne peuvent pas résoudre le problème du locataire terminal, qui payera toute sa vie pour travailler, qui remboursera le logement de son propriétaire sans jamais le transmettre à ses enfants. Alors les inégalités de productivité sont-elles une fatalité ? Dans une certaine mesure, oui, il suffit de demander à n’importe quel instituteur si ses classes sont homogènes, s’il estime qu’à travail égal, tous les élèves obtiennent les mêmes résultats, pour que sans surprise, il nous confie que malgré tout ses efforts pour lisser les inégalités, certains élèves ne comprendront jamais des concepts fondamentaux tandis qu’ils paraîtront évidents à d’autres. Mais dans une autre mesure, non, puisque nous voyons que la productivité dépend essentiellement du rapport social défini par les conventions de la société. La propriété lucrative induit des inégalités de productivités artificielles, parasitaires, alors que la propriété d’usage les réduit.
Section IV : Dans la propriété lucrative, la division du travail fait baisser les salaires peu qualifiés alors qu’elle devrait provoquer leur augmentation. S’il est vrai que la baisse du prix de la marchandise est provoquée par l’amélioration de la productivité, elle est finalement annulée par la baisse des salaires, car l’absorption du gain de productivité par la rente appauvrit le travailleur.
Voyons maintenant comment la division du travail agit sur les concepts que nous venons de redéfinir. La division moderne du travail, depuis l’usine d’épingles imaginaire d’Adam Smith jusqu’au bureau des méthodes de Taylor, a pour but premier de simplifier les tâches pour éliminer l’ouvrier qualifié. Elle augmente artificiellement la productivité en permettant à un homme peu qualifié de s’inscrire dans la chaîne de valeur d’un travail qualifié. Ainsi, l’ouvrier remplace l’artisan diplômé, et produit plus de valeur que lui par l’optimisation et le découpage des actions. En poussant cette logique, on devrait payer davantage l’ouvrier de chaîne que l’artisan diplômé, puisque la somme de ses productions est supérieure pour une même durée de travail. Mais il n’en est rien, l’ouvrier non qualifié reste plus pauvre que l’artisan.
L’étrangeté du phénomène est vite résolue dès l’instant qu’on a compris par où fuyait la valeur :
1° Le propriétaire lucratif détourne les gains de productivité pour générer sa rente qu’il peut transformer en capital. Puisque la maîtrise du travail abstrait le lui permet, il peut décider d’encaisser cette somme ou la réinvestir dans des machines qui serviront à améliorer encore la productivité en poussant la division du travail.
2° Il paye le travail au prix le plus bas : celui de l’ouvrier non qualifié, alors qu’auparavant il devait rémunérer un artisan qualifié. Ce détournement de valeur, qui consiste à refuser de payer à l’ouvrier l’amélioration de la productivité que la division du travail a engendrée, et typique du mode de propriété lucrative. Si les salariés récupéraient les gains de productivité que la division de travail procure, les propriétaires lucratifs n’auraient plus aucun intérêt à remplacer les ouvriers qualifiés par des ouvriers non qualifiés. Dans la propriété d’usage, toute amélioration de la productivité revient aux travailleurs, et le détournement en question ne peut avoir lieu. Les travailleurs ont avantage à diviser le travail, et ils en retirent l’entier bénéfice.
3° L’augmentation de la production doit trouver des débouchés dans la consommation, ce qui a pour effet de baisser le prix de la marchandise. Voilà une des origines des crises systémiques de la propriété lucrative : des crises de surproduction. Cette baisse du prix engendre inévitablement une baisse des salaires, bouclant la boucle sans augmenter le pouvoir d’achat du locataire intégral.
4° La division du travail fait augmenter l’énergie consommée par le travail mort. En produisant plus, il faut plus de minerais, de semences, plus de transports, plus de commerce, donc plus de travail. Or, le nombre de travailleurs humains restant égal, et leur temps de travail inchangé, ce sont les machines qui produisent le travail mort additionnel. On ne s’étonnera pas que le produit intérieur brut suive proportionnellement la consommation d’énergie.
Désormais, on comprend d’où provient la recherche permanente de la productivité par les propriétaires lucratifs, qui sont les principaux bénéficiaires de son profit. Nous avons vu combien leur motivation consiste à générer de la rente. Voilà pourquoi le capitalisme provoque sans cesse des crises de surproduction, car l’immense quantité de travail fourni par la combinaison des hommes et des machines demande en permanence une destruction de travail équivalente, et que les propriétaires lucratifs ont tout intérêt à augmenter la production en recourant à l’optimisation de la productivité dont ils détournent des bénéfices. Cette surproduction sans fin explique les sommes que sont obligés d’investir les propriétaires lucratifs dans la fabrication du désir, la publicité, puisque sans cela, la consommation ne peut se réaliser, et le travail ne peut être détruit. Le système de propriété d’usage universelle est le seul à payer pour ce qu’elle vaut la division du travail et l’aubaine qu’elle permet, en supprimant la rente. Il limite le besoin et l’envie de rentrer dans une logique de surproduction, puisque les propriétaires maîtrisent le travail abstrait, et peuvent décider de l’orientation de la valeur récupérée par l’échange de leur travail : en traitement par exemple.
