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La propriété d’usage mutuel en autoconsommation (PUMA)

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 2 – Vers une proposition libérale égalitaire



Figure 9 – Fonctionnement d’une Propriété d’usage mutuel en autoconsommation (PUMA)

Avec la propriété d’usage, une modalité pratique existe pour répondre à chaque situation, qu’il s’agisse d’exploiter des ressources naturelles (eau, minerais), de transformer de l’énergie (du vent ou du soleil en électricité), ou de se loger. Comme la propriété va conditionner toute la production, c’est elle qu’il faut changer prioritairement, avant de vouloir se lancer, comme le proposent tous les candidats du système, à taxer untel ou untel pour distribuer l’aumône aux misérables générés par le système hybride. Le propriétaire d’une ressource doit pouvoir en vivre sans voler son prochain, et pour cela, ses droits doivent s’accorder avec le travail qu’il mobilise pour user de sa propriété. Je dis bien de « sa » propriété, car la propriété d’usage est une propriété privée. Ce détail qui n’en est pas un pousse alors notre propriétaire à la recherche personnelle de l’optimisation, donc à la valorisation par son travail du bien qu’il mobilise. Cette proposition contraire à la propriété étatique centralisée, et plus communément au marxisme, va en réalité dans le sens de l’idéal de Marx. Elle pousse le propriétaire privé dans une quête individuelle qui l’incite au mutualisme. Car les collectifs sont rarement spontanés, et résultent du besoin de l’individu de faire société pour surmonter une difficulté. L’interdiction de déléguer l’usage oblige à recourir à des formes de mutualisation pour récolter l’aubaine proudhonienne. La propriété d’usage universelle correspond donc à un système mutualiste de propriétés privées en constellation. Bien qu’il place l’individu au cœur de l’action, il favorise les collectifs, et dans ce sens, pousse l’individu à faire société. L’individu appartient au collectif des travailleurs, à des groupes sociaux dont il tire un avantage individuel et toutes les satisfactions qui le poussent à poursuivre la voie de la société : ainsi va l’histoire de l’humanité.

Relier l’usage d’un outil de production à la propriété sera donc notre point de départ, et pose d’emblée la question de savoir qui possède les droits de la propriété ? Les pêcheurs de perles du golfe Persique, pour les citer en exemple, n’ont pas été expropriés et sont aujourd’hui illégitimement noyés dans la richesse rentière de leur propriété du pétrole pour lequel il ne fournisse pour ainsi dire aucun travail, contrairement aux Amérindiens remplacés, expropriés par les Colons étasuniens. Comme les propriétaires de puits de pétrole n’utilisent pas la ressource exploitée pour eux, on pourrait considérer qu’il s’agisse d’une propriété lucrative, mais la réalité est plus complexe. Le problème de la répartition des ressources se pose dès la première frontière de la propriété. Se poser la question fondamentale de : qui est propriétaire, et avec qui échangera-t-il la production ? doit nous donner un premier élément de réponse. Si le propriétaire du puits de pétrole ne peut plus vendre son produit sous prétexte qu’il doit user de sa propriété, puisque la propriété lucrative mène à la domination féodale, alors cela signifie que le pétrole ne peut plus être vendu : le propriétaire ne peut en effet consommer seul des millions de barils par jour, à moins de vouloir battre un record du brasero le plus polluant au monde. La ressource s’immobilise et le pétrole reste sous terre. Même s’il s’agit d’une excellente nouvelle pour le climat, convenons qu’une situation identique pourrait se présenter pour une ressource vitale comme l’eau par exemple, qui poserait quelques soucis à court terme.

Pour résoudre cette péréquation, nous devons analyser non seulement la propriété de l’outil de production, mais aussi la propriété de la production elle-même, puisque la production peut seulement suivre deux destins antagonistes : être consommée par le propriétaire ou s’échanger avec un acteur externe (non-propriétaire). Nous voyons ici que le propriétaire peut, dans certains cas, devenir l’usager. Voici né un premier mode de propriété d’usage, une première manière de s’organiser. Au premier abord, on pourrait penser qu’universaliser la propriété d’usage aura pour effet de priver de ressources ceux qui ne les possèdent pas, puisque seul le propriétaire sera autorisé à user de sa propriété dans la limite de son travail. La solution consiste tout simplement à rendre propriétaires les usagers et les travailleurs dans l’enceinte d’une même propriété : la propriété d’usage mutuel en autoconsommation (PUMA).

