Le néolibéralisme antilibéral

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 1 – Mythes et préjugés


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La mythologie néolibérale définit le libéralisme d’une manière tout à fait incompatible avec sa version dans la propriété d’usage. Le « libéralisme », ou plus génériquement la défense des droits individuels, appelle des conditions macroéconomiques particulière pour se réaliser concrètement, et ces règles sont contraires aux règles néolibérales, aux règles de la propriété lucrative et de ses soi-disant libertés de marché et de concurrence. La faille ontologique du néolibéralisme est triple :

1° Ce courant réfute la notion de société, et voit dans le monde une simple constellation d’individus à la recherche du profit personnel (raisonnement tachtcherien). Bien que cette réfutation coïncide avec les volontés atomistes du marché néolibéral, de son besoin de casser les collectifs pour mieux protéger le règne des propriétés lucratives, elle n’en détruira pour autant jamais la société qui, tel le Phoenix, renaît de ses cendres lors des mises en danger qu’on lui fait subir. De ce principe, le néolibéralisme perdra toujours son pari atomiste, et n’empêchera jamais les mouvements sociaux de s’élaborer, l’aubaine collective de surgir spontanément, puisqu’il ne peut maîtriser le détournement par les utilisateurs de ses outils d’atomisation les plus puissants : les réseaux sociaux, sans détruire cette poule aux œufs d’or, donc détruire sa rente.

2° Le marché libre n’existe pas et n’existera jamais. Le problème est simple : dans tous les systèmes, l’accès à l’entreprise est — toujours — conditionné, régulé par la société elle-même : celle qui est niée par les néolibéraux. Même dans le capitalisme le plus radical, le recours au système d’avance : par nature conditionnel, et à l’héritage patrimonial : par nature inégalitaire et injuste, faussent la liberté du marché à la source. Il ne suffit pas d’avoir un droit pour posséder les moyens de l’exercer. Sinon, pourquoi aurions-nous une large majorité des emplois basés sur le mode locatif du salariat ? À moins que le néolibéralisme ne considère la véritable liberté comme étant la location : une liberté achetée donc payante, puisque le locataire, s’il peut rompre facilement son contrat de location, n’en paye néanmoins l’accès par du surtravail. Le néolibéralisme formule de fausses promesses d’émancipation observables notamment dans les messages publicitaires, sur les T-shirts des ados, sur nos écrans, nos abribus, et donne effectivement un droit égalitaire, libéral, à la création d’entreprise qui, dans la réalité, est totalement conditionné par du classement social, donc réservé à une fraction ciblée et réduite de la population. Pour être l’élu de cœur d’une banque de crédit, il faut cumuler les bonnes aventures : posséder un capital de départ (héritage, don, numéros gagnants à la loterie, paris réussi, naissance confortable, avoir détourné suffisamment de rente avec d’autres propriétés lucratives, etc.), être ni trop jeune ni trop vieux, en bonne santé, prouver sa soumission et accepter toutes les conditions de l’organisme lucratif du système d’avance. N’est-ce pas une forme d’obéissance à une autorité sociale qui devrait choquer les véritables libéraux ?

3° Il fait peser l’entière responsabilité de la condition individuelle sur le dos de l’individu, comme si ce dernier pouvait effectivement et librement choisir entre la prospérité et la misère, et que par son vice ou sa vertu, il se retrouvait d’une façon bien méritée dans la situation présente. Il fait du pauvre le responsable de sa pauvreté, du riche le responsable de sa richesse, du chômeur le responsable de son chômage, du malade le responsable de sa maladie… Il met sur un pied d’égalité théorique les expropriés et les héritiers, les propriétaires lucratifs et les locataires terminaux, comme si aucunes conditions extrinsèques n’avaient d’effet sur le déroulement d’une vie, comme si une simple succession de « bons » choix de la naissance à la mort suffisaient à atteindre la prospérité. Le néolibéralisme fausse le principe du mérite, et nous laisse croire à la fable de l’ascenseur social, motorisé par l’individu seul et actif. Il nie les facteurs macroéconomiques, cultive l’émancipation de l’individu dans un monde où les dés sont jetés, où l’émancipation est réservée aux propriétaires lucratifs, à quelques chanceux, aux héritiers.