Section V : La valeur relative correspond à la mise en rapport social du travail sur le marché. L’augmentation de la productivité d’un acteur du marché oblige tous les autres à suivre. L’augmentation de la productivité demande l’augmentation du travail mort, donc de l’énergie consommée.
Nous avons vu comment le marché agissait pour moyenner les différences de productivité. En effet, suivant les cas et le moment, les outils utilisés, on constate que x biens A peuvent s’échanger contre y biens B. Or, il s’agit de quantités de travail qui seront échangées par l’intermédiaire des biens. Cependant, la quantité de travail moyenne pour produire x biens A peut varier selon l’évolution de la productivité. Dans ce cas, on échangera plus ou moins de biens A relativement aux biens B. Pour que l’échange reste juste, la variation de productivité doit toucher A et B dans les mêmes proportions, ce qui représente un cas rare. C’est ici une des causes principales des variations du prix sur le marché : les différences de productivité.
Aussi, nous devons prendre en compte la chaîne complète de la production d’une marchandise. En effet, le moindre objet du quotidien peut être décomposé en pièces, elles-mêmes issues de filières de productions multiples, utilisant des ressources variées, du transport, de l’assemblage, du façonnage, du commerce, du droit, etc. La productivité de chacun des constituants de la marchandise échangée vient agir sur ladite marchandise. C’est-à-dire que la mise bout à bout de toutes les productivités aboutissant à une marchandise A s’échange contre la mise bout à bout de toutes les productivités aboutissant à une marchandise B. On voit donc que l’amélioration de la productivité de A doit accompagner l’amélioration de la productivité de A chez tous les producteurs de la marchandise A, au risque de ne plus réussir à écouler la marchandise dont la productivité est restée faible, par les effets de la concurrence. Cette contagion a pour effet d’augmenter la consommation globale de travail mort à nombre de travailleurs constant, donc d’augmenter la consommation d’énergie. Dit simplement, la concurrence par la course à la productivité est alimentée par la consommation d’énergie du travail mort des machines, et c’est la recherche mercantile de la rente qui active cette mécanique.
Si l’on postule, comme nous l’avons fait, que l’augmentation de la productivité induit une plus grande dépense de travail mort des machines, alors on peut en déduire que la consommation d’énergie des machines doit accompagner la hausse de productivité qui rend l’échange socialement possible dans un monde concurrentiel. À quantité fixe de travailleurs sur le marché, la quantité de travail mort devient la principale variable de la productivité. Nous atteignons des niveaux de productivité inégalés aujourd’hui parce que nous consommons des quantités phénoménales d’énergie et de minerais pour développer le travail mort, et que la population mondiale a augmenté, si bien qu’on peut réduire le temps de travail hebdomadaire tout en maintenant un chômage important. Les conditions sont incomparables dans un monde où l’énergie globalement disponible baisse en quantité, dans un monde d’énergies renouvelables par exemple, tel qu’il existait avant l’invention de la machine à vapeur alimentée en charbon de terre. Nous voici devant une problématique contemporaine. Pouvons-nous maintenir un système de production qui base son travail mort à 80% sur les énergies fossiles ? Saurons-nous produire autant d’énergie par d’autres moyens sans dégrader irrémédiablement l’environnement ?
Section VI : Le travail de construction idéologique interagit avec le marché. Les activités spéculatives sont incompatibles avec la propriété d’usage.
La valeur d’échange naît de la mise en rapport social entre plusieurs valeurs, c’est-à-dire de la mise en rapport social du travail de production correspondant. Marx a abondamment commenté ce phénomène. Dans notre cas, combien de kilos de cèpes valent un pot de miel, une coupe de cheveux, un vélo ? La chose commune qui définit le nombre de cèpes par pot de miel correspond à la dépense de travail socialement équivalente à la production de la marchandise échangée. Le marché semble tout désigné pour réaliser la fonction d’échanger du travail à travers le média marchandise, et surtout, de fixer la valeur de cet échange. Chacun étant libre à priori de fixer le prix d’échange auquel il souhaite vendre sa marchandise, donc son travail, se retrouvera en concurrence avec d’autres vendeurs et verra son prix ajusté aux besoins sociaux du moment.
Cette hypothèse doit nous interpeller lorsqu’on prétend, comme ici, vouloir éradiquer la propriété lucrative. Rappelons déjà que le marché peut avoir lieu sans propriété lucrative, mais qu’on peut aussi décider de fixer les prix d’une autre manière, par décision étatique par exemple, ce qui n’est pas spécialement souhaité ici. La critique du marché utilisée comme argument pour justifier la fixation arbitraire et centralisée des prix a pour origine les défauts de sa variante lucrative. En effet, si la rente du propriétaire lucratif ne venait plus perturber le marché, alors on pourrait considérer que les travailleurs soient payés pour ce qu’ils travaillent, et non selon ce qu’on leur laisse. Le rapport de valeur défini sur le marché deviendrait alors beaucoup plus représentatif du travail de production, et les prix avec.
