La propriété privée lucrative

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 1 – Mythes et préjugés


ÉCOUTER CE CHAPITRE


Qu’on se le dise une fois pour toutes : le système de propriété privée lucrative produit inévitablement un régime de domination. Depuis l’âge féodal, les seigneurs, maîtres de cité et les rois y ont trouvé une mécanique légale pour s’approprier le travail d’autrui et s’assurer les revenus qu’on connaît. Les châteaux et palais dont on vante les qualités patrimoniales, sont essentiellement le fruit d’une aspiration de la richesse des dominés majoritaires vers les dominants minoritaires. Après la Révolution française, les Bourgeois[1] ont relayé les monarques de la féodalité sans que les règles de domination n’évoluent significativement. Ils sont aujourd’hui remplacés par leurs variantes actionnariales déshumanisées, et par quelques accumulateurs pathologiques dont on trouve la liste dans le classement des fortunes mondiales.

Le principe de la propriété lucrative est aussi simple que redoutable : déléguer l’usage d’une propriété à un tiers pour générer une rente : ainsi naît le louage. Cette rente correspond précisément à l’objet de motivation qui anime les propriétaires lucratifs. Addictive, satisfaisante, offrant un statut social supérieur, la rente provoque un rapport de domination inévitable entre le propriétaire lucratif et son locataire. Elle représente bien plus qu’un simple outil au service de la reproduction matérielle, et peut devenir un véritable moyen de jouissance sur autrui. Sans la rente, quelle personne saine d’esprit aurait l’idée étrange de posséder et d’accumuler des biens sans pouvoir les utiliser ? Un propriétaire lucratif peut, seul, déléguer l’usage d’une quantité de propriété — qu’il est incapable de mobiliser par sa force de travail personnelle. Cette quantité de propriété soumise à la location correspond directement à la mesure de sa puissance de domination. On peut ainsi lui attribuer un rang social, son classement dans ce que nous appellerons la chaîne de domination.

La proposition manichéenne de M. Karl Marx d’une société divisée en deux classes : les Bourgeois et les prolétaires, perd en réalisme au xxie siècle, puisque tout acteur intermédiaire de la propriété lucrative s’inscrit entre ses propres locataires, moins puissants que lui, et des propriétaires lucratifs dont il est le locataire, et qui le dominent. Voilà pourquoi l’image la chaîne de domination semble remplacer avantageusement la vision d’une séparation nette entre les classes. Cependant, on ne saurait nier que cette chaîne comporte des extrémités. Elles sont représentées d’un bout par les locataires terminaux, anciennement nommés prolétaires ; et de l’autre bout par les propriétaires lucratifs dominants : essentiellement les porteurs des portefeuilles d’actions les mieux garnis. Notons aussi qu’un fossé entre les élites gouvernantes et le peuple se creuse au fur et à mesure de la progression de l’hybridation.

Cette définition donnée, on comprend qu’il existe une part des propriétaires lucratifs dominants qu’on ne saurait fondre directement dans le corps d’un homme. Un fonds de pension, pour n’en donner qu’un exemple, est une force diffuse, incarnée par une constellation de petits porteurs. Ces petits porteurs réunis dans un même corps social composent une entité de propriété lucrative dominante aussi violente dans sa domination que les grands patrimoines. La position individuelle de ces petits porteurs dans la chaîne de domination n’a rien d’extrême, et paradoxalement, ils peuvent subir individuellement les effets de la force collective dont ils sont propriétaires d’un partiel. Ainsi, l’image du méchant Bourgeois dans son immeuble haussmannien, guidant seul les moutons de Chaplin se liquéfie sous nos yeux. Même si elle est tentante pour vulgariser la réalité, nous devons y résister.

L’écrasant pouvoir de la propriété lucrative aujourd’hui illustre combien la Révolution française, en abolissant les privilèges, les lois du sang de la noblesse, en expropriant le clergé, n’a pas terminé son travail égalitariste. Le passage à la propriété d’usage sera son deuxième pas dans cette marche. Car la propriété lucrative se transmet de manière très comparable aux titres de noblesse, ce qui incite à imaginer et construire de nouvelles lois de succession.

