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Qui voulait voir, il y a à peine quelques années, que l’Europe serait confrontée à une crise énergétique et climatique de cette ampleur ? Qui aurait cru un jour pouvoir entendre la doxa néolibérale demander de réduire le temps de travail, contrainte à renoncer à des rentes pour sauver son système lucratif, faute d’énergie et d’eau pour alimenter les machines[1] ? Qui voulait voir l’évidence que des milliards de dollars et d’euros de capital peuvent se retrouver au chômage, non convertibles en une autre forme de capital ? Qui pourra nier désormais que la monnaie n’est pas comestible, et qu’il existe un potentiel de travail dans la Nature gratuite à la base de toute notre richesse ?
Plus forts que la Nature ?
Dans un article précédent, j’avais pris l’exemple de la planète Mars pour illustrer la différence entre le capital et le potentiel de travail, dans le but d’expliquer pourquoi le capital dépend de deux facteurs : le potentiel de travail des ressources naturelles gratuites et le travail engagé pour les mobiliser. La fable économique prêchée depuis deux siècles, qui nie le facteur limitant de la disponibilité du potentiel de travail prélevable dans la Nature, se voit contredite par l’actualité. Il n’est même plus nécessaire d’utiliser une expérience de pensée pour illustrer le principe que la Nature est non seulement gratuite, mais à l’origine de la totalité du travail, donc du capital, donc de la consommation, donc de la richesse.
Avec la combinaison du manque d’eau et des températures élevées, bon nombre d’activités cessent. Toutes les centrales thermiques, (dont les centrales nucléaires sont un cas parmi d’autres) ne peuvent fonctionner sans un débit minimum d’eau nécessaire à la condensation de la vapeur échappée des turbines. Ainsi, un climat plus chaud et sec a pour conséquence de réduire la production électrique au fil de l’eau. Par ricochet, la puissance et/ou le nombre de machines utilisables se réduit : l’intensité du travail mort suit ce déclin. Ainsi, le facteur alpha (rapport entre le travail mort des machines et le travail humain) qui, soit dit en passant, fait de nous des superhéros du quotidien, diminue et nous ramène vers les temps anciens durant lesquels le muscle et le cerveau avaient plus d’importance, quand le facteur alpha était proche ou égal à zéro.
Petit rappel au passage : les machines démultiplient simplement le travail humain d’un facteur alpha. Sans originalité, elles transforment aussi du potentiel de travail en capital. De par leur capacité à fonctionner de manière plus efficace que la main et l’outil, elles érodent plus massivement le potentiel de travail. Par exemple, les pompes au diesel des systèmes d’irrigation sont largement plus efficace qu’un paysan portant péniblement des seaux d’eau, mais elles siphonnent plus rapidement la rivière, appellent des métaux, du pétrole. Le potentiel de travail s’érode d’autant plus vite qu’on fait travailler les Hommes, mais surtout les machines.
Un autre secteur : l’agriculture productiviste, en plus de dépendre allègrement du charbon (pour l’acier de ses machines), du pétrole (pour son carburant) et du gaz (pour ses intrants), ne peut se passer d’eau. Avec des rivières au débit réduit, des nappes phréatiques vides et des sols d’autant plus secs qu’ils ont été appauvris en matière organique par un broyage mécanique déraisonnable, les plantes ne poussent plus, quand elles ne sèchent pas sur pied.
Le point commun entre ces deux exemples, c’est le conditionnement de la production au potentiel de travail disponible dans la Nature. Lorsque ce dernier vient à manquer pour diverses raisons plus ou moins entremêlées, des machines se retrouvent à l’arrêt et ne peuvent plus fournir le travail mort escompté. Parmi ces raisons, il y a la dégradation des conditions climatiques[2], la reconfiguration géopolitique des échanges[3], et la surexploitation du potentiel de travail : à savoir un comportement « minier » qui consiste à prélever une ressource au-delà des capacités de renouvellement. Le système productiviste ne supporte pas la moindre rupture des maillons interdépendants de ses longues chaînes de production.
Richesse de l’exploitation des mines
Définitivement, le capital n’est pas à l’origine de la richesse : c’est le potentiel de travail disponible qui conditionne la capacité maximale de toute la chaîne de production, et c’est le potentiel de travail réellement exploité qui fixe la quantité de capital. Prenons un exemple : admettons que nous pêchions tous les poissons d’une espèce : nous aurions instantanément un grand capital, mais plus aucun poisson vivant. Or, d’un point de vue comptable, x poissons = y euros : c’est imparable. Seulement, la réalité est plus subtile, car on peut affirmer que x poissons peuvent se convertir en y euros, mais il est impossible de dire que y euros peuvent se convertir en x poissons.