La propriété lucrative a longtemps été vendue comme une merveille de vitalité, de dynamisme, associé à la créativité, à l’innovation, à la liberté d’entreprendre, au libéralisme, alors qu’elle empêche précisément le plus grand nombre d’accéder à ces fonctions. Elle gangrène le libéralisme pur dont elle se revendique, tout en tenant un discours contraire, mensonger. Puisque la rente verrouille les possibilités d’émancipation, le locataire terminal de la propriété lucrative ne peut entreprendre sur un pied d’égalité avec des possesseurs du capital à usage délégué. Le libéralisme, dans le régime hybride, concerne uniquement les propriétaires lucratifs. Il n’y a pas de marché libre. Comment s’émanciper de la rente lorsqu’on est soi-même le moteur de la rente ? Le locataire terminal n’a pas de solution, il subit le déterminisme social, privé des effets de levier qui pourraient le sortir de sa condition. L’histoire est bien différente pour un héritier, ou l’heureux élu d’une volonté testamentaire, ou encore le bénéficiaire d’une naissance favorable. Ce dernier a toutes les facilités, il est reçu dans les arrière-boutiques des banques, emprunte dans les meilleures conditions. Bien sûr, on trouvera toujours une exception, un Bel-ami, un opportuniste devenu millionnaire avec trois sous en poche, un adolescent génial et complexé devenu seigneur d’empire en bidouillant des ordinateurs le garage de son papa, un Julien Sorel, beau parleur, manipulateur, mais il convient de brasser large et de s’interdire de faire d’un cas une généralité, et de voir que la « start-up nation » libérale reste une fameuse chimère dans un monde de propriété lucrative. Le retour d’expérience du modèle de la start-up montre surtout un taux d’échec faramineux, sans graves conséquences économiques puisque les organismes prêteurs savent toujours s’assurer de toutes les garanties imaginables, et que les « patrons » de ces entreprises ne sont — jamais — des locataires terminaux. De plus, on ne saurait nier que toutes les fortunes de la Silicon Valley sont le fruit d’un incroyable alignement des planètes pour leurs porteurs, qui doit immédiatement rappeler en nous l’idée des conditions extrinsèques à la réussite. Les mêmes réalisations auraient pu advenir dans la propriété d’usage, sans propulser quelques individus dans la stratosphère financière. N’est-ce pas le système lucratif qui, pour les raisons déjà évoquées, produit ce type d’individu comme la monarchie produit des rois, la religion produit des prêtres, l’empire produit des empereurs, la dictature produit des dictateurs ? Ces individus sont-ils réellement à l’initiative de leur fortune, ou de chanceux opportunistes, arrivés au bon endroit, au bon moment ?

La macroéconomie semble capable de changer les conditions extrinsèques compatibles avec un monde libéral plus juste, de redonner une place effective au mérite. Elle ne saurait prendre une forme plus adaptée que celle de la propriété d’usage, puisqu’elle permet l’accès égalitaire à la propriété privée, et paye le travailleur pour son travail. Le monde sauvage de la propriété lucrative, noyé dans la compétition non libre et faussée qu’il produit, semble incapable de démocratiser l’accès à la créativité, à l’innovation. Il exclut les locataires terminaux du libéralisme dont les qualités humaines n’ont rien d’inférieur à celles des héritiers ou des chanceux. La propriété lucrative semble beaucoup moins libérale que l’image d’Épinal qu’elle se fabrique. Malgré tous les efforts de novlangue, la suppression du vocabulaire négatif, malgré le remplacement des mots, la communication, les propriétaires lucratifs buttent sur le réel pour transmettre la mythologie d’un libéralisme possible dans un monde de propriété lucrative. Dans notre système d’usage, tout citoyen majeur peut créer une entreprise, qu’il soit riche ou pauvre, jeune ou vieux, blond ou brun, grand ou petit, ultra diplômé ou juste méritant, car la propriété d’usage part du principe que tout être humain possède une force de travail mobilisable au service de sa propre personne, et au service de la société. L’outil de travail subventionné, attribué démocratiquement le temps de l’usage, offre un moyen d’émancipation pour le coup libéral.

