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Le changement du travail

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 3 – Moteurs d’une mobilisation favorable



Le mouvement socialiste, si glorieux fut-il, est mort de n’avoir pas réussi à changer le travail. Il s’est trompé de destination, de lutte : d’une part en revendiquant des aménagements de la propriété lucrative, et d’autre part en exigeant des nationalisations. Dans les deux cas : les travailleurs ne deviennent pas propriétaires d’usage : ils ne perdent pas leurs maîtres. Augmenter la part de socialisation dans le régime hybride, c’est-à-dire continuer d’autoriser la délégation de l’usage et redistribuer les abus qui en découlent, ne peut changer le travail, dans le sens où cela n’agit qu’à faible dose et à postériori sur les rapports de domination. Tant que les ouvriers, les prolétaires, les tâcherons, les pigistes, les indépendants seront soumis à l’impossibilité concrète de devenir propriétaires de leur outil de production, et devront payer des rentes à des propriétaires lucratifs, il n’y aura aucune évolution de leurs conditions de subsistance. L’expérience française du Front populaire illustre à elle seule l’incapacité du socialisme à changer le travail. Le seul moyen d’action de cette formation politique : la justice sociale, via une répartition de la valeur produite par le travail plus favorable aux employés, n’a rien changé à l’essence même de la condition ouvrière. Les avancées que furent les congés payés, la réduction du temps de travail sont à considérer comme un dédommagement partiel du vol par les propriétaires lucratifs de la valeur du travail. L’arrivée héroïque du grand Robin des Bois, redistributif un jour seulement, n’a pas supprimé la féodalité. Les propriétaires des moyens de production ont poursuivi la mise en œuvre des lois du productivisme, leur recherche mercantile de la rente. Les lieux de travail ont continué de tourner sous la surveillance des horloges, sous la rationalisation des tâches, sous l’interchangeabilité des employés, sous l’augmentation des cadences, sous l’augmentation du travail mort, sous le retour religieux de la vie sacrificielle et du dévouement, sous l’illusion du pouvoir dans un monde de subordination, sous la berceuse de la consommation infinie dans un monde fini. Ainsi guidé, pour ne pas dire : après un tel lavage de cerveau, le travailleur plongé dans un monde fantasmatique, retourne docilement honorer son lien de subordination, louer sa force de travail, surtravailler, pour que surtout : rien ne change.

Gagner quelques semaines de congé, maintenir un code du travail, des conventions collectives, obliger les propriétaires lucratifs à salarier leurs tâcherons, ne donne aucun pouvoir sur le travail abstrait, sur les désirs de domination et l’automatisation de la surveillance. Au fond, cette bataille ne donne pas la possibilité aux producteurs de diriger leur travail, d’organiser la production, et les laisse dans un statut de nain politique, impuissant et soumis totalement aux lois et aux règles imposées par l’hybridation. Il n’est pas question de négliger ces batailles : elles étaient nécessaires, et sans elles, je l’ai déjà dit, la loi de la modération salariale nous ramènerait aux pires conditions de vie : celles qu’on observe dans les pays exploités par le régime hybride mondialisé, ou celles de l’Angleterre capitaliste du xixe siècle.

Au fond, un locataire (salarié), bien qu’il travaille moins longtemps que dans les désirs du propriétaire lucratif, bien qu’il puisse éventuellement partir une semaine par an en vacances, bien qu’il ait acquis une limitation du vol de son surtravail, reste et restera toujours un locataire.

L’ordre social est conservé, les propriétaires lucratifs peuvent dormir tranquilles.

Cette incapacité à changer le travail a fait naître l’idée d’un socialisme libéral, oxymore imbuvable : résignation politique par excellence, aggravant le cas des locataires. Sans révolution de la propriété, nous pourrons avoir tous les Front populaires au monde : rien ne changera fondamentalement. Ce genre de lutte ne résout rien à la domination féodale qui nous mène à l’abîme. Alors le socialisme, faute de pouvoir agir sur le travail, s’est métamorphosé en socialdémocratie, et s’est trouvé une nouvelle cause tout à fait honorable, mais fortement éloignée des rapports de production : la défense des minorités : mariage entre personnes du même sexe, lutte contre le racisme, avortement, inclusion, wokisme, etc. La question n’est pas de savoir si ces revendications sont légitimes, ni de les juger : comme tout sujet sociétal, elles ont leur place dans le débat public. Seulement, en quoi changent-elles la condition du dominé millénaire ? Les minorités à défendre ne gagneront-elles pas en libertés si la majorité sort du féodalisme ? N’est-ce pas une royale diversion qui s’opère sous nos yeux, pour éviter aux propriétaires lucratifs d’avoir à rendre les clés des propriétés qui leur permettent de voler du travail en toute impunité ? Peut-on se révolter contre une cause inconnue et indiscutée ? Ainsi, il semble urgent de remettre la division du travail au cœur du débat politique, d’expliquer la mécanique féodale du système hybride, pour qu’enfin on se décide à sortir de ce système dangereux.

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