La propriété lucrative est si ancienne et si ancrée dans les mœurs qu’on la croit souvent naturelle et définitive. Pourtant, l’inégalité qu’elle provoque n’a rien d’une fatalité, contrairement aux fables racontées à longueur de journée dans les médias dominants. Elle a certes remporté les dernières batailles idéologiques, jusqu’à forger un monde pour elle, mais ce monde s’effrite, il a de plus en plus chaud, il s’enflamme, fond, se noie sous les crues. Il ne peut répondre lui-même à ses contradictions idéologiques, il ne peut se guérir avec les recettes qui le détruisent.

Face à ce constat, nous avons deux choix : poursuivre la destruction en sombrant dans le fatalisme, ou changer de logiciel de pensée. Mais renverser le système de propriété lucrative consiste à détruire un des plus puissants paradigmes actuels. C’est demander à Galilée d’essayer de convaincre l’inquisition de s’intéresser, puis de comprendre ses lois jusqu’à ce qu’elle admettre l’héliocentrisme. Les règles de la propriété lucrative sont à notre époque ce qu’étaient les dogmes chrétiens à l’époque de Galilée. Elles sont diffusées si profondément dans la société que leur radiation demande la plus grande imagination, le plus puissant militantisme. L’objet de cet essai est de prouver qu’un autre monde est possible, et que les règles de la propriété peuvent changer.

Depuis des siècles, on pense que dans une économie saine, la répartition de la richesse doit se réaliser entre trois acteurs : le propriétaire, l’entrepreneur et le salarié ; ou : le noble, le capitaliste et l’ouvrier. Non seulement cette répartition ricardienne[2] relève d’une pure construction sociale, mais nous pouvons la changer. M. Adam Smith, dans un aveu qui en dit long, qualifiait d’oisifs[3] les propriétaires fonciers, et on ne peut que partager son avis. Les propriétaires qui ne travaillent pas leur propriété eux-mêmes ne méritent en effet aucun revenu sur le travail généré par leur locataire. Même si la gestion du patrimoine demande un travail, bien qu’il soit minime en proportion du travail de production, rien ne justifie que les travailleurs n’aient pas le droit de le réaliser eux-mêmes. Or, le travail abstrait donne un pouvoir que les salariés n’ont pas et n’auront jamais, tant qu’ils ne seront pas propriétaires de l’outil de production.

C’est parce que les lois de la propriété lucrative leur permettent de récupérer légalement une partie de la valeur du travail de leurs locataires que les propriétaires lucratifs continuent de posséder des biens d’aucune utilité directe. Sinon, pourquoi s’encombreraient-ils d’avoir à gérer ces biens, puisqu’ils ne les utilisent pas pour ce qu’ils sont ? Dit autrement, les locataires de l’outil de travail doivent payer pour travailler, ce qui alimente l’affaire des rentiers. Les nommés « capitalistes » par M. David Ricardo, en louant l’outil de travail, agissent selon un principe similaire merveilleusement décrit par M. Thomas Malthus : « la règle est de n’employer jamais un ouvrier sur le sol, s’il ne produit pas plus que la valeur de son salaire. » [4]. Cette phrase résume à elle seule le système de propriété lucrative. Elle ne vient pas de Marx : les libéraux n’ont jamais caché leurs intentions, et sont restés honnêtes et lucides à propos de la domination. La différence entre la valeur produite par le travail du salarié et la valeur de son salaire correspond à la rente prélevée par le propriétaire lucratif. Qu’il soit propriétaire foncier ou propriétaire d’un outil de travail, un propriétaire lucratif agit selon la règle énoncée dans la citation précédente. Par déduction, on peut regrouper les deux premières catégories en une seule, à savoir que le travail des propriétaires lucratifs fonciers et des propriétaires lucratifs de l’outil de travail relève uniquement de la gestion d’un patrimoine dans le but de générer une rente. Ils ont en commun de ne pas travailler leur propriété pour ce qu’elle est, mais d’en déléguer l’usage pour générer la rente. Par conséquent, nous les nommerons génériquement « propriétaires lucratifs », et le fruit du détournement de la valeur du travail du locataire sera désigné sous le terme de « rente ».

Faire travailler le salarié sans le payer pour satisfaire un appétit de rente : voilà la plus haute morale des propriétaires lucratifs, et la source principale de leur motivation d’entreprendre. En acceptant ce système, nous acceptons une loi féodale en contradiction avec toutes les revendications de modernité, et nous tolérons une règle millénaire : la règle de la capillarité[5], qui transfère la richesse vers les hautes sphères de la société en appauvrissant le plus grand nombre. Cette volonté anthropologiquement absurde de générer une rente croissante, quoi qu’il en coûte pour son substrat de réalisation : la Terre et les Hommes dominés, a provoqué les désastres impossibles à nier aujourd’hui, jusqu’à l’extrême limite de poser la question de la survie de l’espèce humaine. Voilà où nous mène concrètement le système de propriété lucrative : vers une impasse anthropologique et écologique.

