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Crise agricole – des solutions existent



Il y a d’abord ce constat que les agriculteurs nourrissent toute la population. Maintenant que l’économie de la subsistance a été réduite à néant par les quêtes mercantiles des rentiers, force est de constater que nous mourrons de faim si les agriculteurs cessent de produire. Nous devrions donc leur montrer du respect, et c’est le cas pour la masse de la population. Seulement, les dominants et leurs bras politiques se fichent du bien-être de quiconque n’est pas rentier. Bien qu’ils soient capables de larmoyer au chevet d’une botte de paille dont ils découvrent l’existence physique par la même occasion, ils appliqueront la logique des rentiers, des propriétaires privés lucratifs, véritables tenanciers du pouvoir en Europe. La recette est connue puisqu’elle a été appliquée depuis deux siècles : faire travailler ceux qu’on prive de la propriété de l’outil de travail ; utiliser le rapport de chantage pour leur facturer l’accès à ce qui conditionne leur propre subsistance ; utiliser l’argent récolté pour augmenter l’emprise sur le travail, sur la production, pour l’orienter vers la rente.

Les agriculteurs jusqu’aux années 60 étaient à peu près épargnés par l’économie lucrative et ses lois productivistes. L’arrivée du tracteur a grandement soulagé le fermier en polyculture-élevage, lui a facilité la vie, durant le court moment de la modernité salvatrice. Peu de temps après, l’outil, associé aux produits industriels chimiques, engrais, pesticides (et non phytosanitaires…), s’est retourné contre son usager. Le tracteur et la chimie ont imposé leurs lois, formant une prison nouvelle. Le temps et la surface étaient bouleversés, et avec eux, l’organisation de la production. Ces outils censés rendre la vie plus agréable et plus facile devaient être remboursés, contrairement aux chevaux qui naissaient gratuitement à l’étable. Puis on s’est mis à acheter des semences au lieu de garder une partie de sa récolte. Le temps passant, les firmes agro-industrielles ont rodé leur modèle économique à coup de brevets, de propriété !

L’histoire de la crise agricole est l’histoire d’une dépossession.

Les agriculteurs sont devenus ouvriers, rouages de la mégamachine. Les banques les ont incités à investir dans leur propre prison. Ils ne pouvaient pas résister contre un système concurrentiel, soumis au libre-échange grandissant, qui voulait leur peau. Ils ont cru bien faire. En effet, ils ont exécuté parfaitement la commande de surproduction, au mépris de l’environnement, au bénéfice de l’agroalimentaire naissant. Ce fut un brise-cœur, et les plus gros se sont éloignés de la nature, ne descendant plus du tracteur, voyant simplement dans les haies des obstacles au pulvérisateur. De ce changement de cosmographie sont arrivés dans les commerces des produits à bas coût et faible marge, nécessitant de dévaster le producteur et le consommateur pour générer ce qu’on attend d’eux : de la rente. Les usines agroalimentaires, qui stérilisent, mélangent des poudres douteuses en sac de trente kilos à la nourriture, qui rincent les tuyaux à l’acide chlorhydrique, qui voue un culte à l’inox et aux bactéricides, se sont mises à fabriquer l’obésité et le diabète de masse. La surproduction liée à l’explosion de la productivité agricole devait être écoulée. La technochimie a inventé des processus comme le craquage du maïs pour fabriquer des briques de base telles que le sirop de glucose-fructose par exemple, qu’on mélangerait discrètement dans un maximum de produit pour augmenter les marges.

Voilà où nous en sommes. L’agriculture s’industrialise et produit les effets de l’industrie : déchets, pollution, dégradation des écosystèmes, casse sociale. C’est l’histoire d’un piège tendu aux producteurs par les rentiers. Ils sont tombés dedans. Doit-on rappeler comment l’industrie anglaise du XIXe siècle a détruit l’économie de subsistance, facilitant la migration des populations rurales vers ses usines, dans lesquelles l’homme libre se retrouva coincé entre l’horloge et la machine. C’est exactement le même processus dont il est question avec la crise agricole. Les agriculteurs ont été poussés à migrer vers un modèle qui les enferme. Autant le dire tout de suite, la suppression d’une taxe sur le gazole ou la prolongation de l’autorisation d’utiliser un pesticide ne changera rien à leur condition.