La propriété d’usage mutuel en autoconsommation permet à des usagers propriétaires de consommer la production de leur propriété sans forcément y travailler. Son fonctionnement est simple : l’outil de production, au cœur de la PUMA, ne peut rien produire sans travail humain. Des travailleurs sont recrutés pour le mobiliser et rendre la production possible. Selon nos lois, ils deviennent forcément copropriétaires, cogèrent l’outil de travail, et récoltent le traitement de la valeur pleine et entière de leur travail. La particularité de la PUMA réside dans l’écoulement de sa production. En effet, celle-ci étant consommée directement par les usagers propriétaires, elle ne peut pas s’échanger sur le marché : d’où le A d’Autoconsommation. Seuls les propriétaires de la PUMA ont le droit d’acheter et consommer sa production qui, au passage, sera payée selon le strict coût d’usage. Aucune propriété ne pouvant fonctionner en autarcie, les achats de matériel ou services nécessaires à la compensation de l’usure de l’outil de production pourront logiquement s’effectuer sur le marché dont nous reparlerons bientôt.

Comme l’activité sociale économique consiste en une circulation de valeur d’échange à travers des biens et des services, nos usagers propriétaires devront trouver de l’argent pour payer leur consommation, pour payer le coût d’usage. Rappelons que ces derniers ne travailleront pas forcément dans la PUMA en question. Ils se financeront donc par leur propre travail, dans d’autres propriétés, mais pourront travailler dans celle dont ils sont déjà propriétaires d’usage. Ce système semble particulièrement adapté au partage des ressources, ou d’outils de production de ressort régalien. La production d’électricité, ou l’assurance des biens par exemple, peut s’écouler dans ce mode de propriété sans difficultés. On imagine facilement que l’absence de rente, associée à la copropriété des usagers et des travailleurs, formera le terreau d’une stabilité du coût et de la qualité des infrastructures. Personne n’aura intérêt ici à saboter ou détruire l’outil de production, puisqu’il formera la condition de la reproduction matérielle pour les travailleurs, et la condition d’accès à la production pour les usagers. Les usagers étant copropriétaires, maîtriseront la production. Ils pourront décider ou non d’investir, contredits ou non par les travailleurs copropriétaires. On retrouvera alors une forme d’équilibre entre la tendance de l’usager propriétaire à vouloir payer la production moins cher, et les travailleurs désireux d’améliorer leur outil de travail et leur traitement. Nous serons donc loin de l’asymétrie de pouvoir qui existe entre les actionnaires d’une entreprise, tout-puissants, et les salariés soumis à des décisions qui vont contre leurs intérêts. Nous serons donc loin du rapport de chantage millénaire entre propriétaire fournisseur d’outil de production et travailleur. Martelons que l’argent de l’usager propriétaire sera dépensé dans la production, qu’aucune rente ne sera à déduire de l’investissement ou des salaires. La qualité du produit pourra donc, à prix égal, s’améliorer sans difficulté par le simple fait d’avoir supprimé le parasitage de la rente. On pourra en dire autant du traitement des travailleurs qu’aucun actionnaire ne cherchera à contracter.

Ce premier mode de propriété possède donc les germes des meilleures conditions pour les usagers comme pour les travailleurs. Mais il va plus loin, car la propriété d’usage redéfinit la raison d’être, l’essence de l’entreprise. On ne crée plus une entreprise pour récolter une rente, mais pour répondre au besoin de son produit, pour fournir un service ou produire un bien dont le travail nécessaire permettra la reproduction matérielle des travailleurs. Oubliées, les entreprises cotées en bourse, dont l’existence est motivée et s’incarne dans la rente actionnariale, qui tirent les coûts sur l’outil de travail, les salaires et la prestation client pour satisfaire l’appétit insatiable des propriétaires lucratifs. Une production non lucrative coûte obligatoirement moins cher au consommateur à prestation égale, par le principe de bon sens qu’elle s’épargne de nourrir les parasites lucratifs. La production et sa qualité redeviennent la préoccupation centrale, et les travailleurs retrouvent la maîtrise de l’outil de production, tout comme les usagers.

