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La quête de sens

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 3 – Moteurs d’une mobilisation favorable



Il y a dans la nature des phénomènes extraordinaires. Parmi eux, il en est un qu’on peut observer à condition de se baisser un peu : l’esclavage des fourmis. Pas question ici de discuter du sort des ouvrières au sein de la colonie, mais plutôt de l’esclavage d’une espèce par une autre. La survie de Polyergus rufescens, ou « fourmi amazone » dépend entièrement de sa capacité à esclavagiser d’autres espèces. En l’espace d’une année, cette fourmi disparaîtrait si ses esclaves ne la nourrissaient pas, si elles ne construisaient pas son nid, et ne nourrissaient pas ses larves. La seule activité de la fourmi amazone a lieu lors de l’attaque de nids d’autres espèces pour renflouer son stock d’esclave. Elle ramène alors des œufs dans son nid, que les esclaves adultes pouponneront avec soin. Les fourmis sortant de ces œufs n’ayant pas conscience de la supercherie, croiront naître dans une colonie de leur espèce, et exécuteront toutes les actions guidées par leur instinct, au grand profit de leurs maîtres. La dépendance de la fourmi amazone est telle, qu’elle meurt de faim si on la laisse seule devant sa nourriture préférée.

L’aveuglement des fourmis esclaves qui, guidées par l’instinct, ne songent même pas à s’enfuir, n’a rien à voir avec une forme de résignation, c’est bel et bien une forme d’inconscience, de méconnaissance. Imaginons que les esclaves finissent par découvrir la supercherie et décident de rejoindre leur colonie d’origine : elles seront immédiatement attaquées par leurs maîtres, mais supposons qu’elles réussissent leur affranchissement. Les maîtres ayant besoin d’esclaves pour vivre, devront retourner au travail, aller voler des œufs, afin de reproduire l’esclavage avec une nouvelle génération de fourmis. Comme ils voudraient à tout prix éviter de nouvelles insurrections, ils seraient obligés de devenir soldats et garde, plus agressifs, plus attentifs, plus secrets, ce qui réduit considérablement l’intérêt de profiter des esclaves. Nous voyons ici la dépendance à l’ignorance de tout système d’esclavage. L’intérêt du maître réside dans l’inculture de ses sujets, dans le but de maintenir le statu quo, d’empêcher les insurrections. Car il n’y a pas de rébellion sans conscience des servilités, et il n’y a pas d’affranchissement sans rébellion.

Venons-en à notre société humaine, certes bien différente de celle des fourmis. Si aujourd’hui aucune insurrection, aucune cabale, n’a lutté sérieusement contre le système de propriété lucrative, c’est d’abord lié à la méconnaissance de ses rouages par la masse. Sans mépris, nous avons constaté qu’aucun salarié ne pouvait chiffrer la valeur de la rente versée aux propriétaires lucratifs ; nous avons vu combien les fiches de paye, les discours managériaux étaient conçus pour le plonger dans l’ignorance. Reste à lui une sensation de duperie floue mais bien réelle, difficilement transcriptible en propositions ; l’esprit logique de procéder comme Robin des Bois : résultat d’une incompréhension, d’une analyse paramétrique en manque de paramètres. Pourtant, lorsqu’il comprendra la puissance de la propriété, et notamment de la propriété d’usage universelle, notre salarié refusera de travailler pour un propriétaire lucratif. La supercherie éclairée, les fausses promesses jamais réalisées, les abus de la propriété lucrative toujours plus visibles doivent nous mener à changer de slogans. Les revendications séculaires ont trop prouvé leur inefficacité. Avec elles, jamais il n’est question d’interdire la délégation de l’usage, de mettre fin à la féodalité, pourtant genèse absolue de tous les abus actuels. Les slogans sur l’impôt progressif doivent cesser, puisque l’impôt progressif contient en lui l’acceptation des inégalités de propriété. Les slogans sur les salaires doivent cesser, puisqu’ils s’inscrivent dans l’acceptation du jeu féodal. Les slogans pleurnichards, convoquant la bonne volonté du prince doivent cesser, puisqu’ils illustrent l’acceptation de la non-maîtrise du travail abstrait. Les slogans qui réclament le sou, l’aumône, ne rendront jamais les locataires propriétaires. Mais où sont les demandes d’émancipation, de rupture de la féodalité ? Où sont les demandes pour rendre les usagers propriétaires ? pour maîtriser le travail abstrait ? pour changer le travail ?

