
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 3 – Le retour du réel
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La collapsologie, comme science de l’effondrement, entend analyser les chiffres d’évolution de la société pour écrire et proposer des scenarii de collapse : c’est-à-dire de chute brutale de la population et du niveau de vie après une croissance exponentielle. Le raisonnement, basé sur le principe de population de Malthus, le rapport Meadows[1], puis d’autres modèles mathématiques plus récents, nous indique comment une population ayant tendance à croître de manière exponentielle dans un monde de ressources à croissance arithmétique va à son effondrement. Pour les non-initiés, une exponentielle correspond simplement au doublement régulier d’une quantité : 1, 2, 4, 8, 16, 32… L’exemple le plus connu étant celui de l’échiquier de Sissa, né de la légende suivante. Un servant indien inventa à son roi le jeu d’échecs pour le distraire : les rois s’ennuient, chose bien connue. Pour le remercier, le roi lui proposa de choisir sa récompense. Le servant, malin, proposa de déposer un grain de blé sur la première case de l’échiquier, deux sur la suivante, et de doubler le nombre de grains à chaque case. Le roi, méconnaissant les suites géométriques, accepta, amusé par la modestie apparente de la compensation. Sa surprise fut grande de constater que, si on applique la loi de l’exponentielle 64 fois, soit le nombre de cases de l’échiquier, on obtient 18 446 744 073 709 551 615 grains de blé.
Cette science du bon sens nous rappelle qu’on ne peut pas coloniser un espace fini avec une population infinie, et que des mécanismes de régulation entreront nécessairement en œuvre pour que le niveau de population soit à nouveau en adéquation avec les ressources. Le moment de la décrue brutale se nomme effondrement. Attardons-nous sur cette notion. L’effondrement des collapsologues occidentaux se définit comme un processus irréversible à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie) ne seront plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi : soit le lot quotidien d’un tiers de l’humanité[2], mais passons ce détail. Il n’est pas question ici de douter du sérieux de l’extrapolation des courbes des différents scénarii de collapse, mais de sortir de la vision palliative et défaitiste proposée par les collapsologues. Selon eux, les dés sont jetés, la destruction biblique est enclenchée. Un grand soir à partir duquel tout basculerait définitivement aura lieu, prenant par surprise toute la société. Le grand soir des collapsologues ressemble à s’y méprendre à une révolution anarchiste. Pourtant, la disparition de l’État représente peut-être le plus grand danger d’entre tous, à savoir la disparition de la seule institution capable de garantir les règles macroéconomiques.
Quoi penser de leur travail, alors ? Les phénomènes d’effondrement d’exponentielles sont légion dans la Nature, puisque la compétition de la reproduction sur l’accès aux ressources conditionne la survie, et que la fécondité est partout supérieure à la quantité de ressources disponibles. Nous sommes tous proies et prédateurs ; affamés et alléchants. Il faut se nourrir pour vivre ; se reproduire pour survivre. S’il existe un lien entre la nourriture et le nombre d’individus maximum, les puissances de la propriété lucratives le nient, puisqu’il vient contredire leur théorie de la croissance infinie. Elles font comme si les ressources n’avaient jamais de limites, comme si nous n’étions pas confinés à la surface du globe terrestre dans une couche d’atmosphère respirable d’une petite dizaine de kilomètres, comme si l’atteinte d’un point critique de croissance ne menait pas à une décroissance d’autant plus rapide que le pic est grand. Si je parle de croissance de population et de nourriture, c’est parce que l’analyse de Malthus porte essentiellement sur ces thèmes, et c’est tout à son honneur d’avoir rappelé cette règle fondamentale. Mais sa condescendance pour les pauvres, présentés comme des fainéants, complotistes, quémandeurs, profiteurs, sans conscience, me semble constituer une preuve de son acceptation des inégalités du système de propriété lucrative comme naturelles. L’idée que parmi les humains, certains seraient de trop, et tendraient à s’éliminer « naturellement » pour le bien commun ou par simple fatalité ne pose pas la question desquels ? Malthus répond là-dessus sans ambiguïté : ce sont les pauvres et leurs progénitures trop nombreuses qui sont voués à disparaître prématurément.
L’idée que la vie des pauvres vaudrait moins que la vie des riches, puisqu’on observe leur élimination en premier lieu, ne justifie en rien la naturalité de cette situation. En effet, si la pauvreté est une conséquence, que la richesse aussi, alors on ne s’étonnera pas que la règle instituée provoque l’élimination des individus affaiblis par elle-même. Voilà pourquoi, au-delà de la morale, on ne peut plus accepter le raisonnement malthusien comme recevable sur ce point. Si les pauvres meurent, c’est qu’on organise leur faiblesse, ou vice versa, qu’on organise la force des dominants. Après tout, rien ne justifie que le riche ne doive pas se sacrifier pour laisser la place de trop par rapport aux ressources disponibles, offrir le couvert manquant. On sait bien que c’est sa position sociale qui lui sauve la vie, que l’abus de propriété lucrative offre toutes les sécurités, et pour cause : en détournant le travail du pauvre, le propriétaire lucratif se renforce et le fragilise. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que l’un survive et l’autre meure. Puisqu’il semble évident pour Malthus que les pauvres représentent la seule variable d’ajustement des populations, gare aux dérapages génocidaires ou eugénistes car, pour ces questions, on pourrait toujours écrire des règles de désignation de qui doit mourir ? qui peut se reproduire ? qui mérite de vivre ? et laisser ainsi éclore les fondements du fascisme.
