
Livre I – L’impasse de l’hybridation
Partie 1 – Mythes et préjugés
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Si j’insiste sur la propriété, et si j’en ai fait le sujet principal de mon exposé, c’est parce qu’elle représente un levier de pouvoir d’une extrême puissance, à la fois sur le plan individuel, mais aussi sur le plan macroéconomique. Le mode de propriété d’une société fixe les règles primitives de répartition de la richesse, dont le mode de production découlera avec les conséquences qu’on devine facilement. La propriété engendre un rapport social par la définition de zone de droits et de devoirs, concrètes ou abstraites, soumises à la régulation institutionnelle. Souvent incarnée par l’État, cette régulation a pris des formes très différentes dans le temps. Sa version actuelle, issue du droit romain, puis de la monarchie, puis de la bourgeoisie, puis des besoins des marchés financiers, vise à marginaliser la propriété d’usage en gravant dans le marbre les règles de la fructification rentière de la propriété lucrative.
Néanmoins, les générations qui hériteront de la planète après trois siècles de propriété lucrative risquent d’être copieusement fâchées. Elles le sont déjà, sans réussir pour l’heure à désigner leur ennemi. Peut-on leur en vouloir de refuser de poursuivre un modèle qui les laissera grandir dans un monde criblé de dettes, soumis à des stress climatiques récurrents, avec de moins en moins de ressources naturelles pour y remédier ? Nous ne pouvons plus continuer d’accepter la délégation de l’usage de la propriété pour générer de la rente, car les conséquences sont trop négatives pour la planète et pour les Hommes. Ce mécanisme nous a menés là où nous sommes : à se poser la question de la survie de l’espèce. Ceux qui ont voulu consumer la vie, utiliser le travail humain pour s’enrichir à travers les deux grandes idéologies des deux siècles derniers, ont ravagé la société humaine jusqu’à sa mise en péril. Le point commun aux deux grands régimes se trouve dans leur disposition à concentrer la propriété, car la propriété assure le pouvoir.
Nous avons vu que le communisme historique est un régime de propriété étatique centralisée ; le capitalisme et le fascisme, des régimes hybrides de propriété basés sur la rente et la transmission patrimoniale de la propriété lucrative. Dans tous les cas, on constate une concentration inouïe de la propriété entre un faible nombre de mains : donc une concentration inouïe du pouvoir. Voilà en quoi ces régimes sont frères : dans leur tendance structurelle à la concentration du pouvoir. La propriété est une chose qui doit se diffuser dans la société, auquel cas, on se dirige vers une forme de domination. Pour se défausser de leur incapacité à s’empêcher de détourner les richesses du peuple, ces régimes concentrationnaires de la propriété, donc du pouvoir, ont accusé toutes sortes d’ennemis de les empêcher de réaliser la promesse de la prospérité éternelle. D’ailleurs, la fabrique de l’ennemi a maintenu dans l’effort des populations entières, dans le vide ontologique ou la guerre, pour épargner aux régimes d’avoir à se remettre en cause.
Depuis la chute du mur de Berlin, les règles de répartition dominantes proviennent de la mondialisation du paradigme de la propriété lucrative dans sa version néolibérale. Sa variante transhumaniste ne change rien au fait que ce système se base entièrement sur la rente obtenue par un abus de position dominante, autorisée par des lois sur la propriété conçues pour. Au début du xxie siècle, la propriété privée lucrative s’applique sur tous les continents, y compris dans certains pays dits communistes historiques, plaît aux puissants qui l’utilisent pour s’enrichir. Le principe du louage aux pauvres s’est généralisé, mondialisé, et ses penseurs ont formalisé leur manière particulière de concevoir le libéralisme économique à travers le marché lucratif partout et pour tout. Ils ont inventé la notion de main invisible (donc Dieu) qui régule le marché. Pour des croyants, n’y a-t-il pas d’argument plus puissant que l’argument divin ? Pourtant, lorsqu’on cesse de se poser la question du pourquoi, l’argument divin ne nous épargne pas de fournir l’effort de comprendre le comment.
Le fascisme, variante du capitalisme hybridé, fut expérimenté à grande échelle par Benito Mussolini en Italie, puis sous le IIIe Reich d’Adolf Hitler. Chassé par la porte, il revient par la fenêtre, s’insinue en douceur, pas à pas dans le mouvement néolibéral. On peut le définir comme étant la forme autoritaire à dérive eugéniste de la propriété lucrative. La dérive eugéniste s’incarne aujourd’hui dans le transhumanisme et sa volonté de créer un Homme augmenté par des prothèses lucratives : un surhomme lucratif. La dérive autoritaire s’illustre par la surveillance de masse, l’utilisation policière des technologies numériques, la volonté de planifier, lisser, contrôler les comportements humains tout en martelant des discours de liberté.
Sur le principe que la concentration de la propriété provoque la concentration du pouvoir, et aggrave les inégalités, nous partons à la recherche d’un mode de propriété réparti équitablement, qui assurera la diffusion du travail abstrait, c’est-à-dire de toutes les décisions importantes que les usagers de la propriété ne peuvent prendre actuellement. Ce mode de propriété devra à la fois laisser la liberté aux travailleurs citoyens de créer toutes sortes d’entreprises : il sera donc libéral. Il devra rétribuer le travail pour ce qu’il a coûté en effort au travailleur, sans rente : il sera donc égalitaire. Puisque le capitalisme incarne un régime libéral inégalitaire, et le communisme historique, un régime autoritaire égalitaire, il manque au tableau un régime libéral égalitaire, pour terminer logiquement la Révolution de 1789.