Un autre mythe est celui de la concurrence libre et non faussée. Si le capitalisme était réellement libéral, alors le commerçant de quartier devrait rivaliser avec les plateformes mondialisées d’internet. La concurrence libre et non faussée, sans cesse brandie par les propriétaires lucratifs dominants, n’a aucune réalité macroéconomique. À échelle comparable, entre petits entrepreneurs, ou entre multinationales, la concurrence vaut éventuellement pour libéralisme, mais dès l’instant qu’on met en relation des échelles différentes dans un même tissu économique, qu’on pose sur le même rayon le produit mondialisé et le travail de l’artisan local, la relation devient une relation de domination, voire d’absorption. Que peut le libraire de province contre un centre logistique mondialisé ? Si nous voulons un système véritablement libéral, les conditions d’accès à l’entreprise doivent être à la fois égalitaires et démocratiques, ce dont la propriété lucrative est inapte. Ainsi, vouloir traiter du « […] capitalisme de concurrence — c’est-à-dire de l’organisation de l’ensemble de l’activité économique grâce à l’entreprise privée [lucrative] opérant sur le marché libre —, en tant que système de liberté économique et que condition nécessaire à la liberté politique. »[1], comme le prétend Milton Friedman, semble relever de la croyance pure, car il ne peut exister aucun libéralisme si la création d’entreprise est réservée dans le monde réel à un fragment du corps social, tandis que le reste de la société doit surtravailler pour alimenter les rentes d’une myriade de propriétaires lucratifs. La liberté politique revendiquée ici ne peut se présenter sous aucun trait.

À ce stade de l’exposé, le citoyen endormi par la fable lucrative, répondra par réflexe pavlovien qu’avec la microentreprise nous sommes déjà dans un monde libéral sans entraves. Mais l’auto-entrepreneuriat n’est-il pas à une nouvelle forme déguisée de travail à la tâche, très semblable à ce qu’on pouvait observer au xixe siècle sur les quais anglais, avant l’obtention du salariat par des luttes sociales[2] puis du code du travail ? Les auto-entrepreneurs, hommes-machines des propriétaires lucratifs par excellence, pédalent sur la glace dans les nuits d’hiver pour alimenter leurs rentiers mondialistes. Ils n’ont pas les assurances des propriétaires lucratifs. Leur capital se limite à un vélo, une caisse à outils, ou pour les plus fortunés, une voiture ou un utilitaire. Ils rappellent malheureusement ces artisans chinois décrits par Smith : « […], ils sont continuellement à courir par les rues avec les outils de leur métier, offrant leur service et mendiant pour ainsi dire de l’ouvrage. »[3]. On laisse croire au libéralisme ces exploités alors qu’ils utilisent ce moyen pour compléter un revenu misérable, travailler pour des propriétaires lucratifs invisibles. Pour survivre, certains vont jusqu’à sous-traiter les tâches les plus ingrates à des sans-papiers, des migrants, devenant à leur tour de cyniques petits propriétaires lucratifs, selon la règle de louer toujours à plus pauvre que soi, même lorsque cela est illégal. Le microentrepreneuriat est le dernier moyen trouvé par la propriété lucrative pour s’épargner d’avoir à financer des protections sociales, respecter des horaires et des limites de temps de travail, mais aussi de pouvoir se débarrasser des locataires en un clic, sans préavis, sans indemnités, sans justification. On le retrouve en masse dans les pays sous-développés où il correspond à la norme, et sa croissance dans les pays occidentaux nous envoie un puissant signe du processus de décadence.

Voici comment naît le libéralisme de classes : un libéralisme doux pour les propriétaires lucratifs dominants, ayant la liberté effective d’entreprendre et d’investir partout sur la planète pour générer de la rente, et un libéralisme dur pour les plus misérables, sans matelas d’amortissement, sans protection sociale : privés de la liberté effective d’entreprendre. On retrouve ici la philosophie libérale inégalitaire du monde anglo-saxon, dont l’origine remonte à ses systèmes familiaux. De manière générale, la propriété lucrative cherche à se débarrasser du travail concret en le sous-traitant car il est peu rentable. Les agriculteurs indépendants par exemple ne sont-ils pas soumis de toute part, et privés totalement du travail abstrait ? Les banques, les assurances, les fournisseurs, les groupes qui rachètent leur production dont ils fixent le prix ne sont-ils pas les véritables propriétaires de l’outil de travail ? On laisse reposer la totalité du risque sur les épaules du travailleur concret sans lui laisser la maîtrise des choix de production, ni le mode de financement, ni le prix, ni la quantité à produire. Ce libéralisme de façade masque les dominations. Il s’éloigne de sa définition primitive qui le ramenait à une forme de liberté et d’émancipation individuelle. N’en déplaise à Friedman, il n’y a ni libéralisme, ni équité politique dans un monde de propriété lucrative, par définition en proie à la domination féodale.