Ce qu’on appelle l’entropie nous demande de définir un ordre des choses. Si un capital de poissons congelés peut devenir un capital d’euros par sa vente, les euros ne peuvent pas ressusciter les poissons morts : le potentiel de travail a été et converti, érodé définitivement par du travail : ce processus est irréversible. On me répondra qu’on peut acheter des poissons vivants avec des euros, mais rappelons-nous de notre expérience de pensée dans laquelle il n’y a plus de poissons vivants : ils ont tous été tous pêchés ; c’est donc impossible. Tout prélèvement du potentiel de travail est irréversiblement prélevé dans la Nature gratuite. Cependant, nous devons distinguer trois catégories de potentiel de travail.
- Le potentiel de travail parfaitement renouvelable, que le travail de conversion en capital n’érodera jamais (à notre échelle). Exemple : les lois physiques et chimiques, la lumière du soleil, le vent, les courants marins, la chaleur du manteau terrestre, la topographie d’un lieu, le mouvement des astres…
- Le potentiel de travail imparfaitement renouvelable, destructible par le travail de conversion en capital en cas de surexploitation. Par exemple : le potentiel de travail de la matière première gratuitement fournie par les bisons d’Amérique, pourtant renouvelable, a disparu d’avoir tué les bisons jusqu’au dernier. On peut ajouter à cet exemple les sols arables, les forêts, et plus globalement toutes les formes de vie.
- Le potentiel de travail non renouvelable. Par exemple les mines (de métaux, de charbon, de phosphore, de potasse…), les puits de pétrole, de gaz…
Nous voyons ainsi qu’à partir de la deuxième catégorie de potentiel de travail, il est possible d’entrer dans un comportement minier, d’exploiter une ressource plus vite qu’elle ne se renouvelle. Ce comportement scandaleux n’est évidemment pas durable. Pourtant, la richesse occidentale se base essentiellement sur le potentiel de travail non renouvelable des mines : énergies fossiles, minéraux, puis sur l’exploitation minière du potentiel de travail imparfaitement renouvelable : surpêche, agriculture productiviste, importation d’aliments pour bétails issus de la déforestation de l’Amérique du Sud… La part de potentiel parfaitement renouvelable à l’origine des richesses occidentales reste anecdotique. Pour aggraver son cas, l’Occident dépend largement du potentiel de travail exploité en dehors de ses frontières, importé sous forme d’énergie et de minerai.
Pression à la ressource
La richesse des pays puissants dépend largement de leurs importations de matières premières, du potentiel de travail non possédé localement. Ils doivent donc en permanence prospecter pour obtenir plus ou moins légalement et plus ou moins violemment ces ressources. Sans cette quête permanente du potentiel de travail le plus abondant et facile à exploiter pour s’enrichir de capital à consommer, les puissances mondiales s’effondreraient.
La méthode pour obtenir du potentiel de travail varie selon la puissance financière, militaire et politique de l’interlocuteur. Lorsque les accords commerciaux sont trop défavorables au pays puissant, et qu’il trouve une opportunité pour aller bombarder un pays faible et s’attribuer son potentiel de travail, le pays puissant n’hésite pas longtemps. Il frise l’impolitesse quand, en plus de raser un pays et d’y aggraver le chaos régnant, il exige de celui-ci qu’il adopte les mœurs occidentales.
L’histoire est toute différente quand le pays au potentiel de travail convoité possède des arguments de puissance : l’arme atomique par exemple, car c’est lui qui fixe le niveau de violence. L’importateur n’aura qu’à pleurer si son interlocuteur décide de fermer les vannes : ce qui arrive à l’Allemagne à propos du gaz. L’asymétrie du rapport de force apparaît lorsque les mêmes qui voulaient sanctionner la Russie en cessant leurs achats de gaz lui reprochent de fermer les vannes. Trouver l’erreur. Faute de potentiel de travail, le capital allemand se retrouve au chômage, et l’économie allemande recule. La richesse ne vient pas du capital, mais bien du potentiel de travail de la Nature gratuite, peu importe par quel moyen il arrive.
Facteur énergétique, mais pas unique
Souvent, on présente l’énergie comme étant à la base de notre activité économique, et c’est vrai, mais l’énergie n’est qu’une part du potentiel de travail permettant de satisfaire nos désirs de richesse. L’Homme transforme le potentiel de travail gratuit en capital grâce à son travail. Oui, gratuit, car la Nature ne se fait pas payer, et si vous recevez une facture pour un service rendu par elle, soyez certain qu’en réalité vous payez du travail humain plus ou moins visible, sous forme de droit de péage (rente) ou de service (conditionnement de la ressource). L’eau, la température, la composition de l’atmosphère et sa pression, le rayonnement solaire, les lois physiques, la vie, les minéraux disponibles sont autant de facteurs déterminants du potentiel de travail dont l’énergie n’est qu’une forme transformée en capital par le travail humain, démultiplié du facteur alpha par le travail des machines.
