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Vu les circonstances, la question semble provocante au premier abord et vous classe immédiatement en climatosceptique. Aujourd’hui, il faut sans cesse montrer patte blanche, alors je précise que le GIEC ne ment pas, qu’il existe bien un réchauffement climatique d’origine humaine et que nous devons agir pour réduire nos émissions de carbone.
Pourtant, lorsqu’on décrypte sérieusement la question, sa trop grande simplicité face aux enjeux du moment apparait rapidement. Des rubriques « Planète » des médias aux Objectifs de Développement Durable (ODD) de l’ONU, le solutionnisme techno-individualiste, adressé à des consommateurs « responsables », ne cesse d’envoyer ces injonctions à s’appauvrir. Il fait comme si la consommation était la seule clé, comme si le mode de propriété féodal qui régit les rapports économiques aujourd’hui n’avait rien à voir avec le problème du climat. C’est votre faute, à vous de changer ! D’ailleurs, avez-vous fait votre bilan carbone ?
Le sujet proéminent de la décarbonation et de la substitution des énergies n’avoue pas son but ultime de poursuivre le féodalisme. Pourtant, sortir du féodalisme pour passer à la propriété d’usage devrait être une mesure climatique d’urgence. Pourquoi ? Parce que la recherche mercantile de la rente est le moteur unique de l’entreprise dans le monde féodal, avec les conséquences sur le climat, la pollution et l’épuisement des ressources associés. Vous comprendrez que l’idée de rendre la propriété aux usagers pour sauver le climat n’est pas compatible avec ce précepte qu’on produit pour satisfaire des rentiers. Pourtant, si les propriétaires des outils de production étaient ceux qui les mobilisent, la folle course à la rentabilité trouverait un frein naturel dans la meilleure répartition du résultat de l’entreprise. De plus, les producteurs propriétaires pourraient décider de la nature de la production, ce qui reviendrait à éliminer toutes sortes de marchandises futiles, aliénantes, superflues et catastrophiques pour le climat. Toutes ces marchandises dont l’existence est une conséquence de la volonté de profit des rentiers.
Sans rien changer aux origines de la dégradation climatique, sans modifier l’ordre social, sans revenir sur les méthodes qui nous ont menés là où nous sommes, rien ne sert de consommer responsable, car les rentiers sont irresponsables. Ils trouveront toujours un moyen de vendre les marchandises climaticides, quitte à vous harceler de publicité, de nudge, de neuromarketing pour vous convaincre de passer à l’achat. Preuve en est : ces marchandises se vendent… Nous savons depuis Marx que les crises du capitalisme sont des crises de surproduction. Pour maintenir le profit dans un monde concurrentiel, il faut augmenter la production, donc la consommation, donc la destruction. Cela ne sert que les rentiers. Le système néoféodal est une vaste Pyramide de Ponzi. Elle doit croitre pour éviter de s’effondrer. Alors elle croît, donc elle détruit. Cela n’est pas le cas du mutualisme, car son but ultime change de nature. Il passe de la recherche mercantile de la rente à la simple satisfaction des besoins des citoyens. Comme le mutualisme de la propriété d’usage universelle n’appauvrit plus par transfert de richesse, on peut y vivre dignement en produisant moins. Question de répartition. Les inégalités sont mauvaises pour le climat. Quand allons-nous comprendre cela ?

Il faut agir vite, car il est tout à fait possible de détruire l’habitabilité de la Terre tout en agissant sérieusement pour le climat, avec un bilan carbone parfaitement neutre. C’est là que je veux en venir. Le climat n’est qu’une raie de lumière au milieu d’un spectre de problèmes, et on ne saurait résumer les enjeux actuels à la question climatique, à un problème de gaz à effet de serre. Cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut pas sauver le climat, d’ailleurs, nous ne le sauvons pas. Nous poursuivons la débauche d’énergies fossiles et de minages, pour aller vers une sorte de bouquet final, d’apothéose du cycle de vie de l’humanité. Après tout, la morale n’ayant pas d’ancrages, et même en considérant la Terre comme un être vivant, pourquoi ne pas la détruire comme tout le reste ? Si le plaisir instantané de la destruction provoque une jouissance extrême des rentiers, alors ils ne se priveront pas. Quitte à ce que ce soit la dernière… Personnellement, je souhaiterais une conclusion différente, une autre voie, c’est pourquoi je proteste ici même.
