
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 1 – Mythes et préjugés
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Il parait sage de ne jamais dissocier les croyances de la subsistance qu’elles procurent à leurs prédicateurs. Si on y réfléchit, de l’ancienne noblesse à l’aristocratie financière actuelle, les avantages procurés par l’application d’une idéologie agissent comme des ferments actifs de la croyance en son bien-fondé. Les bénéficiaires des richesses procurées par un ordre idéologique précis n’ont aucun intérêt à pratiquer la généalogie des faits, ni à remettre en cause leur position sociale. Lorsqu’on fait corps avec l’idéologie, on finit toujours par invoquer l’ordre naturel, par transformer une construction sociale artificielle en règle divine. C’est par intérêt que l’on rend indiscutable ce qui nous arrange et ce qu’on désire. Le point inquiétant de ce phénomène arrive lorsque le prédicateur « croit » en la naturalité des lois qu’il professe, phénomène qu’on peut constater à longueur de journée dans les grandes rédactions occidentales. La parole et libre pour ceux qui sont d’accord avec l’ordre idéologique : il est donc normal que les éditorialistes investis par l’idéologie dominante ne ressentent aucune censure, et leur argument ridicule qui consiste à nous expliquer qu’on ne leur a jamais empêché de dire quoi que ce soit, vient seulement justifier que le phénomène de diffusion idéologique a si bien fonctionné qu’ils font désormais corps avec l’idéologie en question et la défendent inconsciemment.
Le désarroi dans lequel ont été plongées les rédactions des médias dominants durant l’épisode des « gilets jaunes » en France, vient illustrer le niveau de croyance idéologique dont elles sont investies. On sait pourtant que l’ordre établi finit toujours par être bousculé par l’arrivée d’un phénomène inattendu, d’une découverte scientifique, d’un mouvement social, d’une catastrophe naturelle. Si l’origine d’un phénomène pour le scientifique correspond toujours à la conclusion d’une suite d’évènements, à savoir que pour expliquer l’origine d’un phénomène, on doit pratiquer sa généalogie, le refus de penser des classes dominantes consiste précisément à remplacer le travail généalogique par des croyances. Les médias dominants sont aux dominés aujourd’hui ce qu’était le tribunal d’inquisition pour Galilée, à savoir une instance avec laquelle le dialogue est compliqué. Le modèle hybride donne prioritairement la parole à ceux qui sont d’accord avec lui. Les rares contradicteurs sont entourés de chroniqueurs, d’« experts » dont le travail consiste à consommer le temps de parole de l’opposant, à utiliser les arguments de la naturalité, à diverger du sujet pour le discréditer.
Cette croyance ridicule en la naturalité des lois de domination n’a rien de nouveau. On peut relire Malthus pour s’en convaincre, qui concluait que « La cause générale et permanente de la pauvreté a peu ou point de rapport avec la forme du gouvernement, ou avec l’inégale division des biens ; — il n’est pas en la puissance des riches de fournir aux pauvres de l’occupation et du pain ; — et en conséquence les pauvres, par LA NATURE MÊME DES CHOSES[1] [sic], n’ont nul droit à leur demander. » On trouve difficilement meilleur exemple de discours sur la naturalité de la domination.
Or, Malthus, comme les médias dominants du xxie siècle, utilisait deux arguments faux :
1° La pauvreté serait indépendante de toute construction sociale, donc la domination d’une minorité n’aurait rien à voir avec les lois sociales.
2° Puisque cet ordre serait naturel, on ne saurait en changer, donc l’existence des mécanismes de domination serait justifiée.
Non seulement ces deux arguments ressemblent à s’y méprendre à des mantras d’auto-conviction, mais on pourrait simplement inverser le raisonnement, à savoir que l’existence d’une majorité dominée — résulte — des lois écrites par les dominants. Sur le moyen de résoudre les inégalités, je partage néanmoins l’idée que les mécanismes de redistribution de la propriété lucrative ne peuvent solutionner ce problème, qu’il faut actionner d’autres leviers que la taxe ou l’impôt. Bien que cette assertion soit contre-intuitive puisqu’elle aurait comme conséquence d’enrichir les riches, il faut la concevoir dans un autre système de propriété : la propriété d’usage, et en comprendre le fondement. N’oublions pas que l’impôt compensatoire est motivé par l’inégalité produite dans le système lucratif.
Dans la société humaine, complexe, composée de boucles et de rétroactions, les lois de la propriété peuvent varier énormément. Personne ne peut donc affirmer qu’elles sont immuables ou naturelles. De plus, si quelques lois fondamentales de la physique semblent effectivement immuables[2], les lois sociales sont soumises à une évolution permanente, comme tous les mécanismes de la survie. Autrement dit, la seule loi naturelle en sociologie est la loi de l’évolution. Impossible d’invoquer la Nature pour justifier le statu quo, une vérité définitive, puisque aucune époque ne ressemble à la précédente. Si les lois de la propriété sont partout observables dans la Nature, il sera prouvé dans cet ouvrage combien leurs différents modes agissent en puissance sur la répartition du pouvoir et des richesses, comment le mode lucratif permet d’institutionnaliser le vol représenté par la rente. Si la propriété lucrative a vécu, elle évoluera et disparaîtra un jour : selon les cycles du vivant.
Notes
[1] En majuscule dans le texte original.
[2] Lorsqu’on observe l’Univers lointain, on observe le passé. La vitesse de la lumière étant très lente en comparaison des dimensions de l’Univers, plus un objet est loin, plus sa lumière qui nous arrive est ancienne. C’est de ce constat qu’on a déduit que les lois de la physique n’avaient pas changé depuis des milliards d’années, puisque les « vieilles lumières » nous renvoient un monde dont le fonctionnement est comparable à celui du présent.
[…] travail des machines a accéléré deux choses : la récolte de la rente et l’épuisement du potentiel de travail de…
[…] définitivement : l’économie lucrative est structurellement improductive. Elle détruit du potentiel de travail, l’environnement, asservit les véritables producteurs de richesse.…
[…] sert particulièrement les dominants. Elle entretient contre les citoyens majoritaires un système néoféodal à bout de souffle. La loi…
[…] a pas besoin de sortir d’une grande école pour se rendre compte de tous ses intérêts. De plus, elle…

[…] se confirment des hypothèses que j’énonce depuis longtemps, à savoir que le capitalisme n’existe pas sans la socialisation des…