N’oublions jamais la religion de Malthus, prêtre anglican, endoctriné par les fables de la présence pneumatique, de la consubstantiation, et sa tendance à magnifier un au-delà hypothétique, c’est-à-dire de glorifier le salut dans la mort, l’apocalypse. Lorsqu’il désigne l’homme de trop : celui qui provoquera l’effondrement par la culpabilité de sa naissance, il dit : « Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert pour lui »[3] ; mais au lieu de compter les couverts, nous pourrions peut-être harmoniser la taille des assiettes. Pour tout ingénieur digne de bon sens, capable de comprendre qu’une règle de trois vaut parfois mieux qu’un modèle complexe qui nous dit ce qu’on veut entendre, il doit être évident qu’en consommant les ressources fossiles au rythme actuel, nous augmentons le risque d’une déconvenue future. C’est d’autant plus vrai que l’on tombe d’aussi haut qu’on grimpe.
Entre parenthèses, rappelons tout de même que le Bruxellois Pierre François Verhulst inventa en 1838 un modèle non exponentiel d’évolution des populations[4]. En s’appuyant sur les données de population de la Belgique, il théorisa l’évolution démographique en insérant des facteurs de freinage de l’augmentation du nombre d’habitants. Sa « fonction logistique » prédisait un seuil de population Belge à 6,6 millions d’habitants qui, si l’on retire l’immigration, est toujours d’actualité.
On voit donc que la population possède des limites intrinsèques, puisqu’il faut manger pour vivre, travailler pour produire la nourriture, et que cette opération de transformation de la gratuité de la Nature en valeur pour l’Homme consomme des ressources, dont les plus importantes sont limitées physiquement. Comme la nourriture procède de l’énergie, il parait évident que l’augmentation exponentielle de population procède de l’abondance d’énergie (fossile à 80%) dans laquelle l’Homme s’est baigné durant les trois derniers siècles. Au Moyen Âge, les villes vivaient du surplus agricole d’un cercle dont le diamètre correspondait environ à une journée de marche. Leur population se limitait donc à cette quantité de nourriture échangeable divisée entre les habitants de la ville. Si Rome pouvait dépasser le million d’habitants, ce fut le résultat de l’exploitation des provinces, des rives du Nil dont les céréales parvenaient à la capitale de l’Empire par transport fluvial et maritime. Les Romains ne produisaient pas toute leur nourriture, ils importaient des surplus agricoles prélevés dans l’Empire. Aujourd’hui, le huitième milliard d’êtres humains provient de l’exploitation mécanisée des terres arables défrichées, sur base exclusive des énergies fossiles, tant pour la mécanisation que pour la fertilisation, le conditionnement, le transport, la conservation, la transformation finale, la gestion des déchets, etc. Même si les plantes ou les poissons sont des ressources rapidement renouvelables, l’énergie dépensée par les machines qui permettent leur récolte procède du principe du potentiel fini de travail d’une ressource. Nous pourrions utiliser plus intelligemment nos technologies, par exemple avec des machines capables de trier et renvoyer les femelles pleines d’œufs à la mer, mais il arrive tout de même une limite absolue d’exploitation dans la disparition de l’espèce recherchée. Par exemple, sans la découverte du pétrole, il n’y aurait probablement plus aucune baleine dans l’océan. Sans éclairage et sans relâche, nous les avons chassées pour alimenter des lampes à huile, et la faillite du capitaine Achab n’a pour origine que le remplacement de l’huile de baleine par l’huile de terre. Pourtant, la ressource en baleine est parfaitement renouvelable, à condition de laisser la possibilité à l’espèce de se renouveler. Cet exemple illustre le principe qu’il ne suffit pas qu’une ressource soit gratuite et renouvelable pour pouvoir l’extraire de manière illimitée.
Pour les ressources renouvelables, il existe donc un principe amortisseur, qui impose une vitesse maximale d’extraction à partir de laquelle la ressource s’épuise plus vite qu’elle ne se régénère. Si l’on injecte trop de travail humain pour exploiter une ressource, celle-ci peut aller jusqu’à la disparition. Le croissant fertile transformé en désert par un excès de travail du sol donne une idée de ce que signifie l’extrême injection de travail dans l’extraction d’une ressource. Combien de travail humain faudrait-il injecter pour le rendre à nouveau fertile, si tenté que cela soit réversible ?