Pour créer une PUMA, les (futurs) copropriétaires soumettront une demande de subvention à la caisse économique concernée. Ces subventions, dont nous détaillerons le fonctionnement dans quelques pages, remplaceront le crédit, et permettrons la mise en route de la propriété, tant du point de vue légal, que du point de vue matériel. Dans la philosophie de la propriété d’usage universelle, l’accès à une propriété fonctionnelle ne doit rien coûter aux travailleurs qui la mobilisent, c’est pourquoi sa création ex nihilo sera financée par un moyen extrinsèque. Bien sûr, dans le cas de la PUMA, les usagers propriétaires jouissent d’un avantage de pouvoir acheter en exclusivité la production, mais nous devons préciser que le système de propriété d’usage est dynamique, et que le nombre de copropriétaires peut varier. Je précise que les usagers devront consommer la production, dans la suite logique des principes énoncés depuis le début de l’ouvrage. S’il s’agit de partager une ressource en eau, ils deviendront les abonnés de l’eau, idem pour l’électricité, etc. L’usager propriétaire, pour répondre à un besoin d’user, doit détruire lui-même le travail contenu dans la production de la PUMA : il est le seul à pouvoir le faire.

Les propriétaires d’usage, ainsi organisés, ne se préoccupent pas d’une production future hypothétique, n’ont pas de dettes, mais sont motivés par un besoin quantitativement égal à ce qu’ils peuvent user. La production perd ainsi sa motivation mercantile, ne dépend d’aucun système d’avance, et les propriétaires ne recherchent la croissance que si elle correspond à un besoin supplémentaire du produit. Ils ne sont pas endettés auprès d’une propriété lucrative ou d’un État, et par cette double sécurité — suppression de la rente du système d’avance et vision en temps réel —, évitent bien des risques dont la société capitaliste est paranoïaque, et qu’elle n’hésite pas à surfacturer par une floppée d’assurances ou du classement. Le crédit social à l’américaine ou à la chinoise[1], n’a donc aucun intérêt dans le système de propriété d’usage. Tout outil de production nécessite un travail important pour sa création, et sera financé par la subvention au fur et à mesure de sa concrétisation. Ensuite, la dépense du coût d’usage permettra de maintenir la propriété dans son état ou de la faire évoluer[2]. Il n’y a que pour les investissements massifs que les propriétaires pourront à nouveau demander une subvention pour se financer. Ce qui était jadis financé par du crédit ou de la dette publique, le sera par de la subvention. Comprenons que le coût de toute activité humaine se mesure « uniquement » par la quantité de travail mobilisée pour arriver à une fin précise. Les matériaux, la production et la maintenance coûtent leur prix en travail humain, et rien d’autre. La rente féodale n’était finalement qu’un détournement de ce travail autorisé par une victoire idéologique des propriétaires lucratifs.

Voyons comment cela fonctionne avec quelques exemples. Prenons une nappe phréatique pour commencer. Les usagers de l’eau jouissent de la PUMA de la ressource, ainsi que les travailleurs mobilisés : ils sont tous deux propriétaires d’usage. Les usagers de la production usent, autoconsomment la production (ici, l’eau), et les usagers de l’outil de production usent de l’outil de production (pompes, bassins, forages, filtrage, mesures, etc.). Il n’y a aucune délégation de l’usage, puisque ces deux acteurs sont propriétaires et usagers. Ils maîtrisent le travail abstrait. La production appartient et se destine à ses usagers ; elle ne peut faire l’objet d’aucun commerce, et son coût se répartit entre les usagers, selon leur usage : quoi de plus juste ? Pour maintenir l’outil de production en état de fonctionnement, du matériel ou des consommables peuvent être achetés sur le marché non lucratif. En revanche, l’eau ne peut être vendue à des usagers non-propriétaires, puisqu’elle se destine uniquement à la consommation par les usagers propriétaires, qui ne payent que le coût d’exploitation, c’est-à-dire les achats liés à la maintenance de l’outil de production et le traitement des travailleurs. Si un investissement lourd doit être réalisé, par exemple la construction d’une nouvelle station de pompage, alors les propriétaires formulent une demande de subvention. Un propriétaire d’usage peut quitter la propriété. Il perd alors son droit à consommer la production et son devoir de financer le coût d’usage.