Les modes de propriété d’usage que nous étudierons sont non seulement compatibles avec le marché, et ont en commun d’être reliés plus ou moins directement à lui. Qu’un conseil de sages ou un algorithme fixe les prix selon ses propres critères est à éviter par tous les moyens. En cela, le marché non lucratif possède l’avantage d’avoir le pouvoir d’orienter la production vers un commun socialement défini, et nous verrons plus tard par quels moyens. Car le marché n’a pas de raison, il reste un simple outil de mise en accord sociale de la valeur. Il n’a pas de vocation politique intrinsèque, et peut favoriser certaines productions, y compris lorsque celles-ci détruisent le vivant, ou poussent la civilisation vers le péril. Le marché n’a pas de vision, il réalise des transactions entre pairs dont les critères sont essentiellement définis dans le présent. Bien sûr, le garant des lois pourra ajouter des règles pour fausser les tendances du marché, par exemple, en instaurant des bonus/malus ou des taxes, mais il semble sage de laisser le marché se réguler pour assurer le meilleur équilibre entre la production et la consommation, et d’agir non pas sur le marché, mais sur la distribution des outils de production. Mes propos choqueront l’antilibéral, éduqué à détester le marché car il ne peut dépasser la vision lucrative de ce dernier. Mais nous sommes ici dans la propriété d’usage, et les travailleurs possèdent leur outil de travail. Ce qui peut sembler un détail modifie la chaîne des valeurs dans son ensemble, et l’on ne peut comparer l’injuste marché lucratif avec le marché non lucratif.
Précisons que le bief de valeur que les taxes ajoutent au marché originel ne fausse en aucun cas la théorie de la valeur travail. En effet, l’instauration d’une taxe représente l’effet d’une institution sociale dont la crédibilité est suffisamment grande pour que les acteurs du marché s’y plient de gré ou de force. Fabriquer une institution sociale capable d’une telle puissance sur les individus ne peut être considéré autrement que comme le résultat d’un travail idéologique. Ce travail idéologique produisant une valeur, il n’y a rien d’étonnant à ce que celle-ci se répercute sur les prix des marchandises. Ainsi, la taxe représente la valeur du puissant travail idéologique de l’institution. Même si elle n’est pas perçue par le corps institutionnel, même si elle est redistribuée, elle vient modifier le rapport social à la valeur dans le marché. N’est-ce pas le même type de phénomène idéologique qui a permis aux propriétaires lucratifs de faire accepter à tous les locataires du monde de leur verser une rente ?
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Maintenant, descendons dans la cave de Ricardo. Le vin a globalement bien vieilli, et particulièrement un fût dont le nectar délicieux parfume les lieux, dont la valeur échangeable dépasse celle du tonneau voisin ayant tourné au vinaigre. Ceci est la preuve que la valeur suspendue n’est pas stockable sous une forme fixe, puisque son rapport au reste des marchandises du marché évolue dans le temps, et que la forme même du produit stocké peut subir des variations. Le marché normalisateur n’agit finalement qu’au travers de valeurs moyennes, et fixe le rapport social de la valeur à chaque échange, qui peut avoir lieu longtemps après le travail de production. On doit comprendre que le déstockage d’une valeur est soumis aux conditions d’échange de l’instant où il se produit, et que ces conditions redéfinissent sa nouvelle valeur échangeable. Voilà pourquoi la valeur d’un travail stocké, suspendue sous forme de bien ou de monnaie, s’échangera pour ce que vaut le désir d’obtenir son résultat au moment de l’échange, et que ce facteur est soumis à l’évolution permanente de la productivité et des désirs.
La préférence pour le fût bien vieilli au détriment du fût de vinaigre provient à la fois de nos goûts, mais aussi du travail de construction sociale du désir. Après tout, le vin, sang du Christ pour le Chrétien, et un breuvage sans valeur particulière pour le musulman, l’abstinent, une boisson de fête pour l’athée occidental, ou encore un moyen de résister aux contaminations d’une eau peu sûre chez l’antique Romain. La volonté d’obtenir tel ou tel bien stocké n’est-elle pas simplement le fruit du travail de construction du désir propre à chaque civilisation ? L’évolution du produit, bien que la valeur travail de sa production soit fixe, se répercute sur sa valeur d’échange. Un capital peut donc subir une évolution, c’est-à-dire que sa valeur au moment de l’échange peut correspondre à plus ou moins de travail que le travail nécessaire à sa production passée. Elle peut suivre une évolution propre, si le produit change de nature, par exemple que le vin se transforme en vinaigre, mais même si sa nature reste intacte, c’est bien le désir social de l’obtenir qui conditionne sa valeur à l’instant où il est échangé. Elle peut aussi subir la sociologie du mimétisme, qui provoque la ruée ou le boudage de certains produits. Mais le mimétisme n’est jamais rien d’autre que le résultat observable d’une construction idéologique bien précise, qui pousse les individus à se diriger vers un but commun momentanément désiré. Or, nous savons combien la construction idéologique est un travail de Sisyphe. Il serait alors étonnant de négliger son existence non spontanée, et de s’interdire de la compter pour ce qu’elle est : un travail socialement nécessaire. Nous retournons ainsi à la définition native de la valeur.
La spéculation provient de cette incertitude sur l’évolution d’un bien stocké, non consommé, non usé. Tout le travail du spéculateur est dépensé pour essayer de prédire cette évolution, à s’inscrire dans la fonction du mimétisme, à développer une empathie cupide. Ce travail lucratif d’utilité sociale discutable, mobilise des générations de brillants mathématiciens dont le talent est gâché à cette besogne pour tenter de garantir à un acheteur qu’il pourra revendre plus cher son bien non usé. Le trading haute fréquence ou autre aberration technologique et écologique de ce genre, ne sont rien d’autre qu’un travail de prédiction mécanisée du désir. Il serait d’ailleurs amusant de vérifier si les algorithmes d’achat-vente miment leurs congénères électroniques.