Richesse locale
Alors où en sommes-nous ? La confiance surgonflée des démocraties libérales, pour ne pas dire leur arrogance à croire qu’on pouvait se reposer sur des importations de capital issu de la transformation d’un potentiel de travail délocalisé, lointain, maîtrisé par d’autres, nous a menés à une économie dépendante et fragile. En effet, si le potentiel de travail de la Nature gratuite était puisé en Europe directement, alors aucun dirigeant d’aucun pays ne pourrait utiliser le potentiel de travail qu’il nous vend sous forme de capital comme levier de chantage.
Mais la dure réalité nous prouve une chose : la consommation (donc la richesse) est égale au potentiel de travail puisé dans la Nature gratuite. Or, l’Europe qui pensait rester riche par domination, se réveille sous une double contrainte. La première contrainte est l’érosion bien engagée du potentiel de travail sur son sol (pic gazier en mer du Nord, épuisement d’une bonne partie du charbon, baisse des taux de matière organique des sols, incendies et ravageurs dans les forêts, sécheresses à répétition et baisse du débit des rivières). La deuxième contrainte est la dépendance accrue aux importations de potentiel de travail plus ou moins transformé.
Contrairement à la Russie, l’Europe ne possède pas la totalité de la table de Mendeleïev dans son sous-sol. Dépités et contraints, les dirigeants européens n’ont comme solution à proposer que de réduire la consommation (donc la richesse), pour limiter l’érosion du potentiel de travail en voie de raréfaction, et prévenir un potentiel blackout. Or, la pauvreté se définit par un renoncement subi à des consommations : situation actuelle.
Cet avant-goût de la fin de l’ère des énergies fossiles doit nous faire réfléchir. Même en combinant divers collecteurs de potentiel de travail renouvelable local (solaire, éolien), en diversifiant et en renforçant nos forêts, en pratiquant l’agroforesterie, l’agriculture d’agradation des sols, la consommation baissera. Pour cause, il faut mesurer la masse de potentiel de travail que nous avons importé dans l’insouciance : pétrole, gaz, charbon, à l’origine d’une immense quantité de travail converti en capital, puis détruit par la consommation : origine d’une immense richesse.
Quoi qu’il arrive, cette richesse provenait d’un comportement minier à propos des potentiels de travail partiellement ou non renouvelables. Par définition, nous n’aurions pas pu continuer de les exploiter indéfiniment.
La propriété dans tous ses États
Le lecteur attentif aura remarqué, encore une fois, que nous sommes devant un problème de propriété. Comme nous l’avons vu maintes et maintes fois, le mode de propriété aura des conséquences sur la répartition des revenus issus du travail de transformation du potentiel de travail en capital. Un propriétaire lucratif recherchera la rente au détriment des travailleurs, alors qu’un propriétaire d’usage récupèrera la valeur totale de son travail.
Les États peuvent trouver des accords pacifiques et équitables pour échanger du potentiel de travail contre du capital, mais bien des cas illustrent un rapport asymétrique. Certains pays puissants parviennent à récupérer du potentiel de travail en échange de peu de choses, et s’enrichissent sur le dos du pays exportateur. D’autres utilisent leur puissance militaire pour imposer les volumes et les règles d’échange. Une propriété bien gardée permet d’éviter le pillage, c’est bien connu, voilà pourquoi nous devons nous méfier des fables altermondialistes.
Passer à la propriété d’usage, donc à un monde égalitaire et libéral, inédit, sous-entend d’avoir des arguments collectifs de puissance. Le potentiel de travail est à l’origine de nos richesses, car il rend le travail possible. Il doit être local au maximum et sécurisé. Les importations de potentiel de travail non disponible sur place doivent être réduites au strict nécessaire, avec équité et dans le respect du droit.
Notes
[1] Le Monde, L’industrie française confrontée au risque de stress hydrique, Par Jean-Michel Bezat, 27 août 2022, https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/08/27/l-industrie-francaise-confrontee-au-risque-de-stress-hydrique_6139197_3244.html
[2] Parfois d’origine naturelle, mais largement provoquée par l’Homme, notamment avec l’émission des sous-produits du travail mort comme les gaz à effet de serre, et le dérèglement du cycle de l’eau : destruction générale du ligneux (déforestation, rasage des haies, abattage des arbres de prairie, surpâturage), assèchement des zones humides, aménagement du territoire (rectification des cours d’eau, barrages, bassines, stations de pompage, irrigation), désertification (érosion) par le travail du sol.
[3] Chantage à la ressource, baisse de production pour des raisons stratégiques, généralement la variation du cours, ou la mise en difficulté du pays client pour obtenir une forte position de négociation. Crise sanitaire venant perturber les échanges, ou mettant à l’arrêt les travailleurs humains nécessaires au fonctionnement des machines, donc du travail mort. Fin du libre-échange pour des raisons politiques.