Maintenant que cela est dit, nous allons aborder un point d’une grande sensibilité : la suppression de la dette roulante intergénérationnelle, par l’exemple du logement. En réalité, bien que je n’en aie pas encore parlé, je viens de tout expliquer à son propos. Pour comprendre cela, il suffit de reprendre intégralement l’exemple de la nappe phréatique, et de remplacer le mot « eau » par le mot « logement ». Après tout, ne pouvons-nous pas sans erreur considérer le logement comme un outil de production sans originalité, comparable à une centrale électrique, un puits de forage, une compagnie d’assurance ? Si la nature du service change, il n’y a aucune différence fondamentale entre l’usage de l’eau et l’usage d’un logement. Les deux ressortent d’un besoin fondamental de tout Homme, même s’ils se matérialisent différemment. Les deux consomment (détruisent) du travail humain mobilisé dans un outil de production. Il est évident qu’un logement n’est jamais rien d’autre qu’un objet technique à entretenir, comme n’importe quelle machine qui engloutit des flux de travail et génère des sous-produits indésirables : c’est un outil de production.

Maintenant, voyons comment naît l’outil de production. Dans le système lucratif, c’est l’avance par création monétaire qui permet la concrétisation d’un projet. Comme les revenus du travail ne sont pas socialisés pour financer l’investissement libéral, le banquier capitaliste « fabrique » de la monnaie scripturale à partir des dépôts qui lui sont confiés : parce que ce droit féodal lui est réservé. Il la prête selon son bon vouloir pour récolter sa rente, et cette monnaie se détruit au fur et à mesure du remboursement. Le producteur reçoit donc une somme qu’il doit rembourser, et cette somme lui coûte le prix de la rente. Par exemple, s’il emprunte 200 000 € à 1,6 % pendant 20 ans, il devra rembourser des mensualités de 974,32 €, ce qui représente 233 836 € au total, soit une rente de 33 836 € (hors frais de dossier, et hors assurances). Cette coûteuse porte de péage féodale, qui conditionne l’accès à l’argent, peut sauter demain si on sort du système d’avance. Mais poursuivons : l’argent emprunté finance le travail de construction. Qu’on parte d’un terrain en friche pour construire un immeuble ou une station de pompage ne change rien au besoin de travail appelé pour passer de « rien » à un outil de production existant et opérationnel. La phase de construction d’un outil de production (ici, le logement) appelle — momentanément — une quantité élevée de travail humain pour produire le capital de départ qu’on désigne sous le nom d’« immeuble » : puisqu’il ne bouge pas.

Lorsqu’il souhaite se séparer de l’outil de production pour diverses raisons, le propriétaire le vend à un acheteur, qui doit à son tour emprunter une somme équivalente au prix de vente, comme s’il reconstruisait lui-même l’outil de production, comme s’il repartait du néant, du terrain en friche. Bien sûr, le financement de la transaction se fait à nouveau par le système d’avance, et la rente féodale est prélevée une deuxième fois, sur le nouveau propriétaire. Deux hypothèses s’offrent à nous : 

1° le vendeur vend au prix du capital, soit 200 000 €, et perd tout le travail qu’il a fourni pour payer la rente. L’acheteur devant se financer emprunte 200 000 € à 1,6 %, et s’acquitte à son tour de 33 836 € de rente, ce qui permet au rentier de l’argent : le banquier lucratif, de transformer la signature de quelques papiers en un gain total de 67 672 €, de vivre dessus pendant les 20 ans qui suivent chaque nouvelle transaction. Rappelons que pendant ce temps, aucun investissement n’a amélioré l’outil de production, et qu’il se trouve dans son état d’origine. Des fissures se creusent peut-être déjà sur la façade de notre logement.