La spéculation enrichit le vendeur au détriment de l’acheteur selon la règle que l’acheteur paye le prix maximum qu’il est prêt à dépenser pour satisfaire son désir. L’affaire spéculative n’enrichit pas l’économie pour ce qu’elle est : un transfert de valeur d’une main à une autre, à bilan nul, un grand casse. Le travail abstrait du spéculateur est effectivement un travail générateur de valeur mesurable par la rente payée par l’acheteur. N’oublions pas que dans cette histoire, le producteur de la marchandise qui fait l’objet de la spéculation n’est pas concerné directement par l’évolution de la valeur de son produit[1]. La spéculation agit donc comme n’importe quel commerce, à la différence qu’elle ne procure jamais l’utilité sociale du commerce, dont le rôle consiste à faciliter l’écoulement des marchandises. Bien au contraire, la spéculation fabrique une rareté artificielle par la hausse des prix, non pas en faisant diminuer le nombre de marchandises, mais le nombre d’acheteurs en capacité de payer. Résumons, la spéculation n’est d’aucune utilité pour l’économie : elle ne finance pas les entreprises ; elle consiste à jouer des désirs pour pomper de la valeur ; elle coûte au peuple des cures d’austérité socialisées par l’État hybride ; son effet sur la hausse des prix augmente les inégalités ; elle décuple le pouvoir des propriétaires lucratifs ; elle bloque l’accès à l’usage des biens, et particulièrement du logement.
Parfois, la spéculation contredit les lois de l’offre et de la demande. Celles-ci nous expliquent qu’un marché se régule théoriquement par les prix. Le producteur cherchant à vendre cher, voudra produire davantage si le prix est élevé. L’acheteur achètera davantage si les prix sont bas. Le prix d’équilibre résultera de la confrontation permanente de ces deux volontés antagonistes. Il se régulera ainsi comme un système asservi. Jusque-là, tout va bien. Mais cette vision n’a plus aucune réalité sur les marchés financiers, de l’art, composés non pas de producteurs et de consommateurs, mais uniquement de spéculateurs (euphémisés par le mot « investisseurs ») qui achètent sans user des biens pour les revendre, et qui revendent des biens non usés pour en acheter d’autres qu’ils n’useront pas… Dans le monde parallèle de la spéculation, la demande peut augmenter avec la hausse du prix, ce qui rend de facto l’auto-régulation des prix impossible, et contredit l’argument phare des défenseurs de la propriété lucrative, à savoir que les prix de marché se réguleraient toujours par les lois de l’offre et de la demande, donc ne nécessiteraient aucune intervention externe. Comme un système à rétroaction négative, cette forme de spéculation crée des bulles dont le coût finit toujours par être socialisée : puisque la spéculation ressort d’un simple transfert de richesse à somme nulle. Voici une des raisons pour lesquelles il faut fermer la bourse en urgence. En effet, le désir commun des investisseurs de posséder un même bien fait monter le cours des actions du marché secondaire, celles qui ne financent plus l’entreprise, ce qui est l’exact contraire de la loi de la demande. Les prix s’emballent sous l’action du phénomène social de mimétisme, jusqu’à la loi de l’endettement maximum, puis la faillite. La doxa néolibérale nous a vendu l’idée que les marchés spéculatifs se régulaient par nature : voici prouvé le contraire.
L’emballement spéculatif des prix nous a menés régulièrement à des bulles spéculatives. Pour éviter l’effondrement du système lucratif, l’endettement maximum des spéculateurs a été reporté sur la part socialisée du régime hybride, sur la dette publique par l’État néolibéral, qui pouvait ensuite justifier toutes ses politiques austéritaires selon l’argument ridicule et désormais irrecevable de la fatalité des crises. On sait combien le libéralisme de pacotille des néolibéraux reste darwinien pour les locataires de la propriété lucrative, à savoir que les banqueroutes sont artificiellement évitées via les garanties socialisées d’État. Le citoyen modeste rembourse les erreurs qu’il n’a pas commises, les pertes d’un jeu dans lequel il n’a aucune participation. Devant le fait accompli, une fois le coffre vide, il subit la propagande médiatique qui tente de faire passer la pilule en invitant des acteurs qui débitent toujours les mêmes arguments, les mêmes astuces rhétoriques[2] : « nous n’avons pas le choix ; nous devons rembourser la dette en bon père de famille ; il en ressort de notre responsabilité ». Mais rembourser qui ? les acteurs de la crise : des propriétaires lucratifs à l’abri du besoin ? Voici une jolie variante de la loi de la capillarité.
