
Dans une lettre commune publiée le 15 avril 2026[1], 115 écrivains, dont certaines stars des gondoles comme Mme Virginie Despentes, s’inquiètent de la main mise d’un homme sur leur maison d’édition, un certain M. Vincent Bolloré, qu’ils accusent de placer ses collaborateurs à la tête des médias rachetés. Même M. Bernard Henry Lévy, qui souffle pourtant à l’oreille du président, participe à cette dénonciation. Tous annoncent leur départ, mais pour aller où ?
« Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient sa propriété. Aujourd’hui, nous avons un point commun : nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias. »[2]
Le plus fascinant dans cette histoire, c’est l’étonnement naïf de ses protagonistes. Dans un monde féodal tel que le nôtre, qui a-t-il d’anormal à voir un seigneur régner sur son pré carré, utiliser le pouvoir qu’on lui laisse, imposer ses idées et ses hommes ? Dès l’instant qu’on légalise la propriété privée lucrative, donc l’accumulation et la concentration, ce genre d’effet se produit nécessairement, tout comme le vol légal d’une partie du travail des salariés et des locataires, ou l’emprise des propriétaires lucratifs sur le travail subordonné. Ces résultats sont documentés depuis deux siècles et leur cause est parfaitement connue. Nous devrions cesser d’avoir l’air surpris comme des lapins de trois jours lorsqu’un système applique ses propres lois. Tout le problème est là, le féodalisme contemporain légalise le vol du travail par la délégation de l’usage de la propriété lucrative en échange d’une rente, facture un droit de péage à ceux qui mobilisent et valorisent réellement la propriété, leur impose son chantage millénaire : se laisser enrôler ou crever de faim. Pourtant, ce que je viens de décrire est quasiment inaudible.
On sait malgré tout d’où viennent les inégalités économiques, comme on sait d’où vient la concentration de la propriété et le pouvoir qu’elle donne, objet de l’indignation des auteurs Grasset. La solution est parfaitement connue : diffuser la propriété à ceux qui mobilisent les outils de travail, devenir propriétaire d’usage. Dans notre cas, les auteurs et le personnel d’édition devraient être propriétaires en autogestion de la maison Grasset. Dans le contexte féodal, nos auteurs accablés disent vouloir la quitter, mais pour aller où ? Le paysage éditorial étant un modèle de concentration féodale, l’herbe ne sera pas plus verte chez le voisin.
Que vaut la liberté de choisir sa prison ?
Nos auteurs stars choisiront peut-être un concentrateur moins sévère et plus en accord avec leurs idées politiques, mais n’enlèveront rien à la logique féodale. On ne peut pas résoudre un problème dont on ne comprend pas la nature. En matière de média, comme pour tout le reste de la production, l’urgence serait de rendre l’usage afin de laisser renaître un vrai pluralisme des idées, une vraie liberté d’entreprendre, un vrai libéralisme. Dans un premier temps, ces auteurs, à l’aise financièrement pour la plupart, pourraient créer une société coopérative tous ensemble et réembaucher leur ancien patron, qui deviendrait sociétaire avec eux. Ils ne l’ont pas fait et semblent préférer se plaindre auprès d’un château médiatique, lui-même détenu par quelques fortunes… Pourquoi ne proposent-ils pas de généraliser la propriété d’usage, le mutualisme, l’autogestion, qui résoudrait à coup sûr leur problème ? Pourquoi ce sujet n’est-il pas abordé ?
Ces mêmes auteurs pourraient aussi mener une procédure judiciaire, une « class action » pour récupérer leurs droits, ce qui au passage en dit long sur l’esprit de la propriété lucrative : ce sont le propriétaires lucratifs qui possède et jouissent des droits des producteurs… Mais à quoi bon se fatiguer inutilement devant les tribunaux pour faire valoir la loi, si cette loi légalise la propriété privée lucrative, donc le féodalisme ? On comprend mal en quoi saisir un tribunal à qui on demande d’appliquer la loi féodale pourrait réparer les effets du féodalisme. À ce jeu-là, M. Vincent Bolloré sera toujours vainqueur, car dans son droit. Il pourra s’enorgueillir de n’avoir enfreint aucune loi, puisque c’est précisément la loi qui lui donne ses pouvoirs de domination.
Une seule marge de manœuvre reste à nos plaintifs, c’est la manœuvre politique : essayer d’atteindre à la réputation de leur maître en s’offusquant d’une décision… légale, mais injuste ou contraire à leur éthique, ce qu’ils tentent de faire avec cette lettre de démission commune. Pas sûr que le patron tremble, car lui aussi assume sa politique en cherchant à éliminer tout discours contraire au sien. Les auteurs dissidents lui rendent ainsi un grand service en partant gratuitement. Ils seront remplacés par d’autres auteurs qui finiront par vendre des tombereaux de littérature féodaliste, vantée sur les médias du patron, sur les plateaux où ils seront invités pour des interviews objectives et de la publicité gratuite. Il y a des précédents à cette politique de ménage idéologique : Canal + a perdu sa superbe après un grand nettoyage, Itélé, devenu Cnews, s’est muée en outil de propagande réactionnaire. On se demande à quoi sert l’Arcom, tant la langue féodale est violente, flagrante, décomplexée, tant les minorités sont stigmatisées dans les médias concentrés, tant des problèmes qui n’en sont pas sont montés en épingle quotidiennement, tant certains contenus sont discrédités. Là encore, tout s’explique par la légalité du féodalisme, mais aussi parce que les féodalistes les plus radicaux sont embauchés dans ces médias. Fait amusant : ces derniers affirment se sentir libres de dire tout ce qu’ils veulent et réfutent l’idée même de censure. On ne censure pas ses perroquets…
Dans les situations kafkaïennes, l’absurde vient de si loin qu’on le normalise et personne ne le remet plus en question. Il est là, il fait partie du paysage comme la Lune ou le Soleil. Il est naturalisé. Pourtant, on peut souvent expliquer un fait social en l’analysant par le biais de la propriété, car la propriété conditionne toute la reproduction matérielle et fabrique la culture. Depuis une dizaine d’années, les grands propriétaires lucratifs ne se cantonnent plus aux secteurs historiques pour lesquels on les connaissait. Cultiver la rente en organisant le vol légal du travail ne leur suffit plus. En plus d’avoir constitué des fortunes, ils veulent diffuser leurs opinions, leurs valeurs, leur pensée à travers toute la société et se donnent les moyens d’arriver à cette fin. L’argent est dépensé sans compter, y compris lorsqu’il n’y a aucune rente à espérer, ni à court terme ni à long terme, ce qui doit interpeller quand cela vient des rentiers. Il s’agit donc d’acheter purement et simplement du temps de discours, de payer pour diffuser des idées en rachetant des médias déficitaires et une presse en manque de rentrées financières, que l’État subventionne. De l’argent public est donc dépensé pour aider les magnats des médias à diffuser leurs opinions, pendant que la presse progressiste ou les médias alternatifs quémandent désespérément à leurs lecteurs ou spectateurs de donner quelques euros dans des financements participatifs.
[1] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/04/16/grasset-l-integralite-de-la-lettre-de-depart-et-la-liste-des-115-auteurs-signataires-qui-quittent-la-maison-d-edition_6680470_3234.html?search-type=classic&ise_click_rank=3
[2] Extrait de la lettre ouverte signée, mercredi 15 avril au soir, par plus d’une centaine d’auteurs qui annoncent leur décision de quitter les éditions Grasset pour dénoncer le « licenciement » de son PDG, Olivier Nora.