2° le vendeur facture la rente de son emprunt à l’acheteur, et vend à 233 836 € : somme que devra emprunter l’acheteur, avec une rente encore supérieure à la précédente, puisque le prix a augmenté, et que le coût de l’argent se calcule en pourcentage. Le logement n’a pas été reconstruit. Il n’est pas amélioré, et pourtant il coûte plus cher : la faute aux rentiers.

Ces exemples montrent que la rente n’est pas une quantité négligeable dont on pourrait s’accommoder. Au bout de quelques transactions, elle peut facilement atteindre le prix de l’outil de production, puis le dépasser sans contribuer à valoriser le capital réel, mobilisable. Tout cet argent improductif provoque de l’inflation qui, corrigée par l’évolution du cours de la monnaie, devient le seul moyen de diminuer le poids des dettes, et d’empêcher la ruine pure et simple des emprunteurs. Le système d’avance est une machine à transférer de la richesse des dominés vers les dominants. L’effet de roulement de la dette entre les générations de propriétaires est conçu de manière à ce que chaque nouveau propriétaire paye le coût de la construction originelle, et finance par son travail les rentes féodales, via les reliquats de dettes des anciens propriétaires et les nouvelles qu’il contracte pour accéder à l’outil de production. Les prix scandaleux de l’immobilier ne pouvant s’expliquer autrement, perdent toute légitimité, et ne sont finalement que le résultat du phénomène de dette roulante.

Pour éliminer ce système inefficace qui transfère de la richesse par abus de position dominante, nous devons recourir à une solution qui paye une bonne fois pour toute la création d’un outil de production, et laisse en paix les générations de propriétaires qui l’utiliseront. Pour obtenir cet effet, nous pouvons recourir à la subvention pour financer l’outil de production. Dans l’exemple du logement, une fois en état de produire le service « se loger », notre outil de production devient opérationnel. Il a été payé par un financement socialisé : la subvention. Le travail prélevé par cotisation finance en temps réel les frais de construction de l’outil de production : c’est la fin du système d’avance, la fin de la dette roulante intergénérationnelle. Les travailleurs qui construisent l’outil de production étant payés par la subvention, il ne reste aucune dette, puisque l’argent de la subvention n’a pas été avancé, mais prélevé sur le travail en temps réel. De cette manière, le défaut de paiement, les créances infinies qui pèsent sur le dos des ménages et des entreprises disparaissent. Les rentiers du système d’avance doivent se reconvertir, ce qui ne pose aucun problème puisque l’accès gratuit à l’outil de production devient une règle universelle dont ils bénéficient comme toute personne en âge de travailler.

Voyons maintenant comment notre outil de production évolue dans le temps, et ce qu’il coûte désormais. Comme tout capital subit irrémédiablement une érosion jusqu’à son engloutissement total par les lois du Cosmos, l’action du temps et de la Nature[3], nous devons compenser l’érosion pour maintenir le capital en état de produire. L’« immeuble », pas si immobile que ça sur le temps long, appelle donc un travail permanent. Un logement habité consomme alors une quantité de travail pour rester debout et assurer les services qu’on attend de lui. Bien sûr, la Pyramide de Gizeh mettra plus longtemps à disparaître qu’une cabane de palettes, mais combien de travail humain a-t-elle converti en capital ? Alors, dans notre logement standard, on agrémente, on rebouche les fissures, on remplace des tuiles, on renforce les fondations, on repeint les façades, on change des serrures, des portes, des vitres, un parquet, des tuyaux, des pompes : on réinjecte du travail au fur et à mesure que l’œuvre du temps en consomme par l’usure, et de cette manière, on maintient le capital à son niveau d’origine. Après plusieurs siècles, si le bâtiment remplit toujours ses fonctions originelles, il ne reste plus qu’un fragment du travail cristallisé au départ. C’est bien normal si l’on part du principe que la consommation d’un produit n’est jamais rien d’autre que la destruction du travail qui l’a créé. Pour que le scandaleux château de Chambord, chef-d’œuvre outrancier de la domination féodale ne s’effondre pas comme un vulgaire château de cartes, on dépense des millions d’euros chaque année pour changer les pierres des façades qui s’émiettent par l’action du temps.