En maintenant sur ses pieds par la socialisation un système bancal, l’État néolibéral aggrave une pauvreté artificielle dont les victimes se chiffrent en millions, dont l’espérance de vie se réduit[3]. La banqueroute pure et simple devrait être le terminus naturel du système lucratif. Seulement, les gouvernements néolibéraux, darwiniens sélectifs, jouent à compenser sans corriger l’instabilité structurelle de la propriété lucrative. Ils sont prêts à plonger dans la misère un peuple entier pour maintenir en vie leur idéologie, comme nous l’avons vu en Grèce par exemple, où les effets d’une crise artificielle ont tué indirectement nombre de gens vulnérabilisés par le système lucratif et son dangereux mode hybride. Quand on pense qu’Athènes à été le berceau de la démocratie…
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La valeur modifiée par les logiques spéculatives peut mener à contredire les lois de l’offre et de la demande, nous l’avons vu, mais est-ce pour autant un motif pour contredire la valeur en tant que quantité de travail ? La valeur d’un titre de propriété en bourse dont la possession est par essence temporaire, puisqu’il est destiné à la non-consommation, se traduit dans le désir commun de le posséder ou de s’en débarrasser. Le spéculateur suivant par mimétisme ses compagnons de fortune ou de faillite, effectue un véritable travail d’affût, dont la durée est mesurable. C’est ce travail qui exprime la valeur des marchandises non consommées, porteuses du désir de gain commun à tous les spéculateurs. La spéculation représente une forme absolue de propriété lucrative puisqu’elle consiste à devenir propriétaire d’une marchandise pour ne jamais l’utiliser, dans le but unique de la revendre, c’est-à-dire sans l’user pour ce qu’elle vaut, sans la consommer, sans détruire le travail qu’elle contient. Les multiples facteurs qui définiront l’évolution du prix permettront d’assister à une nouvelle forme de travail : le travail à perte. Car le spéculateur peut gagner comme il peut perdre. Lors de l’effondrement d’une bulle, la rente spéculative peut ruiner un individu qui a dépensé son temps et son énergie pour travailler, par la décompensation de la surconfiance dans une valeur cristallisée. Il rembourse en effet le gain passé des spéculateurs qui lui ont vendu un titre survalorisé. Car l’expression d’un gain n’étant en réalité que le reflet d’une somme perdue ailleurs, il en ressort que la productivité négative de ceux qui payent le gain correspond à la productivité positive de ceux qui l’encaissent. La perte du spéculateur offre un exemple de productivité négative, à savoir qu’un travail peut être réalisé sans gain, voire coûter de l’argent au travailleur. Au premier abord, cet exemple peut sembler exceptionnel, mais il est en réalité d’une banalité déconcertante dans la propriété lucrative, puisque cette dernière se base entièrement sur le principe du surtravail. En effet, quelle différence de principe y a-t-il entre le surtravail d’un locataire, et le surtravail d’un perdant aux jeux spéculatifs ? Les deux payent le gain d’autrui par du temps de travail gratuit, perdu. Seulement, le spéculateur a au moins une chance de récupérer le surtravail d’autrui, contrairement au locataire dont la destinée est toujours de payer la rente.
Ainsi, les faillites socialisées sont une forme d’expiation par délégation d’un péché non commis par ceux qui portent concrètement le rachat des pertes. Les groupes minoritaires d’actionnaires ou porteurs de dette, peuvent à eux seuls ruiner une civilisation en faisant porter aux dominés majoritaires les remboursements de leurs pertes aux jeux. La part socialisée du régime hybride revêt de cette manière tout son habit de domination, en venant s’ajouter au détournement quotidien du surtravail des locataires.
La spéculation financière, en plus de représenter une forme d’inutilité sociale problématique, qui génère l’instabilité des prix, consomme énormément d’énergie fossile et de minerais dans des algorithmes futiles, ou à travers la consommation énergétique de millions de mètres carrés de bureaux de verre et d’acier. L’appât du gain, associé à la mécanique de la propriété lucrative, mène à ce constat ridicule qu’on peut brûler du charbon pour alimenter des centres de données qui calculent des transactions financières… qui contribuent à l’accélération des banqueroutes socialisées. Le ratio énergie consommée/utilité sociale laisse sans voix. De plus, les paris sur l’avenir, sur les productions futures peuvent être évités sans difficultés, contrairement à ce que le discours dominant explique religieusement. Nous devrons donc choisir à quoi employer l’énergie et le temps de notre société, à savoir où placer le travail humain et le travail mort en redéfinissant des priorités anthropologiques. L’exploitation financière de la puissance du désir ne nous sortira pas de l’impasse écologique et anthropologique générée par la propriété lucrative. Au contraire, en poussant le spéculateur à l’accumulation, elle incite les acheteurs à travailler davantage pour se payer des biens désirables, à produire plus pour enrichir le vendeur qui produit son coûteux mais faible travail spéculatif.
[1] Dans le cadre de la bourse, le marché secondaire ne finance pas les entreprises. Dans le cadre d’une production marchande, le producteur a été payé une fois lors de l’échange de sa production. Puisqu’il vend son produit au spéculateur, le producteur n’est pas concerné directement par la spéculation, même si l’évolution de la valeur peut effectivement modifier le prix de ses productions futures.
[2] Sur ce thème, se reporter aux ouvrages de Schopenhauer, L’art d’avoir toujours raison, et de Clément Viktorovitch, Le pouvoir rhétorique, qui dégrossissent les cabrioles verbales de l’argumentaire dominant.
[3] Insee, l’espérance de vie par niveau de vie : chez les hommes, 13 ans d’écart entre les plus aisés et les plus modestes. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3319895
Section VII : La valeur échangée à l’instant t influence la valeur échangeable d’une production future. Le travail dépensé dans le passé reste en mémoire sur le marché, et cette mémoire influence le rapport social de définition de la valeur d’échange.