Nous avons vu que l’entrepreneur, qu’on appelle à tort capitaliste, est un propriétaire lucratif d’une espèce comparable au propriétaire foncier. Il vit de la rente prélevée sur le locataire de sa propriété, qu’on appelle salarié, à qui il demande de fournir une part de travail gratuit en échange du droit d’usage de l’outil de production. Il est souvent observable que le capitaliste paye une rente à un propriétaire foncier, et aussi à son banquier. Les trois sont à la fois propriétaires lucratifs et locataires. Cette frontière mouvante permet de déduire que, excepté les propriétaires des plus hautes fortunes, personne dans la société n’est réellement épargné par l’emprise de la propriété lucrative. Nous sommes tous locataires de plus riche que nous. Voilà un premier argument en faveur de la suppression de ce système ridicule où tout le monde paye son droit aux moyens de reproduction matérielle à un rentier plus riche que lui. Aussi, l’entrepreneur souvent mythifié en héros, en surhomme bravant les dangers tel le navigateur solitaire dans les vagues du Pacifique, joue en réalité un rôle moins glorieux. On ne lui prête l’argent de son entreprise qu’à condition de remplir des critères de garantie innombrables. Le risque, élevé au rang de vertu, semble surjoué par la conséquence d’avoir exclu toutes les personnes sans garanties du système entrepreneurial. Quoi qu’il fasse, l’entrepreneur ne pourra pas atteindre le stade de pauvreté pécuniaire d’un locataire terminal[6]. Le vieux dicton « l’argent amène l’argent », repris par Smith déjà, se vérifie quotidiennement dans le monde de la propriété lucrative. On voit combien la liberté d’entreprendre, sacralisée dans ce mode sociétal reste conditionnelle, combien le libéralisme revendiqué est limité aux seuls possédants.

Dans un monde de propriété lucrative, tout en bas de la chaîne de domination sociale, les locataires terminaux, intégraux, appauvris par le louage accèdent difficilement à la propriété, voire n’y accèdent jamais. Par conséquent, ils se retrouvent privés du pouvoir économique, et s’éloignent du travail abstrait à mesure que leurs propriétaires s’enrichissent. Voilà pourquoi la richesse remonte toujours par capillarité du locataire vers le propriétaire lucratif, jusqu’à des concentrations surréalistes. Imaginer, tel un « progressiste », qu’un aménagement des règles de la propriété lucrative puisse en venir à bout est un raisonnement d’une naïveté sidérale. Quel propriétaire lucratif acceptera des règles de succession à 100% de prélèvement, et un impôt égal à sa rente ? De plus, la redistribution complète de leurs revenus aux travailleurs ne changera rien au rapport de domination, à savoir que les propriétaires lucratifs, bien que moins riches, détiendront toujours le pouvoir sur le travail abstrait, c’est-à-dire le pouvoir sur toutes les décisions importantes dont le salarié est privé alors qu’elles le concernent précisément.

Autre condition indispensable à l’existence de la propriété lucrative : la rente doit dépasser le coût des taxes et autres impôts. Le moyen fiscal, présenté comme un régulateur de l’appétit mercantile des propriétaires lucratifs, montre son inefficacité structurelle à venir à bout des inégalités de revenus, puisqu’il n’atteindra jamais le prix de la rente, et qu’il est facilement contournable dans un contexte de finance mondialisée. De plus, il semble ridicule d’autoriser dans un premier temps l’enrichissement d’un individu par la rente, puis de lui confisquer sa richesse à postériori. Sans agir sur les mécanismes de l’accumulation, Robin des bois ne résout pas le problème de la pauvreté en dépouillant le riche, si dès le lendemain de sa prise, les pauvres de Sherwood sont à nouveau soumis aux règles qui remplissent le coffre du prince.

