De la monarchie à la propriété lucrative


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La reine Elizabeth II est morte, vive la reine !

Lorsque je déroule le fil d’informations sur mon smartphone le 8 septembre 2022, et que je constate que presque la totalité des articles du jour, puis de la semaine concernent la mort d’une dame née dans une famille royale, je me pose une question naïve : à quelle époque vit-on ? D’où vient cette fascination, cette frénésie médiatique ! Je pense aussi que pour une fois, le GIEC a eu la chance de ne pas sortir un rapport dans cette cacophonie.

Dans une longue interview réalisée le 22 septembre 2021 pour le site internet Thinkerview, l’ambassadeur de Chine, mijoté à petit feu sur le pouvoir non démocratique et sans fin notable de Xi Jinping, finit par rétorquer à « Sky », l’interviewer, qu’il y avait encore des rois en Europe, et il avait raison. En 2022 dans notre pays de cocagne persistent sept royaumes : Danemark, Norvège, Suède, Royaume-Uni, Espagne, Pays-Bas et Belgique ; trois principautés : Andorre, Liechtenstein et Monaco, et une théocratie régie par le Pape : le Vatican. Balayons devant notre porte avant de nous lancer dans les grandes leçons de morale.

Par définition, la monarchie est un système politique et juridique autoritaire-inégalitaire-centralisé, dans lequel la transmission du pouvoir se dicte par la loi du sang. L’objet de cet article est de révéler la cohérence entre ce triptyque et le régime hybride qui, rappelons-le, consiste en une économie mixte public-privé, dans laquelle la part socialisée permet d’assurer des rentes à la propriété lucrative, que ce soit par la réalisation d’infrastructures non rentables ou par la socialisation des pertes en cas d’imprudence ou d’irresponsabilité des propriétaires lucratifs, lorsqu’ils lèguent des friches toxiques aux générations futures, ou jouent au casino avec les dépôts des locataires ou avec la monnaie de singe émise par les banques centrales, monnaie censée éteindre les incendies allumés par ces mêmes propriétaires lucratifs. On retrouve aussi le triptyque autoritaire-inégalitaire-centralisé dans la colonne vertébrale des entreprises lucratives, puisque le pouvoir et la justice s’y exercent exactement de cette manière. Nous vivons donc pleinement dans un monde régi par la loi féodale et les rentes, y compris dans un pays qui a tué symboliquement et physiquement le personnage royal.

Les versions édulcorées des monarchies occidentales ont certes affaibli le roi jusqu’à le transformer en une espèce d’incarnation nostalgique, à tel point que nous pouvons nous demander si le citoyen doit continuer de financer des monarques dans un monde où ils ne produisent rien qui coûte leur train de vie, dans un monde où l’on cherche partout à optimiser le travail à la milliseconde et au centime près, où l’on rabote sans cesse le pouvoir d’achat des locataires par les deux bouts : baisses des salaires, augmentation des prix et des taxes subventionnant les externalités négatives des propriétés lucratives.

Nous connaissons bien les paradoxes du récit dominant anglo-saxon. Le premier réside dans l’impossible réconciliation entre le discours du mérite, le mythe du self-made man, et la réalité des conditions d’accès à la classe dominante. Le deuxième se trouve dans l’antagonisme éthique provoqué par la cohabitation entre monarchie et parlement. Dans tous les cas, les rois et les reines vivent aux frais du contribuable, fournissent un travail mal défini qui consiste à provoquer une sorte de vibration passéiste, un regret ou une illusion d’Empire lors de cérémonies de grande pompe ridiculement anachroniques, ou d’entretenir un genre d’attraction touristique consistant à s’entasser contre la grille de Bukingham Palace pour admirer une cour vide et la façade d’un bâtiment à l’architecture répétitive et symétrique, puis réaliser un selfie tout en imaginant que le roi ou la reine va peut-être surgir à la fenêtre pour s’immiscer dans le cadrage de la capsule vidéo, provoquant une émeute qui obligerait les Bobbies à donner un signe de vie.

La monarchie est un culte irrationnel et artificiel dans lequel on surévalue les qualités réelles d’une personne ordinaire en la transformant en personnage de fiction. Bébé, lorsqu’il sort du ventre de sa mère et pousse son premier cri, un roi n’a rien de plus que vous ou moi : il est vulnérable, nu et humide, il respire de l’air pour la première fois. Bien que dans ses veines circule un sang aux qualités chimiques banales, l’ADN du pouvoir le sépare du commun des mortels. Qu’il le veuille ou non, il deviendra un dominant, quoi qu’il en coûte.

Comme le bébé-roi pourrait être confondu avec un bébé de locataire intégral, horreur absolue, le système monarchique doit pratiquer sa métamorphose, pour transformer la personne ordinaire en personnage extraordinaire, lui enfiler un costume parfois trop grand, des souliers forcés au chausse-pieds, lui apprendre les mondanités de la cérémonie du thé pour se différencier de ses sujets. D’une certaine manière, le prince Harry incarne une forme de résistance à cette grotesque fanfaronnerie en refusant d’exercer ses fonctions au sein de la famille royale, mais il reste un cas exceptionnel. La monarchie se révolte rarement contre elle-même, car la condition monarchique demeure très confortable, et l’on voit rarement des rois mourir de faim ou vivre dans un carton.

