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L’État

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 3 – Moteurs d’une mobilisation favorable



Poursuivons la réflexion amorcée dans le Livre I à propos de l’État, et posons-nous une question qui pourrait venir d’un anarchiste révolutionnaire : « Peut-on vivre sans État ? ». Les sociétés primitives de familles nucléaires[1] s’en sont passé pendant des millénaires, et pour cause, l’échelle de leur population permettait une gestion entre-soi des affaires courantes : mais n’était-ce pas une forme de proto-État ? Ça n’est plus les cas avec des peuples composés de plusieurs millions de personnes, de propriétaires, pour lesquels la norme doit se cristalliser officiellement d’une manière ou d’une autre : il se trouve que cette cristallisation normative prend le plus souvent la forme de l’État. Rappelons que la cristallisation normative peut aussi se nommer : institution. C’est tout le paradoxe du libéral, qui prend l’individu comme atome initial, comme unité de base, mais qui doit à un moment ou à un autre s’appuyer sur l’échelle macroéconomique et une forme de division du travail pour satisfaire les besoins mêmes de l’individu. L’État comme découpage arbitraire du monde doit tenir compte des peuples et de leurs cultures, ce qui n’est pas toujours le cas, au risque d’être tenté de pratiquer le forçage idéologique par la suppression des particularités locales, ou de vivre des conflits ethniques incessants. L’utopie d’un libéralisme sans frontières, d’un État-monde, aurait pour effet d’homogénéiser l’anthropologie au point d’affaiblir l’individu en tant que puissance de proposition, et aboutirait finalement à une forme de privation de liberté d’expression. Penser que les intérêts globaux pourraient converger vers une seule proposition de cristallisation normative ne semble pas raisonnable. Pour cause, le monde hétérogène ne peut aboutir à une proposition homogène sans détruire une grande partie des libertés. Voilà pourquoi, même pour un défenseur du libéralisme, un découpage étatique du monde peut offrir un outil au service de l’émancipation. Nous avons déjà abordé la liberté de circuler et de commercer entre les États, et nous avons vu combien il ne peut jamais exister de commerce mondial sans création de bastions défendus. Même si nous n’avions plus de frontières, et que les règles du commerce étaient parfaitement homogènes, il persisterait une défense ardue des intérêts locaux sous toutes les formes possibles. Il en va de la constitution de l’humanité, qui fonctionne qu’on le veuille ou non par appartenance à des communautés d’intérêts.

L’aspect institutionnel de l’État tient donc de sa capacité à porter une passion collective dans laquelle son peuple a globalement confiance, adhère. Au sommet de sa puissance, ce phénomène permet une forme d’autorité qui se passe de recourir à la violence. Si l’État commence à recourir à la violence contre son peuple, on aperçoit le signe d’une perte d’autorité, donc une remise en cause de la cristallisation normative portée par lui-même. L’État dérive alors vers sa forme autoritaire, ce qui ne signifie malheureusement pas sa mort immédiate : mais un pas de plus vers l’hybridation. C’est exactement la situation dans laquelle se trouve l’occident, dont les dirigeants qui sentent le vent des boulets de l’insatisfaction n’ont pas d’autre idée en tête que de réprimer la moindre contestation. La démocratie représentative reste un régime doux tant que les citoyens votent pour les représentants de la doxa idéologique, tant qu’ils sont d’accord avec les puissants, tant que les propriétaires lucratifs peuvent continuer de détourner le surtravail des locataires. Tout l’enjeu du passage à la propriété d’usage est de changer les intérêts défendus par l’État. Nous devons remplacer la défense des propriétés lucratives : l’Homme loup pour l’Homme, par la défense de la propriété d’usage : le mutualisme, l’aubaine pour atteindre le climax.

On connaît les trois leviers d’action de l’État : législatif, exécutif et judiciaire. Ils sont tout. Avec eux, on peut guider une société dans n’importe quelle direction. Lorsqu’on entend aujourd’hui que les États sont faibles, c’est absolument faux ; les États possèdent la plus grande puissance. Ils peuvent faire la pluie ou le beau temps sur l’économie, la finance, le travail, la propriété, la liberté, l’égalité, la fraternité… Je répète que l’État peut tout. Il peut obéir ou désobéir aux traités, aux règles internationales, aux accords, il peut payer ou refuser de payer (y compris les sanctions, y compris sa dette), il peut sanctionner tel ou tel autre État, il peut mobiliser ses citoyens, confiner, déconfiner, reconfiner la population, imposer des médicaments, déclarer une guerre, se défendre par le monopole de la violence légale, collecter, redistribuer la richesse ; il peut ouvrir ou fermer ses frontières, il peut intégrer, assimiler, expulser, éduquer, autoriser, interdire, contraindre, libérer, emprisonner, créer de l’argent, en détruire, inventer des taxes, déchoir des citoyens de leurs droits, voire de leur nationalité, et dans certains cas : condamner à mort…

Mais alors, pourquoi pense-t-on que les États ne peuvent rien, qu’ils sont impuissants face aux entreprises impérialistes par exemple ? L’origine de cette faiblesse imaginaire peut provenir soit : 1° d’une résignation collective du peuple face à l’impérialisme de la propriété lucrative, d’autant plus ridicule que nous venons de voir que l’État possédait toujours le dernier mot en matière de discussion, 2° d’une corruption et d’une endogamie de ses membres qui refusent de contraindre les propriétaires lucratifs par intérêt personnel (soit parce qu’ils sont eux-mêmes de petits propriétaires lucratifs ou issus de la filiation du capital, soit parce qu’ils font partie d’un réseau social de propriétaires lucratifs), 3° d’une représentativité tellement faible que la majorité de la population subit des décisions de l’État plus souvent qu’elle n’en bénéficie, sorte de forme invisible de sécession entre peuple et élite, 4° de l’influence de l’État profond, composé des membres permanents des divers cabinets[2] dont l’orientation possède une réelle indépendance, combinée à la non-conséquence des décisions sur les décisionnaires eux-mêmes,  5° de la dilution de l’échelon national dans la globalisation financière, acceptée, favorisée et valorisée par les États, (6° pour les nations européennes : du paradoxe de vouloir une monnaie rigide et autoritaire (l’euro) dans un cadre de politique néolibéral[3], fruit de la médiocrité technocratique bruxelloise). Évidemment, on peut mixer toutes ces propositions.

