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Le travail mort des machines et le travail humain

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 3 – Le retour du réel



Une grande différence entre Sapiens et les autres peuples de la Nature réside dans sa capacité d’augmenter l’entropie en détournant de l’énergie. L’animal mange pour vivre, se régule dans sa consommation, ne prélève que ce dont il a besoin, ce qu’il est capable d’user directement. Il ne saigne pas la terre pour manger du pétrole, du charbon ou de l’uranium, contrairement à nos machines dont c’est la nourriture directe ou indirecte. Désignons comme machine tout objet qui ne consomme pas d’énergie humaine directement pour fonctionner[1]. Précisons aussi que les machines réalisent des transformations, au sens thermodynamique du terme, c’est-à-dire des modifications d’un système réalisées à l’aide d’un échange d’énergie avec le milieu extérieur. Par exemple, modifier un flux ou un objet, en un autre flux ou en un autre objet par la consommation d’énergie extérieure. En réalité, les machines ne travaillent jamais, elles sont simplement une manifestation du travail humain dans sa capacité à tirer une grande valeur des ressources naturelles gratuites. Sans machines, donc sans optimisation, l’Homme doit travailler beaucoup, alors qu’avec des machines, il optimise son travail en captant plus de ressources naturelles gratuites à son profit. Il peut alors transformer l’environnement à plus grande échelle. Cependant, pour simplifier l’exposé, nous considérerons que l’économie de travail humain fournie par les machines correspond à ce que nous appellerons le travail mort.

Le travail mort des machines se différencie du travail humain par la consommation d’énergie directement dans la machine pour réaliser les transformations, elle-même résultant du travail d’autres machines. Bien que l’humain mange aussi, on comprend qu’on ne peut comparer sa fonction avec celle des machines, puisqu’il est à l’origine de leur existence et de leur entretien. L’énergie consommée par l’Homme pour produire du travail mort, sera la somme du travail accompli pour mobiliser les machines, produire leur nourriture et leur permettre de consommer l’énergie de la transformation, donc de modifier les flux ou les objets. Elle sera d’autant plus faible en proportion du travail mort produit, que la machine transformera beaucoup d’énergie. Dit autrement, le travail humain sert à mobiliser le travail mort. Il doit être inférieur pour que le travail mort soit intéressant, ce qui implique de trouver des sources d’énergie abondantes et faciles d’accès, c’est-à-dire des sources d’énergie qui nécessitent peu de travail humain, et permettent de produire beaucoup de travail mort.

De cette optimisation du captage de la Nature gratuite, l’Homme obtient un travail mort qui le nourrit, l’habille, le lave, le transporte, le chauffe, le soigne, le loge, le distrait. Voici l’origine quasi exclusive du produit intérieur brut (PIB), de la croissance des économistes de pacotille qui, depuis leur monastère de pensée, croient la vie semblable à l’ascension d’une montagne sans sommet, pensent que le travail mort tombe du Ciel platonicien, ne dépend de rien de matériel, ou pire : le confondent avec le travail humain. Même si toutes les machines demandent du travail humain, donc de la valeur, pour leur conception, commercialisation, fabrication, installation et leur entretien, elles dépendent entièrement des sources énergétiques selon l’équation simplissime :

Pas d’énergie non humaine transformée = pas de travail mort

ou son opposé :

Énergie non humaine transformée = travail mort

Le travail mort, bien que son nom péjoratif prête à confusion, doit se comprendre comme l’opposé du travail vivant, qui pour notre cas correspond exclusivement au travail humain. On comprend donc le travail mort comme un effet de levier du travail vivant, dont le facteur de démultiplication α correspondant à l’énergie non humaine transformée dans les machines (travail mort) en rapport de l’énergie humaine mobilisé (travail humain). Le travail humain demandé pour rendre les machines fonctionnelles sera l’investissement qui permettra la mobilisation de l’énergie non humaine (force hydraulique d’une rivière, pétrole, charbon, uranium, lumière du Soleil, etc.). Cette énergie consommée dans les machines multiplie la force de l’Homme du facteur α, et lui permet de réaliser les exploits créateurs/destructeurs que nous connaissons. Par la même occasion, elle le rendra dépendant du travail mort, particulièrement dans les grandes villes des pays développés.