On trouve dans toutes les époques des exemples de l’abus de position dominante des propriétaires lucratifs. Par exemple, c’est en rachetant les terres autogérées par les Yeoman, puis en privant les paysans des droits de glanage, de pâturage par le mouvement des enclosures, que les propriétaires lucratifs anglais ont réussi à rendre leurs locataires si pauvres qu’ils n’avaient plus d’autres choix que de partir à la ville pour travailler dans les manufactures. Il s’agit d’un exemple de transformation d’une propriété d’usage en propriété lucrative. On perçoit ses effets délétères sur l’égalité. Les paysans anglais sont passés du partage raisonnable et entendu d’un commun, d’une Nature aux ressources gratuites et libres d’accès, à la soumission aux besoins des rentiers, à l’injustice infiniment renouvelée de la taxe féodale. Expropriés, chassés symboliquement du Jardin d’Éden, ils ont perdu les moyens de leur subsistance, se sont vus déracinés de leur terre natale, de leurs traditions, amnésiés des savoirs millénaires pour se poster jusqu’à la mort entre l’horloge et la machine.

C’est d’ailleurs la décorrélation entre le sens de l’usage et la volonté rentière qui a rendu possible une société de surabondance matérielle. Les Romains antiques avaient techniquement les moyens de s’industrialiser par les machines, mais leur rapport à la propriété limitait grandement l’intérêt de recourir à la mécanisation. Pour cause : le travail humain des esclaves était si bon marché, que l’idée même d’ouvrir une usine n’avait aucun sens, et la propriété mobilière ne donnait peu ou pas de pouvoir politique. Les capitalistes anglais quant à eux, avaient trouvé un moyen tout aussi injuste pour s’enrichir sans travailler : louer l’usage des machines. Non pas que les machines travailleraient à leur place, mais qu’ils en loueraient l’usage à des travailleurs humains pour produire non pas des biens, mais de la rente à grande échelle. Car le patron de manufacture de chaussures pourra avoir la passion du pied habillé qu’on voudra, pourquoi devrait-il produire des milliers de paires de chaussures pour satisfaire son amour de la semelle et du cuir ? C’est bien la rente qui motive l’augmentation de sa production jusqu’à la limite du possible, et dont les conséquences physiques sont l’exploitation mécanisée des ressources naturelles et la pollution industrielle. Si tenté qu’il réprouve ses propres méthodes, et souhaite revenir à l’artisanat, quelle est la probabilité que l’actionnariat lui demande autre chose qu’une rente maximale et sûre ?

On ne peut donc nier que la rente ait été un moteur pour l’économie, puisque sa recherche mercantile a poussé des processus d’industrialisation qui ne se seraient peut-être jamais produits sans elle. On ne peut nier non plus qu’une grande part du progrès humain des siècles thermo-industriels a été porté par elle, mais la contrepartie environnementale et sociale que la généralisation de ce mode de propriété dans le monde a provoquée, ressemble davantage à une expérience d’apprenti sorcier qu’à l’application raisonnée d’un modèle économique. C’est d’ailleurs un argument constant des néolibéraux de vouloir simplement réguler l’ogre lucratif, ajuster leur modèle féodal, mais les démonstrations présentes ici démontreront qu’aucune régulation effective ne peut avoir lieu sans sortir de ce mode de propriété, et qu’il est désormais possible de se passer du mode féodal pour produire les biens et les services dont l’utilité sociale doit être réellement discutée.

S’il semble évident que nous ne pouvons plus nous permettre de produire au-delà de ce que la Nature peut encaisser comme nuisances humaines, cela ne forme pas une raison pour tomber dans un raisonnement archaïste, à savoir prétendre que l’avenir appartient à un monde rétrograde. C’est une question de choix plutôt que de principe : stopper la surproduction ne signifie pas forcément se priver d’eau courante, d’un réseau électrique, ou de monnaie par exemple. Nous pouvons redonner du sens aux activités humaines par l’usage, les faire sortir du seul mode de production rentière pour redéfinir toute la division du travail. En cela, le sens de l’usage deviendra la préoccupation centrale de la puissance institutionnelle, et qui permettra un retour à la raison matérielle, loin des ravages sans fin ni sens de la propriété lucrative. La maîtrise de l’usage au niveau macroéconomique par tous les acteurs de la production nous permettra de sortir du mode féodal sans tomber dans la misère, sans revivre des heures sombres du passé. Il permettra aussi de gérer la disponibilité décroissante d’énergie fossile dont les conséquences ne sont remédiables par aucune technologie[7].

