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Dans un essai publié en 1981, Ivan Illich présente un concept qu’il appelle « le travail fantôme ». Son principe est simple : le travail fantôme correspond à la part non rétribuée de labeur que l’individu réalise pour se rendre opérationnel sur le marché du travail salarié.
Au temps de l’autosuffisance, de la subsistance rustique, le travail salarié n’existait pas. La notion même de travail chronométré, chiffré, mesuré n’avait guère de sens au-delà de mesurer si les tâches accomplies suffisaient à passer l’hiver. Avec la révolution des machines et la généralisation de la propriété privée lucrative, à savoir le travail salarié et la location généralisée, nous nous sommes mis à différentier le temps d’emploi du temps hors de l’emploi. Pourtant, une fois sorti de son temps d’emploi, l’employé doit effectuer un nombre incalculable de tâches non rémunérées qui le rendront frais et dispos pour retourner au travail dans la propriété lucrative à qui il loue un moyen de production. Cela commence souvent par un temps de trajet, pouvant contenir des bouchons, des engorgements, des ralentissement, les courses, la préparation des repas, le ménage… Ce qu’on nomme habituellement comme des corvées. Mais une part de ce travail fantôme est plus subtile : elle passe par la culture, l’éducation, le développement personnel jusqu’au stade des thérapies.
Bien sûr, les corvées étaient nombreuses aussi dans le monde préindustriel, mais leur organisation et leur division au sein même du foyer n’avaient aucun rapport avec celle d’aujourd’hui. Les propriétaires lucratifs en quête de marchés ayant mené la guerre à la subsistance, et la menant toujours, ont inventé cette illusion comptable de la journée divisée en deux temps : le temps de travail et le temps de loisir. Or, ce qui est présenté comme du loisir comporte en réalité une part de loisir extrêmement réduite. Dans les faits, le temps « libre » du Français moyen consiste à mener un sprint infernal dès sa sortie du travail salarié, à être hyperproductif. Épuisé par ce rythme effréné, il s’écroule de sommeil devant une série payante du catalogue d’une plateforme de streaming dont « l’ennemi est le sommeil ». Autrement dit, il aura passé sa journée à produire : pour le compte des rentiers durant le travail salarié, puis à consommer pour le compte des rentiers qui lui fournissent les services payant issus de l’élimination de l’économie de subsistance.
Cela est rendu possible par le pouvoir de la langue : celui de réussir à convaincre un individu téléguidé qu’il est libre et éclairé. Le néolibéralisme, en plus d’être un libéralisme dans lequel la liberté d’entreprendre est réservée aux possédants, optimise chaque minute de la vie des individus pour favoriser la rente présente ou future. Tout en revendiquant la liberté, il manipule la langue et les comportements. C’est une idéologie contradictoire et dangereuse pour la liberté. Disons-le simplement : on ne peut pas être libre sous stimulation.
L’origine du travail fantôme vient de la disparition des communs, des connaissances vernaculaires, instinctives, empiriques, soit tout ce qui permettait la subsistance, l’autodétermination, l’autogestion. Une fois de plus, la propriété est au cœur du problème. Le travail fantôme vous contraint à céder doublement votre temps aux propriétaires lucratifs : dans, et hors de l’emploi.
Pour arriver à ce résultat, les rentiers du néolibéralisme ont œuvré à une standardisation sans précédent : elle aussi nuisible à la liberté. Pour écouler les surplus de marchandise, invendables sans un coup de pouce, il fallait standardiser les comportement, les manières de vivre, de manger, de se vêtir, de se loger. Les boutiques sont les mêmes partout aujourd’hui ; il n’y a rien de plus fade que de traverser un centre-ville ou une galerie marchande mondialisée. Internet est colonisé par les puissances lucratives et lisse notre manière de communiquer, de s’informer. Les voitures peuvent rouler partout dans le monde sans modifications particulières. On paie en carte bleue jusque dans les endroits reculés. On mange de tout partout. La standardisation est bonne pour la rente.
Pour transformer la civilisation efficacement, il fallait donc une langue commune. Aujourd’hui, les anglicismes polluent nos vies, tuent nos âmes. Cette standardisation du langage, qui appauvrit nécessairement notre représentation du monde, notre manière de penser à lutter contre l’économie de la subsistance.

La standardisation passe aussi par l’éducation, travail fantôme par excellence. Pour que les individus arrivent sur le marché de l’emploi du travail salarié en étant opérationnels et prévisibles, facile à mettre en mouvement pour la production des rentes, ils doivent recevoir une éducation standard elle aussi. À l’école où à la maison, on habituera donc les enfants à la division de la journée entre temps d’emploi et temps de loisir. On les inscrira à des clubs payants après l’école. On leur apprendra à parler la langue dominante et unique dans le plus grand respect des règles grammaticales : chef-d’œuvre de la standardisation. Comme ils n’auront que cette langue pour penser et s’exprimer, et qu’elle ne contiendra que les mots autorisés par le dictionnaire, il sera plus facile et efficace pour les dominants de faire ruisseler leurs idées. Les enfants passeront ainsi plus d’une décennie à se préparer aux standards du marché, à penser emploi et loisir payant, à s’éduquer aux goûts et aux idées dominantes.
Durant le travail fantôme, hors de l’emploi, la consommation est présentée comme la récompense de l’effort fourni durant l’emploi. L’idée est simpliste et voudrait que la corvée n’existe que durant le travail producteur de rentes, mais qu’en échange de ce travail, vous puissiez dépenser votre argent comme bon vous semble, y compris pour acheter des services auprès de professionnels pour vous épargner la corvée externe à l’emploi. Mais faisons une moyenne : le labeur nécessaire à l’obtention d’un loisir en vaut-il la peine ? Le labeur nécessaire à l’achat d’un service qui réduit votre autonomie en vaut-il la peine ? Pas sûr ! Raison pour laquelle la puissance de la publicité doit vous convaincre du contraire. Avec une économie qui utiliserait plus de main-d’œuvre et moins de professionnels, avec des gens payés pour ce qu’ils travaillent, propriétaires des moyens de production, nous pourrions redéfinir la frontière farfelue entre temps d’emploi et temps de loisir. Nous aurions besoin de moins d’artifices pour contrecarrer la solitude collatérale au marché standardisé lucratif. Le lien entre les humains est probablement ce qu’il y a de plus difficile à monétiser. Les rentiers tentent pourtant de le faire, en marchandisant les services que l’économie mutualiste sait produire de manière incomparablement plus efficace et humaine.
Si nous ne voulons pas d’une humanité lissée par la standardisation, écrasée par un discours qui ne tient pas ses promesses, le mutualisme semble tout désigné. Parce qu’il reconnait le droit à chacun de devenir producteur, parce qu’il inclut ce qui est aujourd’hui le travail fantôme dans la sphère productive, il permettra de sortir des dystopies les plus folles que le néoféodalisme concrétise.