Si L est le travail, on peut présenter la démultiplication α du travail humain grâce aux machines selon cette équation simple :

Plus α est grand, plus on consomme d’énergie non humaine. Le facteur α peut donc se calculer ainsi :

Où pouvons-nous trouver de l’énergie non humaine ? on le sait désormais : dans les ressources naturelles. Or, rappelons toujours et encore que la Nature fournit — gratuitement — tous ses services : personne n’a investi pour enfouir du pétrole, pour que le soleil brille, pour que les rivières coulent ou que soufflent les alizées. Seul le travail humain possède un coût étant donné la nécessité de l’échanger en valeur : voici le principe de toute exploitation de ressources naturelles. C’est la somme du travail humain et uniquement du travail humain qui mobilise le travail mort, qui fixe le coût d’exploitation d’une machine. Le facteur α qui définira la quantité de travail mort obtenu pour une quantité donnée de travail humain dépendra du type d’énergie et du rendement de la machine utilisée : c’est-à-dire de sa concentration et sa facilité de mise en œuvre. Par exemple, les combustibles fossiles, la force hydraulique, la biomasse, puis les énergies peu denses comme la lumière du Soleil ou le vent, sont mobilisables avec plus ou moins de travail humain. La complexité de la notion travail mort/travail humain provient du besoin de consommer du travail humain pour mobiliser le travail mort, qui remplacera par la suite le travail humain : voici l’histoire des trois siècles précédents : une histoire aboutissant à une croissance de l’entropie et de la population mondiale sur la base essentielle de l’exploitation des énergies fossiles, d’un facteur α démesuré.

Toute production de travail mort étant issu du travail humain au facteur α près, donc de la transformation de l’environnement pour créer de la valeur, génère des sous-produits indésirables. Les gaz à effet de serre sont la manifestation évidente de la combustion des énergies fossiles, mais on peut extrapoler ce principe à toutes les énergies transformées. Souvent, la machine elle-même a généré des sous-produits indésirables pour sa fabrication, y compris lorsqu’elle transforme une énergie renouvelable comme la lumière du Soleil par exemple. Même le plus antique moulin modifie l’écoulement de l’eau dans la rivière, a généré un peu de gaz à effet de serre pour la production du fer et de la chaux. Bien sûr, les échelles de production de sous-produits indésirables ont été décuplées par l’utilisation massive des énergies fossiles et plus généralement, par l’industrialisation des procédés chimiques.

Contrairement à ce que prétend le récit dominant, la puissance technologique des Nations ne provient pas seulement d’un mode de propriété, et sûrement pas du régime hybride en particulier, mais essentiellement de la capacité des peuples à s’organiser socialement pour produire du travail mort, c’est-à-dire à augmenter le facteur α en exploitant la Nature. Or, ce facteur étant au plus haut lorsqu’on base la production du travail mort sur les énergies fossiles, on comprend rapidement pourquoi elles ont été préférées à toute autre, peu importe les régimes politiques. Néanmoins, les dégâts provoqués par ces mêmes énergies provoquent un freinage de la mobilisation du travail mort, puisque les ressources naturelles gratuites diminuent en quantité et en qualité à mesure que le changement du climat prend effet. La débauche énergétique que nous avons connue risque de se réduire avec la raréfaction des ressources fossiles, et le travail mort suivra mathématiquement la baisse du facteur α. Voilà pourquoi j’insiste sur l’idée que nous atteignons une fin de cycle civilisationnel, et que nous devons repenser notre rapport à la Nature, en commençant par le début : la propriété. Pouvons-nous affronter ce défi sans passer par la guerre dans un monde de propriété lucrative ? J’en doute, et il reste suffisamment de pétrole pour défendre les propriétaires lucratifs. Alors changeons les règles comme il est coutume de procéder régulièrement dans la société humaine, et essayons d’instaurer la propriété d’usage universelle.


Notes

[1] Des objets peuvent fonctionner avec de l’énergie humaine, mais avoir été fabriqués par des machines. Ex : un vélo, un clou : ils ne sont pas des machines, mais ont nécessité de l’énergie non humaine, donc des machines pour leur fabrication. Originellement, les machines nécessitent de l’énergie humaine (grise ou musculaire, donc du travail) pour leur concrétisation. Ex : une roue à aubes conçue par des cerveaux humains et taillée la main, mais on comprend que cette énergie reste dérisoire en comparaison de la force récupérée par l’exploitation de l’énergie non humaine.

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