Plus un marché est vaste, avec des règles homogènes, plus il est juste : par exemple à l’échelle de l’État-nation. Dans l’exemple précédent, les deux fûts de vin et de vinaigre s’échangent à des valeurs différentes, bien que le travail de production du vigneron ait été le même pour chacun. La production future sera conditionnée par les bonnes ou mauvaises surprises de la production présente. Un décalage de valeur peut être constaté entre les productions successives, et sera répercuté sur le prix d’achat de la production de l’année en cours. Si tous les fûts tournent au vinaigre, la valeur d’échange sera affectée, et à l’inverse, une production bonifiée par le temps augmentera la valeur d’échange du travail du vigneron. Lorsque la production est achetée d’avance, on constate un phénomène particulier : c’est la confiance dans la qualité de la production future qui augmente la productivité du travail. Sans dépenser plus de travail humain, sans dépenser plus de travail mort, le producteur échangera plus de valeur par la croyance des acheteurs dans la qualité de sa future production.
On peut donc considérer que sa productivité sera conditionnée par l’historique et la mémoire des échanges de valeur de son travail. Cela n’a rien de surprenant, puisque le marché est le lieu de mise en accord sur la valeur, et que celle-ci n’a aucune raison d’échapper à la construction sociale, donc à la mémoire ou la croyance collective. La difficulté du problème tient dans l’idée que la productivité sur la valeur d’échange ne peut se calculer à l’instant t, mais doit d’abord subir l’épreuve du marché, de la comparaison d’avec ses pairs, puis sa suspension sous forme stockée. Le déstockage du produit donnera lieu à un échange de seconde main illustré par Ricardo. La valeur de l’échange de seconde main servira de référence dans le rapport social qui entraînera la définition de la valeur de l’échange futur de première main du même bien ou service. Un vin qui se revend bien permettra à son producteur d’augmenter sa productivité, c’est-à-dire de tirer un plus fort revenu à travail constant, valorisant au passage la propriété du producteur. Ce phénomène, constaté pour les grands crus français, explique le mécanisme d’augmentation des prix, donc de la rente des propriétaires lucratifs de certains coteaux prestigieux. Ce que Ricardo appelle le prix de monopole, correspond au prix le plus élevé qu’un acheteur est prêt à débourser pour obtenir le bien désiré.
Section VIII : Le désir d’échanger une marchandise provient aussi d’un — travail — de construction sociale.
Nous l’avons vu, la valeur peut aussi prendre la forme pure du désir. Précisons cela. Le désir de survivre peut donner de la valeur, tout comme le désir social le plus futile, souvent méprisé alors qu’il joue un rôle fondamental. Par exemple, lorsque deux enfants échangent des billes selon des critères de désirabilité. Si l’un estime que la bille rouge vaut tant, et l’autre que la bille multicolore vaut plus, alors ils échangeront probablement 2 billes rouges contre 1 une bille multicolore. Trois questions se posent alors : 1° D’où provient la préférence pour la bille multicolore, et en quoi influe-t-elle sur la valeur d’échange ? 2° La préférence pour la bille multicolore vaudrait-elle pour mille personnes comme pour nos deux enfants ? 3° Comment se fixe la valeur d’échange ?
À la question 1, on peut répondre que la préférence correspond aux fruits de la construction d’un désir, et que cette construction du désir résulte d’un travail qui, comme tous les autres travaux, possède sa durée moyenne. Au départ, la valeur d’échange de la bille correspond à la quantité de travail humain nécessaire pour qu’elle finisse dans la poche de l’enfant ; à laquelle on rajoute la quantité de travail humain nécessaire à la construction du désir pour la bille multicolore. On pourrait supposer ici que la bille multicolore nécessite plus de travail que la bille rouge pour sa fabrication, ce qui la rendrait plus chère. Mais rien ne prouve ici qu’elle coûte plus de travail humain pour sa fabrication. Supposons même que le coût de fabrication des deux billes soit strictement identique. La valeur d’échange supérieure de la bille multicolore proviendrait alors uniquement du travail humain mobilisé pour construire le désir. Ce travail humain pourrait provenir du monde marchand, par exemple à travers une publicité pour la bille multicolore, simple argumentaire de vertus construit par intérêt d’écouler la marchandise « bille multicolore » à une valeur supérieure au travail humain mobilisé pour sa fabrication. L’entreprise de publicité, au sens large, mobilisant une durée de travail à travers une multitude d’acteurs, devra ajouter la valeur de son travail publicitaire à la valeur du travail de fabrication. Par opposition, la valeur du désir pourrait aussi bien provenir du travail non marchand, par la puissance des échanges sociaux, construit sous les influences dominantes. Si une société bannissait le rouge par pure convention sociale, alors la valeur d’échange de la bille rouge baisserait inéluctablement. Il en résulterait néanmoins que le bannissement du rouge aurait nécessité un travail de construction sociale, non marchand, mais néanmoins réel et mesurable. Voilà pourquoi les histoires de main invisible ne sont que fable et ignorance, résultat de l’incapacité de mettre en équation tous les facteurs de la complexité du travail humain aboutissant à la création de conventions sociales. Mais en cela, la mécanique newtonienne du marché d’Adam Smith serait respectée.