Le silence ou l’incapacité de l’opposition, désarmée intellectuellement, destituée au rang de tribunal de défense des victimes, au rang de critique, d’observateur, n’empêche et ne prévient aucun crime. Sous l’écrasante puissance institutionnelle du système de propriété lucrative, elle ne sait plus reconnaître ses victoires du passé, comme le régime général de la sécurité sociale français par exemple, et ne sait plus détecter les zones à défendre, et encore moins dépasser l’aménagement d’un système corrompu pour rentrer dans la proposition disruptive. S’indigner, râler, proférer les jurons du capitaine Haddock sur les antennes des propriétaires lucratifs ou de leurs chiens de garde n’abat pas son ennemi. Celui-ci sort victorieux de batailles tranquilles où de basses diversions suffisent généralement à écarter le fond du débat, où les médias dominants peuvent ressortir inlassablement les mêmes ribambelles d’arguments : la faute aux pauvres, pas assez courageux, pas assez productifs ; la faute à l’État qui leur distribue trop d’aides, qui se ruine pour les éduquer, les soigner, construire des routes pour qu’ils aillent travailler ; la faute à l’insécurité ; aux étrangers ; à l’autre ; mais jamais la faute aux propriétaires lucratifs, chevaliers blancs, intouchables sauveurs du peuple, demi-dieux des temps modernes. 

Certes, la logique pamphlétaire est utile, mais sans propositions solides, elle ne modifie en rien les rapports de domination pour les victimes tellement défendues. Pour sortir des dominations moyenâgeuses de la propriété lucrative, nous devons rendre la richesse à ceux qui valorisent la propriété par leur travail : les travailleurs, en les laissant percevoir directement le plein fruit de leur effort. Pour cela il faut supprimer la rente et ses féodalités, donc supprimer la propriété lucrative. Tout de suite, le conservateur pensera que dans de telles conditions, c’est la motivation de toute entreprise qui s’évanouira, que l’économie s’effondrera si l’on supprime la récompense de la rente, l’appât du gain, l’essence du business. Je l’encourage à aller au bout de l’ouvrage pour comprendre qu’en réalité, c’est le système de propriété lucrative qui freine l’imagination des travailleurs, restreint la liberté d’entreprendre jusqu’à attaquer le libéralisme dont il se revendique. Supprimer la motivation de la rente ne signifie pas supprimer la motivation d’entreprendre. Il suffit pour cela que l’entrepreneur trouve son compte à créer une entreprise. C’est précisément l’objet de cet essai. Transformer l’envie mercantile de « gagner » en besoin de « construire » : voilà une proposition révolutionnaire. À la différence avec le passé, nous devrons « user » de la propriété pour ce qu’elle offre, la valoriser personnellement, puisque l’usage ne sera plus délégable à un tiers. La location d’une propriété lucrative sous toutes ses formes aura disparu : salariat, crédit bancaire, actions, location foncière.

Si la proposition est radicale, c’est parce que le système de propriété lucrative a poussé la logique de l’accumulation à l’extrême jusqu’à bouleverser les équilibres de la Nature : de la biodiversité au climat, et qu’il sera question en dernier ressort de l’extinction de Sapiens. Le déni de réalité induit par les plaisirs de l’accumulation matérielle agit comme un alcool : son ivresse provoque une drôle de sensation au réveil. S’il est question de civilisation dans cet essai, de définir quel type de société nous désirons, c’est non seulement parce que la propriété lucrative risque de nous mener au suicide collectif, mais aussi parce qu’elle casse les individus, elle casse des vies par millions. De plus, sa vision du progrès est toute relative, largement discutable. La seule accumulation matérielle ne saurait suffire à combler les besoins de l’animal social humain. Si les technologies numériques permettent d’obtenir toutes sortes de biens ou de services à distance, sans contact, il semble urgent de remettre de l’humanité dans nos vies avant que l’essentiel de la population ne soit réduit à servir les algorithmes lucratifs.

Internet constitue un bel exemple de prédation par la propriété lucrative, une sorte de mouvement des enclosures moderne. S’il était au départ un moyen formidable de connecter les âmes entre-elles, il est devenu un marché lucratif dont les vaches à lait se laissent traire les données personnelles en toute docilité. Sous prétexte de gratuité, les propriétaires lucratifs ont appâté une population en mal de communication avec des services jusque-là inédits. L’irrésistible tentation d’avoir une vie sociale, même numérique, est désormais sous le joug de quelques seigneurs féodaux. Internet aurait pu devenir un continent de liberté, et pourra le redevenir si le mode de propriété change.