Mais certaines ressources renouvelables ne s’érodent pas, comme la lumière du Soleil par exemple. Si capter toute la lumière du Soleil ne fera jamais disparaître le Soleil, cela pourrait avoir des conséquences sur l’environnement, puisque le problème résolu de l’énergie abondante et renouvelable se transformerait en problème climatique. Cette expérience de pensée divine doit nous rappeler que tout acte humain, donc tout travail humain, a des conséquences, puisque le travail ne consiste jamais en rien d’autre qu’à une modification des flux. Tout travail humain génère une valeur pour son acteur, et des sous-produits indésirables. Manger des aliments revient à détruire ce que la photosynthèse a construit, en combinant le carbone des aliments à l’oxygène de l’air pour expirer du dioxyde de carbone. Heureusement, notre respiration ne suffira pas à consommer tout l’oxygène émis au Paléoprotérozoïque, que les plantes et les algues recyclent pour nous gratuitement grâce à la photosynthèse.
Les systèmes familiaux, ou plus largement anthropologiques, constituent historiquement des leviers puissants d’adaptation de la population à la quantité de nourriture disponible. Au temps de Malthus et dans les millénaires précédents, des moyens comme le célibat monastique, l’âge et le type de mariage, la corésidence, les lois de succession, l’émigration, l’enrôlement des garçons dans l’armée, limitaient de facto la population par la réduction des opportunités de reproduction. Dans chaque pays, la situation observée allait dans un sens qui permettait de contenir la démographie au niveau des subsistances disponibles. L’arrivée des énergies fossiles à chamboulé ces rapports sociaux millénaires, en permettant la mise en culture de millions d’hectares avec la plus grande facilité. Pour cause, ces ressources naturelles gratuites, qui demandent si peu de travail humain pour leur extraction, et ouvrent à une démultiplication sans précédent de la force humaine, ont déclenché un immense potentiel de travail. On ne s’étonnera pas dans ces conditions que la population se soit adaptée à la quantité de nourriture qu’on pouvait produire, et que les schémas ancestraux de limitation de la population aient explosé les uns après les autres.
L’effondrement peut aussi prendre une dimension politique, car les failles conceptuelles de la proposition hybride n’offrent aucune issue écologique : elle vivra son effondrement comme elle est née. Parmi ces failles, il y a la course mercantile à la rente, peu importe ses conséquences ; sa dimension religieuse, donc sa périssabilité à l’instar de toutes les mythologies[5]. Dans le mouvement néolibéral, existe la volonté de créer un homme nouveau, bien que les néolibéraux se soient moqués des soviétiques à ce propos, et qu’ils aient maudit les fascistes pour des ambitions analogues. Tous les systèmes s’effondrent, tous les régimes, toutes les formes politiques, les religions, les civilisations. Le nier, c’est nier le cycle du vivant. Qu’on me prouve que la naissance épargne de mourir. L’éternel retour concerne la vie dans sa globalité physique et morale. Il inclut les notions de naissance-croissance-effondrement-mort, contient la preuve de la vitalité qui, sans ces notions, ne pourrait s’exprimer. Ne nous laissons pas émouvoir par notre destin connu d’avance, soyons adultes, et voyons comment composer avec lui. Nous sommes à l’heure du bilan, à l’heure du choix, nous devons nous réinventer, et choisir parmi les attitudes suivantes : 1° La naïveté et l’ignorance : mourir de bêtise, faute d’avoir produit l’effort de comprendre, prévoir, visionner, réfléchir. 2° Le cynisme : maintenir l’état d’instabilité tout en sachant que l’effondrement va se produire, dans le seul but de vivre intensément jusqu’au bout. 3° Le déni : le moteur chauffe, quelques voyants s’allument, mais on accélère. 4° L’anticipation : prendre conscience que la fin d’un cycle de civilisation arrive, mais agir pour en atténuer les effets et essayer de rebondir.
Notes
[1] Rapport rédigé en 1972 pour le Club de Rome, appelé « Limits to growth » (limites de la croissance) par Denis Meadows (chercheur au Massachussetts Institute of Technology (MIT)), dans lequel un modèle mathématique appelé « World 3 » proposait des scenarii de collapse, selon différentes crises de pénuries d’énergie non renouvelable, mais aussi crise de pollution en cas d’énergie non renouvelable infinie.
[2] Selon les chiffres de la banque mondiale : 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable gérée en toute sécurité, 4,2 milliards sont privées de services d’assainissement.
[3] Pierre-Joseph Proudhon, Les Malthusiens, Boulé, 1849, https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Malthusiens
[4] Qui comprend tout de même une exponentielle dans sa formule.
[5] Les Égyptiens, par exemple, ne croient plus en Râ créateur de l’Univers. Les dieux Païens ne sont plus que des noms de planètes dénués de croyances : Mercure, Venus, Mars, Jupiter, Neptune, Uranus. N’est-ce pas la preuve que les mythes sont périssables ?
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