Alors, a-t-on besoin de rois ? Un monarchiste vous répondra en méprisant le peuple, puisque c’est un monarchiste, que l’Homme possède un besoin de guidage par l’incarnation royale et son autorité pour sentir son appartenance à une communauté étatique. Fasciné par la condescendance, il apprendra par coeur l’arbre généalogique de la famille royale, vous racontera les potins de la cour dans les moindres détails, comme si la vie des dominants avait une valeur largement supérieure à la vie d’un locataire intégral. Heureux d’être dominé, pour ne pas dire avec une pointe de masochisme refoulé, il vous récitera la fable monarchique avec le plaisir d’un enfant qui connait bien sa poésie. Vous apprendrez avec lui combien les rois sont utiles, servent le peuple, aiment et se dévouent à leurs sujets. En revanche, vous n’apprendrez pas comment se constituent les fortunes royales, ni comment elles pourraient servir à d’autres utilités, par exemple à payer des outils de production à ceux qui n’en ont pas. Pour « couronner » le tout, le monarchiste vous servira aussi la fable du ruissellement, que même le président des États-Unis d’Amérique, Joe Biden, semble avoir enfin démystifié à 80 ans, là où n’importe quel enfant saurait prouver que la charité va toujours du pauvre au riche dans un système monarchique, et plus globalement dans un système féodal : le régime hybride par exemple.

Non, la féodalité n’a pas disparu, puisque le principe du louage, de la délégation de l’usage de la propriété en échange d’une rente la définit et correspond au principe fondateur de la propriété lucrative. Bien sûr, sa forme a évolué, et on ne saurait comparer directement le vol d’un Seigneur du Moyen-Age ou des rois de Carthage avec la nature absconse du vol du surtravail par les propriétaires lucratifs. Dans les formes anciennes, la condition féodale était plus visible, mais aujourd’hui, le locataire est éloigné de ses maîtres désincarnés, diffusés dans une myriade de propriétaires lucratifs, qui réussissent le tour de force de lui prélever une rente sans même l’informer de son prix : principe du salariat. Au moins, la monarchie annonce la couleur avec des dorures, du faste, du clinquant.

De plus, nous croyons avoir « aboli les privilèges » en supprimant la loi du sang, mais c’est une illusion. Si depuis la Révolution les titres de noblesse n’ont plus d’action sur l’accès gratuit aux propriétés lucratives, l’héritage patrimonial existe toujours, et provoque les mêmes effets. Le mot « révolution », hérité de la mécanique, décrivant le moment à partir duquel un astre réitère son mouvement passé à l’identique, correspond à merveille à la situation. Nous avons passé la Révolution pour revivre l’ancienne trajectoire féodale. L’enfant d’une grande fortune ne part pas dans la vie avec les mêmes éléments que l’enfant de locataire terminal, et aura peu de chances de devoir pédaler sur la glace dans les nuits d’hiver pour livrer des sushis ou d’effectuer des travaux dangereux et sous-payés. Si l’héritier de la propriété lucrative et le locataire terminal déshérité ont des enfants à leur tour, lequel perpétuera la domination de sa lignée, et lequel restera dominé ? Suspense…

Au fond, quelle différence fondamentale y a-t-il entre un héritage patrimonial et la transmission d’un titre de noblesse ? Aucune. Le système autoritaire-inégalitaire-centralisé est une machine à reproduire la domination. Traverser la rue pour chercher un travail, ou obéir à l’école ne peut rien changer à cette loi qu’il existe une distance incompressible entre l’héritier de propriétaire lucratif et le déshérité. L’héritier de propriétaire lucratif peut faire travailler les autres à sa place en déléguant l’usage de ses propriétés obtenues gratuitement, en récoltant une rente en surtravail sur le dos de locataires soumis au rapport de chantage à la survie matérielle. N’est-ce pas exactement le principe féodal ?

Parce qu’ils sont foncièrement inégalitaires, et viennent détruire le libéralisme égalitaire, l’héritage patrimonial ou testamentaire doivent disparaitre par un changement de mode de propriété. Imaginons que l’accès à la propriété soit gratuit, c’est-à-dire financé par le travail d’autres travailleurs à l’instant t ; vous pourrez créer votre entreprise de manière parfaitement libérale, parce que vous êtes jugé compétent et qu’il y a un besoin social de production à combler. Pour être juste, l’accès à la propriété ne doit pas se restreindre à une catégorie de personnes bien nées ou chanceuses, mais s’ouvrir à toutes les personnes désirantes et capables de produire. C’est le principe de la propriété d’usage universelle. Pour clôturer la boucle ; lorsque cesse la mobilisation de l’outil de production que la société a fourni gratuitement, le propriétaire privé sortant la transmet au futur usager, qui deviendra le nouveau propriétaire de l’outil de production. Nous ne sommes pas ici dans une forme de communisme, puisque entre ces deux extrémités, l’usager aura été propriétaire privé, propriétaire d’usage, et l’État ne se sera pas mêlé de la production. Si l’on pousse cette logique, il devient inutile d’économiser pour transmettre un pécule à ses enfants, puisque l’accès à la propriété des outils de production sera gratuit pour eux.

La classe précapitaliste d’avant la Révolution a su habilement prendre le contrôle des propriétés lucratives autrefois réservées à la Noblesse ou au Clergé. De cette manière, les lois féodales ont été généralisées à une caste d’héritiers. Les petits propriétaires lucratifs étant généralement des agents doubles, c’est-à-dire à la fois locataires et propriétaires, ont pris une influence énorme qu’on retrouve aujourd’hui éclatée dans les portefeuilles d’actions. Il est possible d’être criblé de dettes et de toucher une part des dividendes soutirés du surtravail de camarades aussi pauvres que soi, ce qui va contre l’imaginaire simplifié du gros monsieur avec son cigare et son chapeau regardant les moutons rentrer dans son usine. Il en résulte que la loi féodale n’a jamais cessé, et la mort de la reine Elizabeth II ne changera rien à la condition des locataires intégraux, pour lesquels elle n’a jamais bougé durant son long règne.


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