Au panthéon des mythologies de la proposition hybride, on trouve un grand nombre de croyances sur lesquelles nous reviendrons : croissance infinie, ressources illimitées, destinée galactique, dématérialisation, émancipation individuelle, technologisme, naturalité, libéralisme, et j’en passe. Nous pourrions nous morfondre dans la résignation, attendre que ce système s’effondre de lui-même. Mais « il sera bientôt trop tard »[8]. L’origine des destructions du vaisseau Terre ne saurait être décorrélée du système de propriété lucrative. On constate d’ailleurs que partout où il s’étend et se mondialise, la Nature est mise à mal, pillée, saccagée, souvent de manière irréversible : dans une ambiance de discours sur le développement durable…

L’expansion de la propriété lucrative réside dans sa capacité à tirer sa rente du travail des locataires, donc à s’assurer une capacité d’emprunt facile pour le propriétaire. Toutes les personnes ayant déjà construit un bonhomme de neige connaissent ce phénomène : on fait rouler une petite boule de neige de la taille du poing, et elle grossit jusqu’à l’embonpoint de notre bonhomme. L’injustice est là : certains débutent avec un flocon, d’autres avec un ventre tout formé. Évidemment, pour celui dont le capital de départ est nul, la neige aura fondu avant que le flocon ne mène au bonhomme, quand d’autres seront nés avec un capital suffisant pour générer la rente. Comment peut-on croire que le travail d’un être humain puisse générer une valeur échangeable de 193 000 000 000 $ (Jeff Bezos en 2020, à quelques millions près…), soit davantage que le PIB du Maroc ? Un homme seul possède-t-il les moyens physiques de générer la richesse d’une année de production d’un pays de 36 millions de personnes ? Il y a forcément un truc, une illusion, un secret, comme dans les tours de magie. Sans parler de l’impossibilité d’échanger cette valeur dans une vie de 30 000 jours, soit 6 433 333 $ par jour, peut-il user de sa propriété pour ce qu’elle est ? Peut-il occuper simultanément les postes de toutes les personnes qu’il exproprie lucrativement ? La loi l’autorise à pousser sa boule de neige, à aspirer le travail de ses locataires dans le trou noir de la rente : voici le résultat de la propriété lucrative. Plus il collecte sa rente de propriétaire lucratif dominant, plus sa capacité d’emprunt augmente : plus il peut collecter de rente. Cet homme possède tellement d’argent, qu’il n’y a point d’exagération à déclarer cet argent perdu. On rira ou on pleurera sur les épaules des naïfs qui auront cru à la fable du ruissellement.

Les propriétaires lucratifs, individus rationalistes par excellence, ont eux-mêmes organisé le mode de production. Il n’y a donc aucune surprise à ce qu’il leur soit favorable. Par exemple, le remplacement de l’artisanat par la division du travail leur a permis de récolter une rente facile et croissante. En augmentant la production à dépense de travail égale, résultat de l’optimisation des tâches, ils améliorent leur rente, même si le phénomène se perd quand la concurrence et la grande disponibilité du produit fait diminuer les profits. Ensuite, grâce à l’emploi de personnes non qualifiées, les salaires baissent, et l’on peut renouveler la main-d’œuvre par les premiers venus : les plus nombreux : résultat de la simplification des tâches. L’ouvrier de base comme l’artisan qualifié perdent tous les deux, puisque l’ouvrier se voit prélevé d’une rente proportionnellement supérieure à celle de l’artisan, et perd en salaire ce qui sera temporairement compensé par la baisse des prix. Il est encore moins payé pour ce qu’il génère de valeur que l’artisan qualifié. Quant à l’artisan reconverti en chômeur qualifié, il sera contraint d’accepter le jeu de l’embauche au poste, voire de travailler comme ouvrier non qualifié pour réaliser une fraction de l’art qu’il exerçait auparavant. On comprend aisément par cet exemple, que cette situation favorise avant tout le propriétaire lucratif qui possède de nouveaux moyens pour investir dans toujours plus de productivité, pour toujours plus de production à faibles salaires. Il a tout intérêt à jouer ce jeu puisque sa rente va y progresser à chaque tour. Dans ce sens aussi, la propriété lucrative cherche l’expansion par tous les moyens. On nomme d’ailleurs cette maladie : croissance.

