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Le libre échange et la mondialisation

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 1 – Mythes et préjugés



Le libre-échange consiste à laisser entrer sans entraves une marchandise pour laquelle un pays étranger possède une meilleure productivité que le pays importateur. L’effet recherché consiste à remplacer une production locale peu productive par des importations plus productives afin d’en diminuer le prix. Le pays exportateur devant fournir pour lui-même et pour le pays importateur, la quantité de marchandise produite va augmenter. Cela permet d’écouler une surproduction hors des frontières, ou d’échanger des biens faciles à produire contre des biens inexistants ou trop chers à produire localement. La baisse du prix due à la plus grande disponibilité du produit et à la forte productivité de l’importateur place le producteur local dans une situation insoluble. Comment peut-il maintenir son affaire avec moins de débouchés et un prix plus bas ? La forte productivité de la Nouvelle-Zélande pour la viande ovine n’a-t-elle pas fait sombrer l’élevage ovin en Europe ? Durant l’empire colonial, l’Angleterre n’a-t-elle pas ruiné le tissage de Dacca avec ses machines ? Et Dacca ne reprend-elle pas sa revanche en ruinant à son tour l’industrie textile du Royaume-Uni ?

Bien sûr, nous pouvons exporter à notre tour un produit pour lequel notre productivité est meilleure, en renvoyant par exemple du vin en Nouvelle-Zélande, ou en exportant des services, mais cela suffit-il à compenser la perte liée à l’importation ? L’argument ressassé est toujours la baisse du prix, bonne pour le consommateur. Seulement, toute personne éclairée comprendra que la production étant désormais réalisée à l’étranger, les travailleurs locaux devront se reconvertir dans un autre secteur plus productif. Or la destruction créatrice de Schumpeter ne dit pas si le mode de production post-destructif est socialement préférable à l’ancien : elle signifie juste que l’innovation modifie les rapports de productivité entre les travailleurs, et le place de manière contrainte dans un marché du travail instable. De quelle innovation parlons-nous lorsqu’un emploi est transféré dans un pays sous-développé, dans lequel il s’exerce dans les pires conditions d’hygiène et de sécurité, et une modération salariale digne du capitalisme anglais de la révolution industrielle ? L’arbitrage est toujours défavorable aux locataires terminaux, à l’extrémité basse de la chaîne de domination. Ce sont eux qui payent le prix du libre-échange en perdant leur emploi, sommés de se reconvertir, d’être souples, agiles, et d’accepter une baisse sans fin des conditions de travail.

Pour se réaliser, le libre-échange demande un abaissement des frais de douane consacrés aux importations. Ce qu’on nomme le protectionnisme consiste d’ailleurs à maintenir les frais de douane suffisamment élevés pour que le produit importé coûte plus cher que le produit local : solution radicale contre les délocalisations. Le jeu politique consiste à essayer de faire tomber les barrières douanières des pays qui reçoivent nos exportations, tout en maintenant celles de nos importations. Évidemment, tous les pays qui s’échangent des productions recherchent ce même avantage. Comme on peut résumer cela à une recherche de domination, on comprend pourquoi chaque Nation va utiliser tous les moyens dont elle dispose pour parvenir à son but. Ainsi, les frais de douane étant la partie émergée de l’iceberg du libre-échange ; les États s’activeront par tous les moyens (monnaie, impôts, taux de change, normes, appellations d’origine, etc.) pour écouler les surproductions tout en important les biens impossibles à produire sur place. Car le monde est un archipel d’hétérogénéités avec ses monnaies, ses peuples, ses économies, ses lois, ses justices, ses terroirs, ses géographies et ses climats différents, qui sont autant de moyens pour les États de favoriser ou restreindre à leur avantage la circulation d’une production.