À la question 2, cette préférence pour la bille multicolore découlera de la reproduction du désir d’entre les individus, résultat collectif du travail nommé au point 1. Nous aurions pu tomber sur des enfants qui estiment par pure convention bilatérale que la bille rouge soit plus désirable, car les moyennes ont de particulier de découler généralement de variations. Voilà pourquoi il faut un certain nombre d’individus pour répéter, puis rétablir les critères de la valeur d’échange. Nous voyons ici en quoi l’économie n’a rien d’une science mathématique pure, mais relève plutôt d’une science sociale. Même le bureau des méthodes de Taylor se trouverait bien démuni devant la tâche à accomplir, puisque les valeurs d’échanges mesurables au chronomètre sont diffusées si profond dans la division du travail, et souvent hors du marché, que leur mesure précise est impossible. Il faudrait arpenter les confins du cerveau de tous les acteurs, et pouvoir prédire leurs actions pour espérer obtenir un résultat. Voilà pourquoi on lisse, on rabote, on réduit, parce que c’est l’histoire de la mathématique de simplifier le monde, de se nourrir de variables reproductibles. De plus, toute mesure faisant perdre l’objectivité de l’observation, ajoute l’erreur dans le système. L’abondance de facteurs traités par les supercalculateurs, capables de résoudre des milliards d’équations par seconde, mais incapables de tracer un cercle[1], ne permettra jamais de prendre en compte l’estime profonde, secrète et inavouée que chacun ressent à propos d’une valeur. Ils ne traiteront pas non plus la réceptivité subjective à la publicité, à l’influence dominante. Comme pour tous les domaines, la modélisation mathématique « s’approche » du réel par réduction, elle l’idéalise. Car l’Idée platonicienne du cercle correspond à une extrême simplification conceptuelle, la Nature ne produisant aucun cercle idéal. Depuis plusieurs millénaires, on considère l’Idée supérieure au réel : en voilà un bel exemple de construction sociale. Déjà, pourquoi séparer les deux mondes ? L’un ayant besoin de l’autre pour exister, les dissocier parait ridicule. Ensuite, on constate que l’Idée ne se produit jamais dans l’expérience, que les modèles les plus géniaux comme la relativité générale sont tous réductifs[2]. Rien n’interdit d’inverser notre raisonnement, à savoir : que l’Idée ne soit jamais qu’une approximation du réel, que le réel, par sa complexité impalpable nous contraindrait à construire des conventions simplificatrices, des cercles imaginaires, des réductions mathématiques.
À la question 3, la valeur d’échange peut varier selon que la durée de travail et la force productive nécessaire à la création de chacune des billes varie. La bille rouge, par sa simplicité de fabrication, devrait coûter moins de travail humain que la bille multicolore, mais admettons qu’une augmentation de la productivité rende les durées de travail égales pour les deux billes : pourquoi la bille multicolore s’échangerait contre deux billes rouges ? Si tel est le cas, soit : on s’obstine à ne voir que la durée de travail nécessaire à la fabrication des billes et elles doivent s’échanger à 1 pour 1 ; soit : une valeur supplémentaire fait augmenter la valeur de la bille multicolore, qui la fait s’échanger contre deux billes rouges. Là encore, on la retrouve dans la durée du travail de construction du désir. Dans le cas de nos deux enfants, on voit comment ces règles de la valeur d’échange sont précaires, voilà pourquoi il semble utile de conserver un grand marché pour définir des critères sociaux stables de la valeur, c’est-à-dire le cumulatif de la valeur de production de la bille + le cumulatif de la valeur de construction de son désir.
[1] Les ordinateurs tracent uniquement des polygones, les cercles ou les courbes sont donc pour eux des suites de segments. Ils ne peuvent pas tracer de cercle que par approximation.
[2] La théorie de la relativité générale fonctionne pour des objets sphériques. Or, aucun astre céleste ne l’est parfaitement. Les objets en rotation s’aplatissent, et leur densité n’est jamais homogène.
Section IX : le travail pour soi consiste à consommer directement la valeur d’usage, c’est-à-dire détruire son propre travail. Il se passe du marché puisqu’il n’est pas échangé.