Dans un monde de propriété d’usage, le rôle facilitateur de l’État consiste à écrire les lois qui institutionnalisent les rapports sociaux et les règles de la division du travail, et à les faire respecter. L’inscription de « l’interdiction de la délégation de l’usage d’une propriété » dans la constitution pourrait, en une phrase, faire basculer toute la société dans un nouveau rapport politique. Car le système de propriété d’usage peut quasiment se résumer à cette proposition, à partir de laquelle toutes les autres découlent. Seul l’État possède la puissance d’agir institutionnelle de procéder ainsi, ce qui ne nous indique pas comment procéder pour obtenir ce résultat. En effet, la prise de l’État, en tant que quête classiquement révolutionnaire, semble représenter un objectif peu réaliste sans l’adhésion du peuple. Un processus de maturation doit nécessairement entrer en action, à la fois par l’éclairage citoyen sur la réalité de la poursuite de la féodalité après la Révolution française, le remplacement de l’aristocratie monarchique par une aristocratie financière, mais aussi par la compréhension du principe de propriété d’usage, et de ses résultats sur l’égalité et le libéralisme. Sans cette pédagogie, sans une alternative éclairée qui ne soit pas une énième variante des régimes autoritaires (féodaux ou communistes historiques), toute forme de révolution n’apportera qu’un trouble facilement récupérable par les dominants, c’est-à-dire par les propriétaires lucratifs qui possèdent un pouvoir de vie ou de mort sur les salariés.

Les institutions portées par l’État devront organiser la propriété d’usage, en institutionnalisant les flux financiers que nous avons découverts précédemment. Mais cela ne suffit pas à réguler la violence inhérente à tous les rapport sociaux. Un État doit aussi se protéger contre les forces qui veulent le détruire, en l’occurrence, contre les anciens propriétaires lucratifs dont l’objet contrerévolutionnaire sera de reconquérir leurs droits. Cependant, la possibilité pour eux d’enrôler un peuple à qui on aura donné du pouvoir semble limitée. En effet, la propriété étant la clé primitive de la force sociale d’un individu, il serait étonnant que les travailleurs se laissent séduire par un retour à la féodalité.

Pour orienter politiquement la production sans aucun coût, l’État pourra aussi agir par des bonus/malus, et encourager des productions jugées favorables. De cette manière, l’impôt restera faible en proportion de la cotisation, car l’essentiel de la valeur socialisée pour le fonctionnement de la propriété d’usage reste la part cotisée du traitement qui, nous l’avons vu, varie en fonction des besoins en capital des entreprises créées ou renouvelées. De manière générale, nous privilégierons les productions en monnaie marquée, non délocalisables, comme forme de redistribution des richesses, sans s’interdire pour autant d’utiliser la monnaie non marquée.

Reste la question mondiale, non négligeable. Pour commencer, nous savons combien la féodalité du régime hybride est mondialisée, et tend vers une sorte d’harmonisation que le pétrole, en facilitant le commerce à grande échelle par un coût de transport quasi nul, aura maintenue. Les dominés, les locataires intégraux, se comptent donc en milliards, et il semble surréaliste de penser qu’ils puissent rester insensibles à leur condition déplorable, d’autant qu’on leur proposera une alternative séduisante. Qui refuserait de devenir propriétaire quand il est locataire et qu’on ponctionne une rente sur son travail ? La masse humaine mondiale ne peut que désirer et adhérer au processus historique de basculement vers la propriété d’usage. Si tenté qu’un pays franchisse le pas avant l’autre, la possibilité pour d’autres de rentrer dans un processus de mimétisme en sortira décuplée. Certains pays fortement hybridés, dont la France, possèdent déjà une part de propriété d’usage non négligeable, qu’elle pourrait augmenter facilement à l’aide de quelques lois. Aussi surprenant que cela paraisse, la disparition progressive des énergies fossiles, donc la baisse du facteur α, mais aussi les effets de l’écocide provoqué par le mode de production lucratif, agiront en accélérateur de ce processus, puisque les promesses de réalisation de l’individu dans la consommation s’évanouiront inéluctablement, entamant un processus irréversible de désamour grandissant envers le régime féodal hybride. S’il est urgent de comprendre les principes de la propriété d’usage, c’est précisément pour éviter de se retrouver sans solution lorsque la détestation du régime hybride aura définitivement détruit l’adhésion que les citoyens avaient pour lui, et qu’ils l’auront détruit.


Notes

[1] Emmanuel Todd, L’origine des systèmes familiaux, Gallimard.

[2] Si un élu possède effectivement un mandat, son administration se constitue de fonctionnaires affectés à leur poste à titre définitif. La vie d’un État démocratique procède donc au remplacement des élus, mis à la tête d’une administration fixe qui les regarde défiler. L’État profond procède pour beaucoup de cette subtilité, car les administratifs ont aussi un poids politique, peuvent jouer les facilitateurs ou entrer en résistance.

[3] Emmanuel Todd, L’illusion économique.

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