Peut-on croire que le libre-échange se limite à la seule barrière douanière ? Imaginons qu’on supprime les frais de douane partout sur Terre. Cela éliminera-t-il les différences de productivité des Nations ? Ricardo ne fait-il pas de l’hétérogénéité économique un critère fondateur de l’avantage comparatif ? Pour qu’il y ait avantage, il doit y avoir différence. La suppression des frais de douane reste donc insuffisante pour parler de libre-échange, puisqu’il existe un lot d’autres leviers d’actions sur la liberté de l’échange économique. La dévaluation d’une monnaie, la modification du taux de change, l’émission de dette à l’étranger, de quotas, l’entente entre États, la fiscalité interne, la constitution d’oligopoles, le recours aux sociétés transnationales, les paradis fiscaux, l’abus de position dominante, la variation des règles sociales, la signature de traités, les appellations géographiques, l’extra-territorialité du droit, sont des exemples de ces facteurs d’influence. Si ces facteurs nuisent à la concurrence jusqu’à la rendre impossible dans certains cas, ils transforment de facto ce qui est nommé libre-échange en protectionnisme déguisé. La barrière douanière sur laquelle se focalisent les partisans ou contradicteurs du libre-échange ne peut suffire pour assurer un marché équitable. Les éléments structurels visualisables dans les différences de salaires, les différences de coûts environnementaux, de disponibilité en minerais, agronomiques, culturelles, écologiques, climatiques, vont constituer un ensemble de règles économiques qui donneront toujours un avantage à un lieu précis sur le reste du monde. Même si l’on parvenait à cultiver du cacao en Finlande ou des bananes en Sibérie, leur coût de production n’atteindrait jamais celui observé sous les tropiques. Ricardo base sa théorie des avantages comparatifs sur les hétérogénéités du monde, et l’on ne saurait lui donner tort à ce propos. D’ailleurs, ces hétérogénéités sont à la base de la motivation de l’échange, selon la règle qu’on est toujours avantagé à se spécialiser dans les productions à moindre coût tout en important ce qu’on ne produit pas ou plus.

Il ne s’agit pas de confondre libre-échange et équité du commerce, mais de se rendre compte que l’échange n’est jamais libre, puisqu’il subit toutes les hétérogénéités institutionnelles et géographiques. Le libre-échange n’existe pas, et n’existera jamais entre États. Le protectionnisme qu’on s’échine à nier, constitue la réalité économique des échanges mondiaux, y compris lorsque des traités de libre-échange sont signés.

Seulement, on ne saurait nier que la suppression des frais de douane augmente le trafic global des marchandises en faisant baisser les coûts. Si l’élevage de moutons a presque disparu en France, c’est bien suite à la mise en application méticuleuse de la théorie de l’avantage comparatif ricardienne. L’économie mondiale a vécu une spécialisation sans précédent, secteurs par secteurs, avec de grandes zones observables : l’Asie pour l’industrie, l’Amérique du Sud pour l’agriculture, l’Europe et les États-Unis pour les services et l’armement, le Moyen-Orient et la Russie pour l’énergie. Somme toute logique, cette spécialisation appelle du transport en quantités industrielles, donc du pétrole. Sans pétrole, cette organisation perd rapidement son sens. Quid des frais environnementaux de ce modèle énergivore ?

Maintenant, voyons comment la théorie ricardienne de l’avantage comparatif est détournée par les propriétaires lucratifs. Dans le discours dominant, on la brandit comme une arme pour justifier l’enrichissement qu’elle doit générer. Sauf qu’on constate que plus s’étoffe la mondialisation du libre-échange, plus les propriétaires lucratifs s’enrichissent, plus les locataires terminaux se rapprochent de la pauvreté. On trouve l’origine de l’augmentation des inégalités dans un détail précieux du texte de Ricardo. C’est une condition de sa théorie qui n’a plus de réalité aujourd’hui :

« La différence entre le cas d’un pays isolé, et celui où plusieurs pays sont en présente est facile à expliquer, il suffit pour cela de considérer la difficulté avec laquelle le capital se déplace d’un pays à un autre à la recherche d’un emploi plus profitable [sic], et la facilité avec laquelle ce même phénomène se produit d’une province à l’autre dans un même pays. »[1]

La difficulté de déplacer les capitaux serait donc la raison de l’enrichissement local des producteurs, et c’est logique, puisque les bénéfices d’une production exportée pourraient être employés à de nouvelles tâches dans le pays exportateur. Or, on peut déplacer du capital aujourd’hui aussi facilement à l’extérieur des frontières qu’à l’intérieur d’un pays. Il est désormais possible d’extraire les bénéfices d’une entreprise pour les placer loin du lieu de production, dans un pays différent, souvent un paradis fiscal, puis de les réinvestir dans un autre pays. Rien ne garantit au pays exportateur que les dividendes ou actions revendues qui forment les revenus de l’actionnaire, seront réinvestis dans ce même pays exportateur : c’est d’ailleurs rarement le cas. Sans la rigidité des mouvements du capital, l’avantage comparatif ricardien perd toute sa nature. Les grands perdants sont sans surprise les travailleurs concrets, les locataires intégraux, et les grands gagnants sont les propriétaires lucratifs dominants. N’a-t-on pas assisté ces dernières décennies à une accumulation des richesses dans la sphère financière et dans les portefeuilles de quelques milliardaires ? Depuis que les capitaux voyagent plus rapidement que les Hommes, le grand siphonage opéré par les propriétaires lucratifs les a propulsés au plus loin de la production réelle.