En plus du maintien en l’état du capital, le service « logement » appelle des consommables, pour se chauffer/refroidir, s’éclairer, pour l’hygiène, la communication, etc. La consommation des flux et le maintien en l’état seront donc les deux composantes du coût d’usage, qui seront financées par les usagers de l’outil de production. Ainsi, l’autoconsommation de la production ne coûte que le prix de l’érosion du capital ajouté du prix des consommables et des services importés. Cette somme représente le coût réel du service « logement », et nous savons désormais comment la logique lucrative a construit un système d’interdépendance pour faire oublier cela, et rendre normatif le transfert de dette entre les générations. Dans la propriété d’usage, on ne raisonne pas selon combien « vaut » un outil de production, mais selon combien il mobilise de travail humain. La valeur en travail humain modifie son paramétrage. Ce changement de paradigme fait voler en éclat les préceptes de la propriété lucrative, et demande un véritable effort d’imagination à toute personne née dans le système lucratif. Pour cause, toutes les fortunes fondées sur la spéculation immobilière se sont constituées à la fois sur la légalité de cette spéculation, mais surtout sur l’idée de transmission de la dette de vendeur à acheteur jusqu’à l’effondrement du système.

La forme PUMA permet de réaliser les fonctions du logement, puisque les habitants sont propriétaires d’usage : ils sont chez eux : ils ne louent pas : ils autoconsomment la production. Cette forme de copropriété diffère de l’état sauvage lucratif par son mode de financement : tous les habitants du pays étant propriétaires, ne payent que le coût d’usage de leur logement. Plus de crédit à rembourser, plus de propriétaire à engraisser : rien que l’usage. Selon les cas et surtout la taille de la copropriété, des travailleurs peuvent être engagés. Ils seront relativement peu nombreux, puisque par définition, un logement (immobile), ressemble à s’y méprendre à ce que Ricardo appelait un « capital fixe »[4]. Pour les petites PUMA immobilières, on peut sans problème réduire à zéro le nombre de travailleurs, si les usagers propriétaires recourent uniquement à des achats de services sur le marché.

La forme PUMA ne permet pas d’échanger la production sur le marché. Par conséquent, le service « logement » ne peut être vendu pour ce qu’il est, interdisant ainsi la forme locative traditionnelle, dont le seul rôle était de transférer la richesse du locataire vers le propriétaire. Tout habitant devient propriétaire privé, avec les responsabilités que cela lui incombe. Il paye le coût d’usage du logement en fonction de la qualité de la prestation : un logement prestigieux coûtant nécessairement plus cher à l’usage qu’un modeste appartement. Nous sommes donc éloignés de l’utopie, et ancrés dans le pragmatisme, selon la logique que c’est celui qui use qui doit payer. Un logement cher à entretenir demandera plus de travail à son propriétaire pour obtenir le revenu suffisant pour financer l’usage. Le travail appelé par le logement obligeant le propriétaire à fournir une quantité de travail équivalente, directement dans son bien ou via un travail externe, on comprend que la récompense d’un logement coûteux d’usage ne peut être qu’un travail équivalent à ce coût. Pas de cadeaux, pas d’injustices.

J’avais prévenu combien les mythes et préjugés seraient bousculés dans ce texte, et nous voici servis. Mon inspiration ne vient d’aucune autre source que l’étonnement perpétuel que j’ai d’observer combien le système hybride est accepté dans la profondeur des âmes, comme l’étaient les religions, les fables et les mythes au Moyen Âge, comme s’il était cosmique, aussi burlesque soit-il et basé sur la satisfaction des intérêts rentiers. Par exemple, le problème simple du logement qui concerne toute l’humanité et que nous venons de résoudre, est abordé d’une manière complexe dans le système lucratif. En effet, le marché immobilier y fonctionne comme un jeu de dominos dans lequel chacun pousse l’autre. Reprenons, et enfonçons des portes ouvertes pour comprendre sa mystique.