Le travail pour soi, bien qu’il soit nié par les propriétaires lucratifs, reste néanmoins un travail, et peut représenter une grande part de la valeur totale produite par le travail humain. Seulement, on postulera que son champ d’action se limite à priori à son producteur-consommateur, hors du marché. Il peut néanmoins fournir une grande utilité sociale. Mais l’affaire n’est pas si simple, l’Homme primitif se contentait-il de consommer uniquement de la valeur d’usage ? Admettons qu’il cueillît des cèpes pour les manger, s’affranchissait-il pour autant de ses pairs, y compris du patrimoine de travail social de ses ancêtres ? non évidemment. Ne serait-ce que son apprentissage, son éducation valût déjà quelque chose. L’absence de valeur d’échange définie par l’absence d’échange ne semble jamais réalisable totalement en dehors des fonctions vitales. Cela supposerait la vie d’isolat, comme un animal solitaire : chose dont Sapiens semble peu capable. Bien sûr qu’on peut travailler pour soi, mais il semble impossible de vivre sans jamais rien échanger, donc de s’extraire de la valeur d’échange, donc de s’extraire de la division du travail. Cette différenciation entre le travail pour soi et le travail échangé pose les prémices de la définition générale du travail : même si le travail ne donne lieu à aucun échange, il n’en perd jamais sa nature de travail[1]. On peut en déduire que l’activité entière de l’homme ne consiste en rien d’autre que du travail, et génère en permanence de la valeur d’usage, plus ou moins échangée. Ô j’entends les propriétaires lucratifs ruer, crier au scandale. Comment ? le travail hors du marché lucratif ? Leur colère se fonde sur ce précepte que ce qui ne les enrichit pas serait indésirable, voire n’existerait pas. Ils pointent du doigt le travail pour soi, le détestent, veulent sa mort, car il leur échappe. Voilà pourquoi on retrouve une faune de néoruraux dans nos villages, ces gens blasés des folies managériales de la propriété lucrative, redécouvrant qu’il y a une vie en dehors du marché lucratif, qu’on peut consommer la valeur d’usage directement, travailler à planter des salades et cueillir des baies sauvages pour les manger, boire l’eau de pluie sans que cela ne rapporte le moindre centime au marché lucratif ! Alors le capital s’offusque et les agresse de son vocabulaire en les qualifiant d’inactifs, d’improductifs, puisque sa rente s’endort. Pour autant, ces néoruraux dont l’objectif souvent inavoué se nomme communalisme, expérimentent ce précepte que Sapiens ne peut s’extraire de la division du travail. Lorsqu’ils tombent d’un cerisier au printemps, se cassent une jambe et bénéficient d’une promenade en hélicoptère vers l’hôpital le plus proche, qu’un chirurgien leur visse une broche en titane dans l’os : ils se rappellent qu’une construction sociale a eu lieu en amont. Personne n’échappe au besoin d’échanger de la valeur, personne ne s’extrait de la macroéconomie.
Nous voyons donc apparaître le besoin de diluer la valeur d’usage dans la division sociale du travail pour que celle-ci puisse prendre la forme d’une valeur d’échange. Sans elle, pas de production de marchandises, pas de société. L’Homme a de particulier qu’il ne peut pas répondre à tous ses besoins lui-même ; l’ermitage correspondant déjà à une forme sociale, à un rapport particulier au reste du monde dont il est impossible de s’extraire. Simplifions alors, ne comptons comme Marx, que la durée de travail socialement nécessaire dans la valeur. Le problème se corse dans les sociétés néolibérales. La valeur s’y trouve non seulement comme mesure de la durée de travail nécessaire, mais autre chose d’impalpable la fait grimper. Cette autre chose trouve son origine dans le désir. Rien n’est plus simple de constater qu’une boîte de conserve sur un piédestal de Beaubourg ou l’urinoir de Marcel Duchamp n’a nécessité que peu de durée de travail à sa réalisation concrète, à sa fabrication physique. Pourtant les prix de l’art moderne émanant d’un délire collectif entre riches, n’ont aucun rapport avec la durée de réalisation des œuvres en question. Si Marx avait raison, la valeur de l’urinoir de Duchamp devrait correspondre à celle du même urinoir dans un rayon de commerce. Si cette valeur du même produit est effectivement plus élevée dans la galerie d’art par rapport à la galerie marchande, et si l’on suppose le prix comme représentatif de la valeur, alors une quantité de travail doit être cachée quelque part, mais où ? Avant de répondre, posons-nous la question de l’origine du désir : est-elle naturelle, ou nécessite-t-elle du travail ? Puis-je désirer un produit que j’ignore ? Puis-je me raccrocher à une construction sociale si je suis hors de la société ? évidemment non. Sous forme d’un syllogisme : la construction de ce désir nécessite du travail, et la durée de ce travail possède une valeur, donc la construction du désir participe à la valeur. Ce travail caché que nous venons d’identifier n’est rien d’autre que la durée de travail nécessitée par la création du désir.
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Pour résumer, toute la valeur naît du travail, y compris lorsque celui-ci prend des formes absconses, comme la fabrication du désir, la définition des règles sociales, la fabrication de l’ennemi ou de l’euphorie collective. Si les propriétaires lucratifs peuvent spolier en toute légalité, c’est bien à la suite d’une quantité de travail qui légitime leurs agissements. L’invention de ce mode de propriété ne s’est pas construite toute seule, et nous devrions la remercier puis en changer. L’impasse écologique et ontologique dans laquelle nous plonge la propriété lucrative, ne pourra se résoudre qu’en adoptant un mode de propriété qui défavorise la course effrénée à la croissance, véritable moteur de la rente. Cette proposition induit par conséquent la déconstruction méthodique du travail d’acceptation sociale de la propriété lucrative. Ce travail s’accomplira nécessairement par remplacement, c’est-à-dire qu’il faudra fournir à notre tour le travail de construction idéologique associé à la propriété d’usage, pour éviter le vide d’entre-deux qui mènerait fatalement à la catastrophe. Ce travail entamé devra se poursuivre pour formaliser le plus précisément possible à quoi pourrait ressembler le monde désirable et vivable de demain — et cette proposition passera nécessairement par une révolution du mode de propriété.
[1] Marx, Le capital, SI, Ch II : « En tant qu’il produit des valeurs d’usage, qu’il est utile, le travail, indépendamment de toute forme de société, est la condition indispensable de l’existence de l’homme, une nécessité éternelle, le médiateur de la circulation matérielle entra la nature et l’homme. ».
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