Les règles ricardiennes sur lesquelles les partisans du libre-échange s’appuient toujours n’ont donc plus aucune réalité économique. Aujourd’hui, le vin portugais contre le drap anglais peut s’échanger avec des capitaux placés à Singapour, à Malte, sur les îles Vierges Britanniques, au Luxembourg ou en Irlande, et une usine peut être délocalisée plus vite qu’il ne faut de temps pour faire le trajet à pied entre l’ancien et le nouveau site. L’abaissement des frais de douane, combiné au précepte de Smith selon lequel l’emploi d’un grand capital est plus profitable que l’emploi d’un petit capital, ont provoqué la constitution d’un club fermé de propriétaires lucratifs ultra riches, qui souhaitent l’unification mondiale des règles du commerce dans un monde le plus hétérogène possible, pour jouer des inégalités sans limites. La mondialisation néolibérale leur offre une souplesse inespérée, ce qui n’était pas le cas à l’époque de Ricardo.

Si on résume, le coût (financier) marginal du transport de rapatriement des marchandises offert par l’utilisation du pétrole, et la mondialisation des moyens de communication permettent aux propriétaires lucratifs de faire leur marché à moindres frais. La disparition du dogme ricardien de l’avantage comparatif les dispense d’avoir à enrichir les travailleurs exploités. Ils peuvent éviter l’impôt dans les paradis fiscaux. Voilà la morale de la propriété lucrative : s’enrichir sur la pauvreté d’un travailleur ignoré, s’enrichir au mépris de la Nature. Après nous le déluge : la prophétie marxienne se réalise. Nous savons que l’avidité des propriétaires lucratifs n’a pas de limites, et l’éloignement géographique des lieux de production sert de voile occultant à la misère, dans un sens comme dans l’autre, comme si les travailleurs engagés dans la tâche productive avaient perdu leur humanité. Au xixsiècle, les propriétaires lucratifs étaient au moins obligés de côtoyer la misère dans laquelle leur système plongeait les travailleurs, de voir les enfants qu’ils employaient dans les filatures ou les mines, et les locataires terminaux pouvaient contempler ou détester les châteaux de leurs maîtres. Aujourd’hui, les ultra-riches sont emmurés dans des quartiers de haute sécurité. Ils s’auto-confinent et fuient l’abîme qui les sépare du commun des mortels. Ils vivent en parallèle du reste du monde, et se protègent des ravages qu’aurait sur leur rente une prise de conscience de la détresse humaine dont ils sont les moteurs. Ne pas regarder, s’éloigner physiquement de la misère qu’ils génèrent parce qu’elle est vilaine ; des enfants dans des bains chimiques pour teinter des T-shirts de grandes marques, ou délaver des jeans, fouiller la terre ; à la vie sans plaisir des Turques mécaniques de l’internet, payés en bon d’achat pour des tâches à un centime, etc. 

L’argument qui consiste à associer la cause de la pauvreté au manque de volonté, de courage, aux mauvais choix du locataire terminal, représente simplement un moyen pour les propriétaires lucratifs de se déculpabiliser. La propriété lucrative — est — inégalitaire par essence, c’est-à-dire que l’inégalité en droits et en devoirs est comprise dans son fonctionnement quoi qu’il advienne, et qu’aucune régulation ne peut en venir à bout. Le déni de réalité arrange bien celui qui ne veut pas voir les effets de ses actions. Ainsi, depuis trois siècles qu’on nous sert le mythe de l’homme auto-réalisateur, nous pouvons observer qu’il contient en lui tout le magistère du mérite, de l’effort et du risque, de l’opposition manichéenne systématique, sans pour autant réaliser cette prophétie.


Notes

[1] Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, ChVII Du commerce extérieur.

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