Nous venons de prouver qu’un logement ne devrait presque rien coûter une fois construit, puisqu’il est immobile, fait de pierre, de béton, de bois qui peuvent durer des siècles contre un entretien régulier. Une fois le chantier de la construction originelle terminé, il ne consomme plus de travail humain autrement que pour le coût d’usage (faible). Comme le travail humain est à la source de la valeur, l’« immobilier » n’est qu’un capital et rien d’autre : un reliquat de travail humain cristallisé mobilisable dans le présent. Pourtant, chez les capitalistes, un logement construit, terminé, payé et remboursé par son premier propriétaire, est revendu parfois plus cher que son prix de construction à ceux qui s’y installent en seconde main, sur le marché de l’occasion. Chaque nouvel acheteur rembourse la somme investie à titre personnel par le précédent propriétaire, alors que le bien est resté immobile : il n’a consommé aucun travail supplémentaire. Trois siècles plus tard, il repaye le coût de la construction, la dette originelle, et doit pour cela emprunter de l’argent à une banque. Cette logique de dette héritée, de parcours de dominos qui monte et qui descend selon les pressions spéculatives du moment, mène au transfert de dette intergénérationnel total :

Toute la population repaye régulièrement la totalité du capital et verse aux rentiers des intérêts dans un cycle sans fin. Pour sortir de cette logique de féodalité éternelle, il faut changer le mode de propriété.

Bien que les travailleurs, les maçons, charpentiers, soient morts et enterrés depuis trois siècles, un propriétaire peut continuer de rembourser la construction originelle d’un bâtiment ! Si les anciens Égyptiens avaient été capitalistes, alors le propriétaire actuel de la Pyramide de Gizeh serait encore en train de rembourser le coût de sa construction, et payerait pour cela des intérêts à un propriétaire lucratif de l’argent. Une fois ruiné et propriétaire, il pourrait la revendre pour qu’un nouveau propriétaire se ruine à sa place. Quelle magnifique société !

À qui profite le crime ? plus aucun doute : aux rentiers féodaux. Le système de dette roulante éternelle nourrit jusqu’au Déluge les parasites de l’économie lucrative : les rentiers du système d’avance, et mène inexorablement à des problèmes insolubles. Il doit absolument passer par des crises, des phases d’inflation, d’effacement plus ou moins direct des dettes, car il est structurellement instable. Lorsque les artifices employés pour éteindre les incendies en attisent des nouveaux, deviennent trop visibles, ce qui est désormais le cas, il est temps de se poser la question de la faveur. Le régime hybride est-il favorable à la survie de l’espèce humaine, oui, ou non ? Chacun jugera.

Combien de personnes sucent la moelle et le sang des acheteurs ? proportionnellement peu, mais suffisamment pour appauvrir la masse de la population. Qu’allons-nous en faire ? leur permettre de se reconvertir dans les activités favorables à la survie de l’espèce. La société ne s’enrichit pas si la dette est une patate chaude dont on se débarrasse entre les générations d’acheteurs. Ce transfert d’argent ne crée aucune richesse : c’est un jeu à somme nulle. Celui qui encaisse la somme de la vente sur l’acheteur, rembourse son appauvrissement passé : somme nulle. Si Paul facture à Pierre, qui facture à Jean, et ainsi de suite, chacun gagne d’une main ce qu’il perd de l’autre, et vice versa : somme nulle. L’argent perdu en rente et le gain du propriétaire lucratif ? somme nulle. Revendre plus cher, c’est voler la différence au nouveau propriétaire : somme nulle. La spéculation et le système d’avance ne produisent aucune richesse absolue, mais jouent des vases communicants. Ils obligent celui qui paye l’augmentation du prix à travailler davantage pour financer un repos équivalent à la personne qu’il détrousse. En réalité, le système d’avance est un instrument de domination terrible, une machine d’asservissement redoutable dont on peut voir l’œuvre aux abords des soupes populaires ou sous les ponts. Elle tient en laisse les peuples hybridés, retarde les insurrections, jusqu’au jour où les serfs n’auront plus rien à perdre ; quand la dette vaudra dix fois, cent fois, mille fois le capital d’origine, et que leur travail ne permettra plus de la rembourser ; quand l’État n’aura plus aucun recours compatible avec son idéologie pour y remédier.