Alors, avec un discernement tout spinosiste, nous ne devons « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre » ; pratiquer la généalogie pour trouver l’origine de ce qui nous pousse dans la rue, puis proposer. Ne plus être contre, mais proposer. Ne plus dire : « Non à… », mais proposer. Ne plus demander « la fin de… », mais proposer le « début de… » Sans cette quête positive de sens, le régime hybride pourra toujours dormir tranquille, lâcher quelques centimes de temps en temps, signer des chèques de ceci, verser des primes de cela avec l’argent des travailleurs expropriés, pour acheter les foules avant de tout récupérer par la mécanique féodale. Cela changera-t-il la condition du travailleur ? Cela supprimera-t-il le vol de Proudhon ? Mieux vaudrait créer des assemblées de réflexion, des ateliers de généalogie, qui au moins pourraient transformer les revendications en propositions concrètes, et pousser chaque travailleur conscient à résister au sein même de son lieu de production ou d’en changer pour construire des mutualités. La seule chance de déstabiliser la puissance institutionnelle hybride, se trouve dans la proposition concrète d’une alternative réaliste. Contre une proposition séduisante, le régime hybride pourra placer autant de police qu’il voudra, tirer sur les foules : il signera sa fin d’autant plus rapidement qu’il sera violent, car sa violence symptomatisera une désadhésion massive à son idéologie. Or, on ne peut gouverner éternellement contre son peuple. Si j’ai autant insisté sur l’énergie, c’est aussi parce qu’elle permet au régime hybride de tenir les masses par la consommation de celle-ci, et que la violence sous toutes ses formes sera pour lui la seule alternative pour maintenir les rentes féodales. Le pic de tout (matériaux, énergie) va passer bientôt, et les dettes écologiques et financières s’accumulent pour maintenir une illusion de prospérité éternelle. Dans un monde en contraction, les désirs de consommation insatisfaits descelleront les briques du régime hybride qui, s’il ne devient pas une terrible dictature, s’écroulera dans la pure logique des cycles du vivant. Comment ne pas remettre en cause un régime de propriété qui reporte toutes ses charges sur les générations futures, qui ment sur sa maladie et veut se soigner avec les remèdes qui l’ont rendu malade ? Le coup de marteau nécessaire à briser la chaîne de domination se trouve dans la proposition alternative d’une nouvelle division du travail.

La quête de sens que n’importe quel sociologue peut observer aujourd’hui, pousse des citadins mondialisés à tout quitter pour se réinventer dans nos campagnes, provoque diverses pathologies, alimente le retour du religieux primitif, le repli sur les traditions, sur la question identitaire. Car la propriété lucrative a menti : ses promesses fragiles, utopies et rêves, font désormais peur. Qui suis-je ? Où vais-je ? sont les questions les plus légitimes au monde, et demandent non pas l’illusion, la fable, le mythe, mais le développement de conditions favorables pour ouvrir à la liberté à l’Homme. Et si terre à terre soit le concept de reproduction matérielle, ne mène-t-il pas à l’action principale de l’animal humain, condamné à travailler pour survivre ? Si en plus d’une extorsion de valeur sur son travail, il constate que le modèle économique dont on lui avait promis qu’il serait le plus grand, le seul, sans alternative, l’unique, le presque divin, provoque l’effondrement du vivant, la mise en péril de l’espèce, des tensions sur les ressources, alors il cherche une échappatoire, vite, tout de suite ; qu’il construira avec les bouts de ficelle ramassés çà et là sur les chemins du désespoir. Alors, inquiet, il se recroqueville, se referme, se trompe de combat et perd son humanité. S’il savait : le mutualisme macroscopique, voie du salut, phare de la nuit, est là, devant lui. Mais le sait-il, le voit-il ? S’il savait : la propriété d’usage universelle pourrait lui redonner de l’espoir, du sens, du pouvoir, de l’envie. S’il savait : alors cette quête éternelle, ce besoin chaque matin de savoir pourquoi on se lève, on arpente les confins de la civilisation, trouverait un objet motivant, un objet de désir, un objet de progrès. Lorsqu’il saura, notre citoyen du monde en écrira une nouvelle page.

Si la quête de sens a déjà commencé à décorréler les travailleurs de la féodalité et des intérêts de leurs maîtres, elle doit devenir l’opportunité d’un changement. Si elle symptomatise l’extrémité atteinte par la production lucrative, tant environnementale que sociétale, elle doit devenir le moteur d’une mobilisation favorable. Que proposer de mieux aux personnes qui ne se retrouvent plus dans le mode de production actuel que de devenir maîtres du travail abstrait, de changer du tout au tout leur rapport au travail ? La propriété d’usage donne le pouvoir aux producteurs de valeur. Elle refonde totalement le rapport du travailleur à sa production. Elle redéfinit le travail.

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