La concentration de la propriété lucrative augmente la difficulté pour les locataires terminaux de sortir de leurs conditions. Seule une division du travail entre travailleurs propriétaires peut aboutir à un résultat plus glorieux. En effet, si la rente disparaît, que tous les usagers de l’outil de travail sont propriétaires privés de l’outil de production, alors les rapports hiérarchiques d’une entreprise doivent se réorganiser intégralement. Le salaire, l’organisation des tâches, le déroulement de la production, les règles de vie de l’entreprise, rien n’y échappe. C’est d’ailleurs de cette manière qu’on passera symboliquement d’une société adolescente qui cherche ses limites, à une société adulte et responsable. Reconnaître la qualité de chacun en tant que producteur de valeur et sa capacité à organiser lui-même les conditions de sa reproduction matérielle ne peut qu’améliorer le sort de millions de travailleurs.

Comme la quantité totale de propriété et la quantité totale de travail sont finies à l’instant t, il est logique de comprendre que le réinvestissement de la rente a pour double effet d’exproprier les locataires, appauvris par le système de propriété lucrative, et de les rendre d’autant moins capable d’investir. La quantité de propriété fragmentée restante se réduit à chaque réinjection de la rente dans les propriétés lucratives. On comprend comment la logique d’agrégation mène logiquement à la formation de monopoles, ou vers notre petit club de propriétaires dominants.

Les mauvaises lois socialistes qui visent à récupérer les fortunes par l’impôt progressif sont autant de preuves de l’ignorance de leurs instigateurs. Naïvement, elles confortent le système en ralentissant le processus d’accumulation sans l’arrêter. Si maquiller le monstre de la propriété lucrative permet d’en cacher quelques traits hideux, cela ne corrige en rien ses défauts structurels. L’impôt progressif ne donne aucun droit aux locataires sur leur travail, et ne résout pas l’injustice originelle que l’impôt n’égalera jamais la rente. Les congés payés, la semaine de trente-cinq heures, représentent des compensations dérisoires quand on mesure le détournement de la rente. S’en satisfaire revient à cautionner l’accumulation imméritée des propriétaires lucratifs dominants. De plus, la solution inégalitaire qui consiste à taxer davantage les riches, en plus de leur donner un crédit social de contributeurs à la charité, grave dans le marbre la domination sans la résoudre. On pourra toujours argumenter qu’ils payent plus d’impôt en quantité que les pauvres, la charité sociale va en réalité massivement des locataires vers les propriétaires lucratifs et non l’inverse, puisque la simple soustraction de l’impôt à la rente leur laisse une part supérieure à zéro, et que cette part est financée par le travail des locataires. En réalité, lorsque les propriétaires lucratifs s’acquittent de l’impôt sur leur propriété lucrative ou sur la rente qui en résulte, ils dépensent l’argent récolté par le surtravail[9] des locataires mobilisés dans ces propriétés. Les mécanismes de compensation ne remettent jamais en question l’origine des dominations : par définition, ils agissent en aval.

Dans le même thème, la fausse bonne idée d’un revenu « universel », ou « de base » dans un monde de propriété lucrative constitue une réponse de désemparement devant l’accumulation primitive, impossible à résoudre sans sortir du système lucratif. Il faudrait vraiment méconnaître les mécanismes de l’accumulation primitive pour s’imaginer que la distribution d’une somme socialisée à tous les citoyens n’aura aucun effet sur le prix des loyers, et rendra moins pauvres les locataires intégraux. En effet, quel propriétaire lucratif sera suffisamment idiot pour ne pas augmenter ses tarifs de location si les locataires sont dotés d’un revenu supplémentaire ? Qui pourrait croire que cela n’aboutira pas à un gigantesque détournement de la somme socialisée au profit des propriétaires lucratifs, comme c’est déjà le cas avec les aides au logement par exemple[10] ? Alors l’État devra écrire de nouvelles lois pour freiner la tendance naturelle au mercantilisme de rentiers, pour limiter le détournement du revenu universel à leur profit. Voici une preuve supplémentaire des fondations inégalitaires du système lucratif, et de son impossible régulation. Voilà pourquoi il faut absolument sortir d’une logique de cordial, pour rentrer dans une logique de changement, en revoyant complétement les lois de la propriété.