La réponse gouvernementale était attendue : elle va dans le sens des puissants. C’est d’autant plus révoltant qu’il existe des résistants au sein de la profession agricole. C’est d’ailleurs une des rares professions qui compte parmi ses rangs des révoltés. On ne retrouve pas ça ailleurs. Les « salariés », c’est-à-dire ceux qui louent un outil de travail et payent pour y accéder (le plus souvent sans en avoir conscience), ont totalement baissé les bras et sombrent dans une profonde résignation. De ce côté-là, les dominants ont gagné la bataille idéologique. Mais dans l’agriculture, on trouve des acharnés minoritaires, des héros des temps modernes qui luttent par le travail contre le modèle écœurant que j’ai décrit. Ce sont les propriétaires d’AMAP, les éleveurs bio en vente directe, et dans une moindre mesure, ceux qui profitent des labels de semi-luxe, comme l’AOP Comté par exemple et qui n’ont pas commis l’erreur fatale de vendre leur lait à l’agro-industrie. Je veux parler des propriétaires des moyens de production : pour le Comté, ceux qui possèdent la ferme et la fruitière (la fromagerie), qui produisent et transforment le lait et vendent directement. C’est une première voie.

Avec l’exemple du Comté, nous voyons combien la propriété d’usage conditionne déjà énormément le revenu d’une profession. Supprimez les rentiers et vous vivrez plus libre et plus riche. Nous pourrions déjà généraliser ce type d’organisation. Mais pas seulement. Il existe un autre moyen de rémunérer les héros et d’inciter les agriculteurs tenus par l’agro-industrie : il s’agit de la Sécurité sociale alimentaire.

Nous avons tous une carte vitale nous permettant d’accéder à des productions de soin conventionnées, qui respectent un cahier des charges strict et précis. Ces soins sont payés par les salaires. Oui, j’ai bien dit les salaires, car les cotisations sociales, telles qu’elles ont été pensées à leur création, sont du salaire. Les patrons s’évertuent depuis 1945 à essayer de nous faire croire que ce sont eux, avec leur propre argent, qui payent les cotisations. Autant d’occasions de demander de les baisser. Sauf que le réel dit le contraire : ce sont les salariés qui, en travaillant, produisent la richesse qui alimente la cotisation sociale. Ils récupèrent ce salaire socialisé sous forme de services, de droits. Dans l’histoire, c’est effectivement le patron qui signe le chèque, mais avec l’argent de ses salariés. Vous voyez l’arnaque ? C’est d’autant plus problématique que les patrons, en luttant contre les cotisations, luttent contre les salaires sans que les salariés s’en rendent compte, puisque leur salaire net ne change pas. L’idéal du système de cotisations-subventions est bien connu : je cotise selon mes moyens et je reçois selon mes besoins. Il n’y a rien à redire là-dessus : il faudrait juste l’appliquer.

Imaginons qu’un agriculteur soit conventionné, comme on conventionne un médecin. Passons sur le fait que la nourriture est le premier des médicaments. Pour cette raison, demandons à ce professionnel conventionné de produire de la nourriture saine, d’être bien sûr propriétaire d’usage des moyens de production, de ne salarier personne, mais de s’allier en copropriété. Achetons sa production avec notre carte vitale comme nous achetons du soin médical. Payons le tout avec une cotisation. Pour accélérer la transition vers la propriété d’usage, mettons à contribution les rentiers qui ne savent que faire de leur argent à part l’utiliser pour exploiter du travail.

Un tel système sauverait le monde agricole de l’industrialisation mortifère. Il permettrait aussi de lutter contre les maladies de l’industrie : le diabète et l’obésité, en délivrant gratuitement des aliments sains et produits dignement. Soyons sûrs que les plus démunis y gagneront au change. Soyons certains que les agriculteurs cesseront de nouer leur corde et retrouveront un sens à leur existence.

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