Le réchauffement climatique est le symptôme d’un problème plus grand, qui est notre incapacité à renoncer massivement au travail mort des machines : source de notre confort, du moins dans les pays riches. De là, nous pouvons nous questionner sur le sens de l’existence des machines, et sur l’intérêt de les décarboner au lieu de les supprimer. En effet, tout le monde sait que la machine « avion » dégrade le climat. Elle transporte le citadin mondialisé de sa ville-monde standardisée à une autre ville-monde standardisée pour « vive une expérience inoubliable partagée avec ses followers ». Si le problème s’arrêtait au climat, nous pourrions le résoudre assez facilement en améliorant la technologie de la machine « avion », ce que nous avons déjà entamé avec des baisses de consommation spectaculaire. Non seulement cela n’a rien changé au bilan carbone de l’aviation, qui ne cesse d’augmenter par effet rebond. Nous avons agrandi les mines de titanes, de cuivre, les puits de pétrole et les raffineries nécessaires à la fabrication de milliers de petites pièces de l’appareil aussi accessoires que les pneus par exemple. Les hauts-fourneaux au coke de charbon continuent de produire de l’acier de qualité aviation, la production de silicium pour l’électronique produit toujours autant de déchets toxiques, etc. La liste est longue, et l’utilisation des machines par milliers se combine dès qu’on arpente la chaîne de production d’à peu près n’importe quel objet du quotidien. Les machines accélèrent l’érosion du potentiel de travail de la nature dont j’ai déjà parlé dans un article précédent. Si nous avons autant de machines, c’est avant tout pour la raison énoncée en amont : satisfaire les rentiers en augmentant la production. Croissance, consommation, destruction, Pyramide de Ponzi…
Alors que font ces machines ? Elles travaillent, et produisent un travail mort très rentable, puisqu’il permet à l’humain de s’économiser dans l’effort en détruisant ce fameux potentiel de travail présent dans la nature et gratuit. Or, si vous m’avez suivi depuis le début, vous savez que toute destruction de potentiel de travail de la Nature est irréversible. Imaginer une réponse technologique à l’irréversibilité s’avère compliqué, puisque les machines, décarbonées ou pas, peuvent dégrader la Nature avec une grande efficacité. Par exemple, si je remplace une tronçonneuse thermique par une tronçonneuse électrique, je ne changerai rien au résultat qu’un arbre sera abattu à la fin de l’opération. Le technologisme reste une fable destinée à nous bercer dans un monde merveilleux qui n’existe pas : celui des ressources naturelles infinies. Le problème n’est donc pas la machine seule, mais la taille du parc que les rentiers ont cherché à grandir au maximum. L’idée n’est donc pas de supprimer les machines, mais d’en réduire le nombre en changeant l’essence de la production, en changeant le mode de propriété.
La technologie propre, expression oxymorique, doit s’accompagner d’une réduction de production, donc une économie « nette » de travail humain. Pour illustrer cela, imaginons une seconde qu’on parvienne à produire de l’électricité à base de fusion nucléaire, de manière quasi illimitée. Dans un monde féodal, cette réussite technoscientifique pourrait être un grave danger pour l’humanité. Pour le comprendre, mettons-nous à la place d’un rentier. Que veut-il ? Un maximum de rente, c’est logique. Or, pour augmenter la rente, il faut renouveler un maximum l’expérience de l’érosion du potentiel de travail de la Nature en augmentant le travail des machines, parce que la consommation maximisée augmente la quantité nominale de surtravail à détourner : la société de consommation se base sur ce principe, nommé croissance. Les exploitants des mines et plus généralement tous les rentiers s’empresseront d’utiliser cette énergie providentielle (de leur point de vue de rentiers) afin d’augmenter le parc des machines, et ainsi éroder encore plus massivement les ressources imparfaitement renouvelables. Ils creuseront des trous plus larges et plus profonds, racleront le fond des mers, iront chercher les dernières gouttes de pétrole et pollueront massivement. Les pétroliers utilisent déjà les ENR pour pomper gratis. Les petits réacteurs nucléaires à la mode sont aussi faits pour alimenter des mines…, et les portefeuilles d’actions du féodalisme. L’énergie propre alimente le travail sale.