Cette logique issue d’une construction idéologique particulière et non définitive, déconnectée du travail cristallisé, forme le prix des outils de production dont l’immobilier fait partie. Elle n’a rien à voir avec le coût d’usage d’un logement, et nous venons de voir comment s’en débarrasser d’un revers de main. Il n’y a donc aucune inquiétude à avoir pour passer à la propriété d’usage. Le combat le plus difficile sera idéologique, pour désendoctriner les cerveaux biberonnés au régime hybride. Une propriété mutuelle d’usage en autoconsommation permet d’assurer une base vitale dont nous venons de percer les mystères. Elle assure des services courants comme le logement, l’accès aux ressources et aux flux vitaux d’une société. Inclure l’usager dans la propriété est sans doute le progrès sociétal le plus notable que nous franchirons lors du passage à la propriété d’usage. Libérale et égalitaire, transformant la recherche égoïste de l’optimisation du travail en une forme d’altruisme institutionnalisé, la propriété d’usage est la seule alternative au régime hybride compatible avec une démocratie. Elle prend en compte les échecs de la propriété étatique centralisée et du capitalisme féodal, en tire les leçons, et base ses règles sur la nature humaine. Seul le mutualisme permet de former une boucle qui part du besoin vital, atomique, de puissance des individus pour produire un effet socialiste dont l’aubaine enrichit tous les acteurs de ce qu’on peut dès lors nommer une société.

Pour s’acquitter du coût d’usage, le propriétaire de la PUMA doit généralement trouver une source de revenus. Nous avons vu qu’il pouvait devenir lui-même travailleur dans sa propre propriété, mais aussi se fournir en revenus d’une autre manière. Dans tous les cas, et sans surprise, il devra travailler. Point de miracle puisque je martèle depuis un moment que l’origine de la valeur se trouve dans le travail. Le mode PUMA étant incapable de vendre sa production, nous devons inventer un mode de propriété qui permette cela. Mais ce n’est pas tout, les services publics existent dans le système de propriété d’usage, et ils sont gratuits. Ces deux possibilités représenteront les deux prochains modes de propriété que nous allons étudier. Ne pouvant aborder tous les thèmes à la fois, je voudrais remercier le lecteur pour sa patience. Il est malheureusement difficile de détruire des siècles de construction idéologique tout en proposant un autre mode de fonctionnement en quelques lignes.


Notes

[1] Le « Credit Score » est une note attribuée aux personnes porteuses d’un numéro de sécurité sociale aux États-Unis et dans de nombreux autres pays hybridés. Il sert à chiffrer la capacité d’une personne à rembourser ses dettes, à classer les citoyens selon leur comportement économique et social. Une note élevée permet l’accès à de meilleures conditions de crédit, et une note faible à l’effet inverse. La Chine va plus loin avec le « Crédit social », qui supprime des droits aux citoyens non alignés sur la vision de l’idéologie dominante du pays.

[2] Le coût d’usage correspond à la somme du travail nécessaire à maintenir le niveau la production. Il peut être effectué directement par les copropriétaires, mais nécessite presque toujours l’achat des productions d’autres propriétés en services et en biens. Ces dépenses ayant pour but de compenser l’usure provoquée par la consommation de l’outil de production, seront d’autant plus grande que son utilisation est intense. Il ne faut pas confondre le coût d’usage avec l’investissement, qui consiste à injecter une somme supérieure au coût d’usage, et ainsi améliorer l’outil de production. Par opposition, un coût d’usure insuffisamment évalué mène à une dégradation de l’outil de production. 

[3] Voir LI, PI, Valeur et productivité, Section II, et pour se donner une idée, observer ce qu’est devenue la ville de Prypiat, proche de Tchernobyl, abandonnée après l’accident nucléaire comme un exemple de ce que signifie stopper d’injecter du travail dans un outil de production.

[4] Voir LI, PI, Valeur et productivité, Section II

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