
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 1 – Mythes et préjugés
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Mais ce n’est pas tout. Nous avons un véritable problème de vocabulaire. Ce qui est nommé socialisme englobe plusieurs visions politiques sous un même mot. Pour commencer, celle de M. Friedrich Hayek est la suivante : « Dans cette acception, le mot socialisme signifie abolition de l’entreprise privée, de la propriété privée des moyens de production, et création d’un système d’« économie planifiée » où le chef d’entreprise travaillant pour un profit est remplacé par un organisme planificateur central. »[1]
Le socialisme fut donc pour Hayek ce que je nomme le communisme historique, qui n’est en réalité qu’une forme très particulière de communisme, basée sur la propriété étatique centralisée : la forme marxiste-léniniste, dont le détournement dictatorial n’a pas mis longtemps à se manifester partout où il s’est instauré. Dans un tout autre registre, le socialisme était aussi un mot utilisé par les fascistes, hybrideurs en bottes de cuir, pour désigner leur vision particulière de l’intérêt commun. Nationalsozialismus, ou Nazi ne contiennent-ils pas le mot socialisme ? Pourtant, ces régimes n’ont pas été connus pour l’émancipation de leurs travailleurs, ni pour leur distribution généreuse du travail abstrait. Ils ont en revanche utilisé la propagande sémantique socialiste pour motoriser leurs désirs de guerre et d’extermination. Ensuite, nous avons les fouriéristes, utopistes de l’attraction passionnée ou autre perle ontologique, socialistes paternalistes qui voulaient nous enfermer dans leurs phalanstères, leurs cités radieuses construites pour notre joie. Jean-Baptiste André Godin, propriétaire lucratif d’une usine de fourneaux, vécut en huis clos avec ses employés dans son familistère de Guise, sans jamais les rendre propriétaires… Quelle émancipation remarquable ! Quelle avancée sociale ! Nombreux sont les socialistes de papier qui refusent de rendre l’outil de travail aux travailleurs, qui refusent le propriétariat. Ils aiment la socialisation lorsqu’elle maintient en vie ou finance leurs utopies, sans toucher à leurs privilèges, pour se donner une goutte de bonne conscience dans un océan de propriété lucrative. Ils sont inutiles à la cause du peuple, dans le sens où ils dénient toute remise en cause totale du mode de propriété, et n’ont à la bouche que les mots « taxe », « impôt », et « régulation ». Ils s’offusquent de la richesse des milliardaires et croient rétablir la justice en les taxant, tout en les laissant voler la même quantité de rente féodale. Blague ! Jamais on ne changera les dominations de cette manière, et seule une redéfinition du mode de propriété peut venir à bout des injustices de la propriété lucrative.

Ce que nous nommerons communément « socialisme » tient du simple principe de mise en commun, de socialisation d’une partie de la richesse, en vue de sa redistribution d’une manière socialement définie. Cela étant dit, nous pouvons regrouper sous l’action socialiste toutes les formes d’impositions, taxes et cotisations, présentés comme de merveilleux mécanismes de solidarité, mais dont le rôle réel consiste à permettre au système lucratif de survivre. Cette mise en commun socialiste n’a pas à voir directement avec la propriété des moyens de production. Il s’agit d’une police d’assurance qui, en redistribuant des prélèvements, va lisser ou creuser des écarts ciblés. Dès lors, nous pouvons faire entrer la part socialisée de l’hybridation dans cette case, puisque les pertes et les coûts cachés du secteur lucratif sont socialisées, et cette socialisation est un moyen technique de masquer les défauts structurels de la propriété lucrative débridée. Lorsque l’hybridation paye du chômage au travailleur artificiellement mis au ban, c’est à la fois parce que la survie de l’armée de réserve est indispensable, mais aussi parce que ce dernier va dépenser la somme socialisée dans les entreprises lucratives. Cette forme détestable de socialisme, qui consiste à collecter l’impôt pour subventionner des marchés lucratifs et alimenter plus ou moins directement des rentiers, mène inexorablement à l’indéniable forme inégalitaire de notre présent. Les pays hybridés à fort coefficient socialiste, comme la France ou les pays du Nord de l’Europe, sont moins soumis aux inégalités que les pays hybridés à faible coefficient socialiste, comme les États-Unis. C’est à la fois la preuve de l’existence de l’hybridation, de son rôle dans la compensation des inégalités inhérentes au capitalisme pur. Je ne parle même pas ici du rôle d’ « assurance banqueroute » de la part socialiste du régime hybride, véritable filet de sécurité pour les propriétaires lucratifs. Cependant, l’hybridation ne sort pas le travailleur de sa condition de locataire.
La part socialiste du régime hybride est finalement l’assurance-vie du système lucratif, sans laquelle il s’écroulerait en quelques mois. Il possède cet effet pervers d’entretenir le parasitage de la rente féodale, tout en se gargarisant de justice sociale. C’est d’ailleurs une blague traditionnelle de la techno social-démocratie, de nous faire croire à une amélioration possible des conditions de vie des travailleurs dans un contexte favorable à la rente. Le déni concernant la part socialiste de l’État néolibéral semble d’ailleurs en corrélation avec la capacité des sociaux-démocrates à ne pas voir le réel : là, devant eux, sous leurs yeux, et dont ils sont les propres acteurs. Comprenons que la défense de la liberté du marché dans un monde lucratif ne peut mener à l’effet revendiqué par la social-démocratie. Cette quête ne change pas le travail. Elle ne sort personne de la féodalité millénaire.
Si la propriété privée lucrative peut disparaître complétement dans un régime de propriété étatique centralisée, le socialisme à plus ou moins forte dose est le référentiel commun à tous les régimes, il matérialise une forme de sécurité pour les protagonistes du régime sans laquelle toute la reproduction matérielle perdrait en efficacité. En cela, il possède un véritable rôle institutionnel. Ce matelas confortable maintient une forme de statu quo dans la répartition de la propriété, directement corrélée avec la répartition de la richesse. Ce n’est donc pas la dose de socialisme qu’il faut discuter, et encore moins le socialisme en tant que tel, mais la manière dont on accède à la propriété. Dans le cas du régime communiste historique : via l’État centralisateur. Dans le régime hybride, pour aller vite : il vaut mieux être riche. Ces deux solutions ne peuvent satisfaire notre cahier des charges libéral égalitaire.
La différence fondamentale qu’on peut donc retenir entre la propriété d’usage et la forme communiste historique, et que la propriété d’usage socialise le financement de la propriété au lieu de socialiser la propriété. Ce qui pourrait passer pour un détail sémantique bouleverse en réalité le rapport qu’on peut avoir au socialisme, puisqu’il transforme le locataire en propriétaire. Ainsi, le système devient non seulement libéral par l’émancipation offerte à tout producteur de créer son entreprise, mais aussi égalitaire, puisque le financement subit une forme de socialisme et touche désormais tous les citoyens en âge de travailler.
Notes
[1] Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, Ch. III. Individualisme et collectivisme.