Si encore cette énergie décarbonée partiellement servait à combler les besoins de base de l’humanité, nous pourrions encore admettre que cela vaille le coup, mais nous savons d’ores et déjà qu’elle ne servira pas à enrichir les pauvres, mais à augmenter la récolte du surtravail. Pour répondre à nos besoins vitaux, nous avons en réalité besoin de très peu d’énergie, et les pays dits « pauvres » en savent quelque chose. Reste que nous voulons un peu plus que survivre. Avoir des dents soignées, des hôpitaux capables de vous opérer sous anesthésie, des vaccins et un minimum de confort. Toujours est-il que pour atteindre cet objectif, le nombre de machines nécessaire peut décroitre fortement, les pollutions avec. Le surplus de machines pourrait être partagé avec les pays pauvres.
Mais qu’est-ce que la pauvreté ? Ne sommes-nous pas pauvres dans notre monde riche matériellement, mais dans lequel on ne connait même pas le nom de ses voisins, où l’on passe des heures derrière des écrans au lieu de partager des moments, où l’on produit si peu de choses qui ait du sens, puisque la location de la force de travail : le salariat, exclut du processus de décision le locataire dans l’entreprise ? À mesure que les espaces de rente des propriétés lucrative s’agrandit, nous nous appauvrissons, et les rentiers, c’est-à-dire les propriétaires lucratifs, maîtres du travail abstrait, ont tout intérêt à augmenter leur emprise sur nos vies comme ils ont intérêt à écouler massivement la marchandise qui va dégrader par la même occasion le potentiel de travail de la Nature.
Reste-t-il un sens à chercher à sauver le climat pour continuer de vivre sous l’emprise des rentes, dans des vies dénuées de sens, avec des individus réduits à l’état de machines qui doivent fournir un maximum de travail pour que les propriétaires lucratifs récoltent un maximum de surtravail ? Doit-on laisser les génies de la Silicon Valley sortir de leur bouteille pour remplacer les étoiles par des satellites publicitaires, les abeilles par des robots, épuiser tout le lithium pour fabriquer des batteries, créer un monde virtuel rempli de placements de produits ?
Contrairement à ce que dit la fable technocentrique, c’est avant tout dans le monde des idées qu’il faut agir, et non dans le monde réel. Résister aujourd’hui signifie réfléchir, prendre le temps et le recul de se poser quelques questions existentielles, pour éliminer de nos imaginaires les mécanismes qui produisent du désir convertible en biens ou en services, accélérant la destruction du vivant et du potentiel de travail de la Nature au fur et à mesure que la propriété lucrative augmente son emprise. Mais à qui profite le crime ? À la fois à nous, puisque nous ne pouvons pas suffisamment résister à la tentation de la consommation, donc de la destruction du potentiel de travail de la Nature, mais aussi et surtout à ceux qui infusent des idées dans nos imaginaires, ceux qui construisent des cathédrales de pensée pour nous inciter à consommer, donc à reproduire un maximum leurs rentes.
Dans le discours dominant, on nous demande d’agir, non pas en changeant le fonctionnement de la société, les lois de la propriété ou l’organisation féodale du régime hybride, mais en éteignant la lumière et en fermant le robinet. Si je partage totalement l’idée qu’il revient à l’individu d’agir, ça n’est sûrement pas pour qu’il porte l’effort de maintien du mode de production tel qu’il existe, mais pour qu’il en change radicalement.