La propriété d’usage, avec son système de cotisation/subvention, se passe du crédit bancaire, de l’emprunt pour payer les investissements. Elle offre la possibilité à toute personne qualifiée d’accéder à l’entrepreneuriat dans des conditions de sécurité sociale décentes, et ce dès l’âge de la majorité. Des citoyens qui souhaiteraient ouvrir un commerce, cultiver une terre, fournir un service, pourraient soumettre leur demande d’investissement à l’institution concernée : la caisse économique. Sous réserve d’acceptation, l’investissement serait réalisé, non pas en versant une somme sur un compte comme le font les propriétaires lucratifs, mais par le paiement des coûts d’usage aux différentes propriétés mutuelles mobilisées pour fabriquer l’outil de travail des futurs propriétaires. Non seulement l’accès à la propriété deviendrait universel, donc égalitaire, mais il mobiliserait une partie du corps social pour sa réalisation, comme l’aurait fait le crédit dans le passé, mais en s’affranchissant de toute rente.

Les grands propriétaires lucratifs, minoritaires dans la société, seront les grands perdants au passage à la propriété d’usage. Nous avons vu qu’il était question de survie dans l’affaire, il n’est donc pas question de chercher les compromis, mais de décrypter comment l’intérêt général incite à ce qu’on les exproprie sans remords. Cependant, je mesure l’angoisse du petit propriétaire foncier, du modeste entrepreneur, devant l’idée que ses efforts à porter le poids d’un crédit depuis des années risquent l’anéantissement au passage à la propriété d’usage. C’est précisément parce qu’il croit vivre dans un système libéral qu’il a peur de la propriété d’usage universelle. Or, la suppression de la propriété lucrative ouvrira les portes de l’entreprise à toute la population en âge de travailler, puisque le système de propriété d’usage ouvre un libéralisme effectif, égalitaire, dans lequel les conditions pour entreprendre sont indépendantes du capital ou du revenu.

De plus, notre petit propriétaire doit bien comprendre qu’il ne suffit pas d’investir dans un appartement à louer pour s’affranchir du crédit bancaire, donc de la propriété lucrative. En croyant dominer, il se fait dominer par plus gros que lui : le prêteur, à qui il devra payer la rente, tout comme il procède avec son propre locataire. En réalité, il se croit propriétaire lucratif, mais il est aussi locataire : il cherche seulement à louer à plus pauvre que lui, ce qui n’a véritablement rien de glorieux. Les locataires terminaux quant à eux, ont le plus grand mal à se constituer un capital, puisqu’ils doivent emprunter de l’argent dans les plus mauvaises conditions pour se rendre propriétaires lucratifs, et qu’ils sont sous les feux de la rente. L’emprunt d’argent à un établissement de crédit correspond à une forme de location sans originalité. Ils ne s’affranchissent donc jamais de leur statut de locataire puisqu’ils n’atteignent que très difficilement le moment où la rente récoltée dépasse le coût de l’argent, et meurent souvent avec leurs dettes. Le régime hybride est donc un système libéral sur le papier, mais pas dans les faits, puisqu’il empêche un accès libre aux fonctions d’entreprise à une majeure partie de la population. L’accumulation observable de titres de propriétés lucratives vient confirmer cette thèse qu’il faut déjà être propriétaire lucratif et posséder un capital pour générer une rente supérieure au coût de l’argent. Si le capitalisme était réellement libéral, tout le monde pourrait créer égalitairement une entreprise sans alimenter des parasites, hors de l’emprise de tout propriétaire lucratif. Nous venons de voir que ce n’était pas le cas.


Notes

[1] Milton Friedman, Capitalisme et liberté, Introduction.

[2] Bien que le salariat capitaliste ne rémunère pas à la qualification, il aura au moins le mérite de payer au mois plutôt qu’à la tâche, et offre quelques garanties pour assurer la reproduction matérielle.

[3] Adam Smith, La richesse des Nations, ChVIII des salaires du travail.

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