Notes

[1] Bourgeois au sens historiquement marxien, qu’on actualisera dans l’ouvrage comme « propriétaires lucratifs dominants ». Lors du xviiesiècle, une classe de roturier s’est constituée, porteuse de richesse mobilière. Faisant partie du Tiers État, elle n’avait pas le pouvoir. Le clergé et la noblesse possédaient la quasi-totalité des richesses immobilières. La Révolution française a essentiellement consisté à transférer le pouvoir de la propriété du clergé et la noblesse vers les Bourgeois qui formaient la classe pré-capitaliste : devenus les nouveaux propriétaires lucratifs dominants.

[2] David Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Préface : « Le produit de la terre, c’est-à-dire ce que l’on retire de sa surface par l’utilisation conjointe du travail, des machines et du capital, est réparti entre trois classes de la communauté : les propriétaires de la terre, les détenteurs du fond ou capital nécessaire à son exploitation, et les travailleurs qui la cultivent. »

[3] Adam Smith, La richesse des Nations, Ch VI des parties constituantes du prix des marchandises : « Mais il n’y a aucun pays dont tout le produit annuel soit employé à entretenir des travailleurs. Partout les oisifs en consomment une grande partie ; et selon les différentes proportions dans lesquelles ce produit se partage entre ces différentes classes, les travailleurs et les oisifs, […]. ».

[4] Thomas Malthus, Essai sur le principe de population. En langage économique, un propriétaire lucratif n’embauche pas si la productivité marginales du travail est égale au salaire, c’est-à-dire si le salaire réel permet au salarié d’acheter la même quantité de biens ou de services que ce qu’il a produit.

[5] En opposition au ruissellement qui voudrait que les excès de richesse ruissellent vers les plus pauvres. Smith fut un des premiers à formuler une théorie du ruissellement qui, sans preuve, affirmait que le riche, en cherchant sa satisfaction personnelle, embaucherait directement ou indirectement des gens en dépensant son argent, ce qui augmenterait la richesse totale. On constate pourtant que l’augmentation de la pauvreté suit toujours l’augmentation des fortunes, car la richesse totale produite émane du travail, et que cette valeur finie se divise entre les hommes selon une répartition définie par le taux de rente. L’augmentation de la rente, par effet de vase communicant, génère la pauvreté car elle n’investit pas les salaires. Sinon, elle perdrait tout son intérêt pour le propriétaire, qui perdrait la motivation à investir.

[6] Les microentrepreneurs, dont nous reparlerons, sont classés à part. En réalité, ils sont des locataires terminaux.

[7] La crise de 2008 correspond à l’après pic mondial d’extraction de pétrole conventionnel : c’est une crise de l’énergie dont les conséquences dans un monde de propriété lucrative nous donnent un aperçu de ses limites. Les locataires Américains les plus pauvres, à qui on avait fait miroiter qu’ils deviendraient propriétaires en louant de l’argent, n’ont plus remboursé leurs crédits quand l’énergie était trop chère. D’une certaine manière, c’est une crise de la propriété lucrative.

[8] En 1992 déjà, l’Union of Concerned Scientists et plus de 1 700 scientifiques indépendants, signaient un avertissement : « Si nous voulons éviter de grandes misères humaines, il est indispensable d’opérer un changement profond dans notre gestion de la Terre et de la vie qu’elle recèle. » (source, le Monde, 13 novembre 2017).

[9] Marx, Le capital, SIII. Ch.IX. I. : « La période d’activité qui dépasse les bornes du travail nécessaire, coûte, il est vrai, du travail à l’ouvrier, une dépense de force, mais ne forme aucune valeur pour lui. Elle forme une plus-value qui a pour le capitaliste tous les charmes d’une création ex nihilo. Je nomme cette partie de la journée de travail temps extra, et le travail dépensé en elle surtravail. » Le surtravail est pour le locataire le temps passé à travailler qui ne lui rapporte aucun revenu. C’est la méthode classique pour facturer l’accès à l’outil de production. Le locataire ne sait pas combien de temps il surtravaille, donc il ne sait pas combien il paye le droit de péage au propriétaire lucratif.

[10] Les aides au logement en France sont parfois versées directement au propriétaire. Au moins, ce dernier s’épargne d’avoir à détourner directement le travail de son locataire. Dans tous les cas, l’effort de socialisation des aides au logement bénéficie au propriétaire lucratif, et non au locataire, car sans ça, les loyers seraient plus faibles, faute de locataires assez riches pour assurer les prix fous de l’immobilier. Dans un système compensatoire, le propriétaire peut louer à un prix de marché fixé par les revenus totaux des locataires, selon la loi de l’endettement maximum supportable.

Laisser un commentaire